
c’est le désert qui fait bifurquer le film
ou plutôt l’image du désert qui fait entrer
dans la dimension onirique et tragique
nettoie les scories pseudo-comiques du couple burlesque
la pression capitaliste des recouvreurs de dettes
les petits hommes aux costumes-cravates bleus parfaits/froissés
qui extorquent dirhams tapis chèvre à
plus pauvres qu’eux
(l’un harcelé bafoué jeune dit toujours oui ne sait pas
dire non et s’incline se fait gruger et se tait
l’autre épouse partie fillette chez la grand-mère veut la placer
chez des riches
alors il pleure un soir et Mehdi console Hamid)
c’est le désert qui incurve les lignes
plonge la voiture dans le noir et la nuit des perdus
dans le raccord nocturne et le fondu au noir
passe du comique au tragique
du burlesque à la vie
c’est le désert
qui fait parler les hommes assis sur le roc près du feu
dans la lumière et le drame du cinéma
qui fait parler les couples romantiques derrière nuage de poussière
et tire un trait sur les passés des voleurs et des amants séparés
c’est là que les fusils désorganisent l’ordre mondial celui des forts économiquement
(petit western maghrébin, maisons décrépies et pauvres, portes et fenêtres ouvertes
sur le ciel dérisoire des désert purs)
les femmes ne disent rien
pressent les enfants contre elles servent le thé
sinon la manageuse mêlant français/arabe
pour donner ordres aux devenus auto-entrepreneurs
dans l’ubérisation généralisée
car le français est la langue de l’ordre dans le cinéma décolonial dans
la fabrique des rêves déchus de nantis
c’est le désert qui aligne ses cendres
hôtels miteux faiseurs de mythe
épicier sans client entre murs jaunes/verts
et de beaux villages de terre réelle construits sur les flancs de montagnes rouges
dans la misère et la sécheresse
avec tous les enfants
c’est le désert
ou plutôt l’image du désert
qui déconstruit l’image et la surimpression
alimente suspense lent
(les deux hommes vont-ils récupérer les billets du troisième
l’évadé de prison tué d’une balle
tombé dans les eaux du torrent loin de sa belle)
– ont tant marché dans le désert
fait l’amour dans ses plis (à la Zabriskie point)
avec les yeux des amants et la pauvreté des terres
c’est le désert
ou plutôt le cinéma du désert
qui anoblit les hommes lourds les
pieds nickelés bafoués de modernité qui tâchent de
survivre à l’économie mondiale en
sillonnant l’Afrique la nudité de l’Afrique
les tribulations des exploités-exploitants
les aventures picaresques des pauvres
dans la lueur des phares
la poussière des pistes
c’est l’image du désert
amplifiant le road trip de sa nudité brune
livrant le capitalisme au vide
l’argent emprunté comme un néant de plus
et les enfants
celle qui mange la barbe à papa
celle qui n’a pas voulu
la petite fille
que son père dépouille les plus pauvres encore
pour ne pas quitter l’appartement pauvre de Casa celui de la grand-mère
finir chez les riches (adoptée ou bonne)
les enfants décapités du post-capitalisme
à l’occidentale la vie déréglée
c’est le cinéma du désert
qui cristallise les phrases des hommes et de la voiture rouge bordeaux
modèle années 90
découpée la voiture et rescellée
dans le road-movie circulaire de la misère
celui qui n’a ni plus ni tripes américaines ni rébellion
le road-movie désargenté et marocain
celui de l’obéissance
western du khôl et cheval noir ruant dans les bars clandos
avec la bière facile les masseuses laides
l’absence de tout désir
mais Batman et des chevelus dans la voiture
chèvre dans la voiture
Casa bétonnée et les grandes vagues de l’océan
quelque chose de la folie
que le cinéma
(la voiture fonce une dernière fois hors-piste
parmi les beaux tapis tissés de rouge et de bleu parmi
la nudité des terres et des capitalismes demi-morts)
Anne Barbusse


