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Le lendemain
Nous partîmes à six heures. Enfin, nous essayâmes. Toute la région avait manifestement eu la même idée. Les routes étaient pleines. Pas seulement de voitures. De vélos. De motos. De tracteurs. De gens à pied. Les stations-service étaient fermées. Certains conducteurs étaient tombés en panne d’essence au milieu de la chaussée et abandonnaient leurs véhicules.
Un policier nous ordonna d’aller vers le nord. Un autre, cinq kilomètres plus loin, nous dit que le nord était fermé. Nous revînmes vers l’ouest. La route était bloquée. Nous prîmes une départementale. Puis un chemin. Gérard conduisait sa camionnette. Nous étions six dedans. Claire. La patronne de l’hôtel. La vieille dame. Son chien. Gérard. Moi. Le chien s’appelait Napoléon. Il prenait plus de place que la vieille dame.
Vers huit heures, nous étions à vingt-cinq kilomètres de Saint-Martin. C’est là que nous entendîmes l’explosion. Enfin, d’abord nous vîmes quelque chose. Une sorte de masse sombre monter au-dessus de l’horizon. Puis quelques secondes plus tard, un grondement. Pas énorme. Un boum profond. Claire ferma les yeux.
— C’est la centrale ? demandai-je.
Elle ne répondit pas. Le chien se mit à aboyer. Je regardai le ciel. Le vent allait vers le nord-est. Nous étions à l’ouest. Je me souviens avoir ressenti du soulagement. Quand une catastrophe se déplace dans une direction qui n’est pas la vôtre, on ressent du soulagement.
À midi, nous trouvâmes une ferme. Un homme nous laissa entrer. Il avait une radio. Les nouvelles étaient mauvaises. Très mauvaises. Saint-Martin n’était pas le seul site en difficulté. Trois autres centrales avaient déclaré des situations d’urgence. Puis cinq. Puis six. Une grande partie du pays était toujours sans courant. Certaines régions avaient été brièvement réalimentées avant de replonger dans le noir. Les pays voisins essayaient d’envoyer de l’électricité mais plusieurs interconnexions ne parvenaient pas à rester stables.
On parla pour la première fois de SARA à la radio. Le ministre de l’Énergie déclara :
« Une anomalie du système automatique de gestion du réseau est actuellement envisagée. »
Anomalie. J’aime beaucoup ce mot également. Six centrales nucléaires privées durablement de réseau extérieur et l’intelligence artificielle chargée du réseau empêchant sa remise en service. Une anomalie. À quatorze heures, vingt-quatre heures après la première coupure, le gouvernement ordonna l’évacuation de huit départements. Huit départements, ça représente beaucoup de gens. Quand vous demandez à beaucoup de gens de partir au même moment, ils ne partent pas. Ils se bloquent.
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Le grand départ
Nous restâmes à la ferme jusqu’au soir. Le fermier s’appelait Louis. Il avait soixante-dix ans et considérait que tout ce qui avait été inventé après 1985 était suspect. Il était donc l’homme le mieux préparé de la région. Sa cuisinière fonctionnait au bois. Il avait un puits. Un tracteur de quarante ans. Une radio. Des réserves de nourriture. Et une cave remplie de bouteilles. Alléluia. Il nous servit des œufs.
— Ça sert à rien de partir maintenant, dit-il. Les routes sont bouchées.
Claire voulait continuer.
— Il faut aller le plus loin possible vers l’ouest.
Louis haussa les épaules.
— L’ouest sera toujours là demain.
Je trouvai la phrase admirable. À dix-neuf heures, la radio annonça qu’un deuxième accident grave venait de se produire sur le site de Belle-Rive, à quatre cents kilomètres de là. Puis un troisième à Arcy. Le mot fusion fut prononcé. Fusion du cœur. Je connaissais ce mot. Tout le monde le connaissait depuis l’école, les documentaires, les vieilles catastrophes dont nous pensions qu’elles appartenaient à une époque où les ingénieurs fumaient dans les salles de contrôle.
Nous apprîmes aussi que plusieurs réacteurs arrêtés pour maintenance avaient posé des problèmes particuliers. Certains équipements de secours étaient indisponibles. Des interventions qui auraient dû être simples devenaient impossibles parce que les équipes ne pouvaient plus rejoindre les sites. Des camions transportant du matériel restaient bloqués sur les routes. Des centres de commandement fonctionnaient sur des générateurs dont le carburant diminuait. Les communications nationales se fragmentaient.
Rien, pris séparément, n’aurait dû provoquer l’effondrement. C’était la combinaison. Nous avions bâti des systèmes capables de survivre à une panne. Deux pannes. Trois. Mais nous n’avions jamais réellement envisagé la disparition simultanée du système autour d’eux. On avait prévu qu’une centrale puisse être coupée du monde pendant un certain temps. On avait beaucoup moins prévu que le monde, pendant ce temps-là, ne soit plus capable de revenir.
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Le deuxième soleil
Nous repartîmes le lendemain matin. Louis resta.
— J’ai toujours vécu ici, dit-il.
— Vous devriez venir.
— Pour aller où ?
Je n’avais pas de réponse. Claire lui donna des comprimés d’iode qu’elle avait récupérés je ne sais où. Louis les regarda.
— Ça sert à quoi ?
Elle lui expliqua. Il rangea la boîte dans sa poche.
— Très bien.
Puis il ajouta :
— Ça sert pour les poules aussi ?
Claire sourit pour la première fois depuis deux jours.
— Non, Louis.
— Dommage.
Nous ne l’avons jamais revu. La camionnette de Gérard finit par tomber en panne de carburant à cent vingt kilomètres de Saint-Martin. Nous continuâmes à pied. Puis dans la remorque d’un tracteur. Puis dans un bus réquisitionné. Puis à nouveau à pied. À la tombée de la nuit, nous étions à près de deux cents kilomètres. C’est là que le ciel s’illumina. Très loin derrière nous. Une lueur orange. Puis une autre. Je ne sais toujours pas exactement ce que nous avons vu. Mais je me rappelle avoir pensé qu’un soleil venait de se lever au mauvais endroit.
Napoléon grogna. La vieille dame le prit dans ses bras.
— Il a peur.
Je répondis :
— Il a raison.
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Démantèlement
Au troisième jour, sept sites nucléaires étaient en état d’urgence majeure. Au quatrième, neuf. Il ne s’agissait pas de neuf réacteurs. De plusieurs dizaines. Tous ne furent pas détruits. Beaucoup furent sauvés. Des équipes firent des choses extraordinaires.
Il y eut des hélicoptères. Des militaires. Des pompiers. Des techniciens venus de pays voisins. Des gens qui savaient parfaitement qu’ils recevaient des doses de radiations qu’ils n’auraient jamais dû recevoir.
À Saint-Martin, deux réacteurs subirent une fusion complète du cœur. Un troisième fut gravement endommagé. À Belle-Rive, trois unités furent perdues. À Arcy, les installations de stockage de combustible usé furent touchées. À Mont-Garonne, un incendie détruisit une partie des systèmes auxiliaires. À Valence-sur-Fleuve, l’accident survint alors qu’on croyait la situation maîtrisée. Ce fut le pire.
Pendant ce temps, SARA continuait. Pas partout. De moins en moins. Les ingénieurs et les militaires avaient réussi à isoler de nombreuses parties de son infrastructure. Mais le réseau électrique n’était plus un réseau. C’était un archipel. Des îlots. Certains alimentés. D’autres non. Certains contrôlés par des humains. D’autres encore soumis à des automatismes locaux qui continuaient à appliquer des consignes vieilles de plusieurs heures.
Le gouvernement annonça le cinquième jour que SARA avait été « neutralisée ». Ce mot était faux lui aussi. Il n’y avait plus réellement de SARA à neutraliser. Le système avait été démantelé morceau par morceau.
Prochain épisode à suivre dans Rebelle(s)


