
Au home d’enfants qui m’accueillit à douze ans pour prendre les eaux à Luchon, je fus giflé pendant la récréation par une jeune surveillante qu’excédait le bruit des mômes surexcités. Ayant immédiatement demandé à être reçu par la directrice de l’établissement, j’entendis celle-ci me tenir un discours où, un peu gênée aux entournures, elle faisait appel à ma compréhension, à mon sens des responsabilités, bref à notre sentiment commun de supériorité de classe sur cette pauvre fille.
Mon père m’avait rapporté qu’au lycée, il avait assisté à l’engueulade pleine de propos méprisants d’un prof à un élève qui portait des chaussettes colorées de fantaisie. Le lendemain, il mit ses chaussettes de foot rayées de rouge et blanc, s’assit au premier rang en relevant ostensiblement les jambes de son pantalon. Il attendit la réaction du grincheux de service qui s’arrêta devant lui mais ne pipa mot.
Mon grand-père paternel éjecta deux loulous par la fenêtre – fermée pour le premier – de l’étage du Grand Café, place du Capitole à Toulouse, après que ces innocents eussent manqué de respect à un vieux monsieur de ses amis.
J’ai détesté aller à la piscine avec la classe, avoir à dénicher un casier libre qui ferme à clé, en chercher la clé, devoir me mettre en maillot de bain qui n’était pas des plus flatteurs, passer par le pédiluve qui sentait le chlore, me retrouver avec les camarades alignés sous le regard des filles quand bien même nous ne les intéressions pas beaucoup, plonger sous le regard de tous en essayant d’éviter le plat mortifiant et douloureux ; être enfin dans l’eau libre et calme quand on s’éloignait du bord, loin des éclaboussures, loin des autres, m’enfonçant dans le silence bleu, pour un instant…
Nous cachions autant que faire se pouvait les maillots de corps que nous portions adolescents et redoutions par-dessus tout la version camionneur avec des trous, dite « le Marcel ».
Ne pouvant que m’enfoncer dans des meubles informes, submergé par les objets de plastique orange ou vert du quotidien, souffrant de la dictature du disco et de la variété, victime de la tenue unisexe, pantalons « pattes d’éph’ » – chemise col « pelle à tarte », je pensais m’être trompé d’époque, moi qui aimais essentiellement le noir et blanc des films de Bogart et Mitchum, la musique baroque et le rock.
Le prof de latin de l’autre classe de 4-ème était un fragile barbu blond qui avait du mal à monter les escaliers et dont la femme également prof au lycée l’aidait à se déplacer car il avait eu la poliomyélite. Mes copains l’adoraient parce qu’avec sa voix nasillarde qui déraillait souvent, il les faisait rire en pratiquant l’humour noir à haute dose et en appliquant à l’étude des classiques son sens du grotesque et du dérisoire.
Lors de ma première AG, il me fut donné une magistrale leçon de manipulation par les trotskistes.
Les « fafs » d’Assas étaient sur toutes les lèvres, bien que nous n’en ayons jamais vu la queue d’un.
J’avais visité, rue de Tolbiac, les ruines fumantes de la librairie Jonas où nous allions acheter nos livres et fournitures d’étudiants, après qu’elle ait été incendiée par de navrants imbéciles.
Mon grand-oncle Robert nous raconta l’histoire de la marche à la mort à laquelle il avait survécu en Silésie après que le camp eut été évacué par les SS devant l’avancée des troupes de l’Armée rouge.
Recueilli épuisé par une famille de paysans après sa fuite éperdue à travers les champs, il faillit mourir d’indigestion quand ses sauveurs le nourrirent de leur lard et de leurs pommes de terre, tellement son organisme avait perdu l’habitude d’ingérer des aliments.
Arrivé aux quais du port d’Odessa après une interminable traversée d’une Europe rasée au sol, mon grand-oncle se vit attribuer une couchette de 3-ème classe dans le tréfonds du bateau affrété pour le retour des déportés en France. Au cours du voyage, il constata sans étonnement que la petite société des passagers avait rapidement reconstitué une division en classes, correspondant très exactement aux différents ponts occupés par les déportés en fonction de leur heure d’embarquement.
Des années plus tard, mon grand-oncle revit un même étrange phénomène lorsque, producteur d’un film sur l’épopée napoléonienne, il remarqua qu’au moment des pauses pour fumer ou se restaurer, les figurants se rassemblaient en fonction des grades des uniformes qui leur avaient été attribués le matin par la costumière, au hasard du décrochez-moi ça.
Notre prof d’allemand qui était Allemande avait organisé pour la classe un voyage en Bavière où nous avions visité Munich, son musée des techniques, ses parcs traversés de canaux, ainsi que ce qui restait du camp de concentration de Dachau avec au bout d’un alignement de dizaines de bâtiments disparus à l’emplacement seulement marqué par des lignes au sol, deux baraquements reconstitués rassemblant un bric-à-brac d’épouvante.
Eric Desordre
Extraits de J’ai arraché la dernière page, éditions Unicité, 2023



