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Imitation of Life

Mirage de la vie - un film de Douglas Sirk, 1959

Lionel Gerin by Lionel Gerin
15 juillet 2023
in Art(s), Cinéma(s), Dossier du mois : Le monde d'aujourd'hui est-il le même ?
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Immitation of Life Douglas Sirk, 1959
Imitation of Life – Douglas Sirk, 1959 –

Mélo.

Une apocope qui en dit bien le côté populaire mais aussi légèrement ringard.

Le mélodrame a pourtant sa flamboyance et ses grands maîtres.

Douglas Sirk est l’un de ceux-là et “Imitation of Life” est un sommet du genre.

Danois installé en Allemagne, il tourne au début des années 30, des mélodrames à succès comme La Habanera ou Zu Neuen Ufern/Paramatta, bagne de femmes. Peu d’accord avec le nazisme, il émigre, comme tant d’autres, aux États Unis, en 1937. Il y réalise surtout des films noirs et quelques comédies. Dans les années 50 il revient à ses premières amours et entreprend un cycle de mélodrames qui vont faire sa renommée. Il tourne aussi bien en noir et blanc, par exemple All I Desire ou le magnifique Tarnished Angels/La ronde de l’aube, qu’en cinémascope couleur. Il devient alors le maître du genre. Magnificent Obsession/ Le secret magnifique, All That Heaven Allows/ Tout ce que le ciel permet et Written on the Wind/Écrit sur du vent en sont des exemples éclatants.

En 1959 sort Imitation of Life, son chant du cygne, remake d’un bon film éponyme de 1935, réalisé par John M Stahl, à qui l’on doit notamment le somptueux Leave Her to Heaven/Pêché mortel avec une Gene Tierney inoubliable.

Le film raconte l’ascension et le succès de Lora (Lana Turner) qui, partie de rien, sacrifie sa vie amoureuse pour sa carrière d’actrice. Elle est aidée par Annie, une femme noire qu’elle héberge, et qui est tout à la fois femme de ménage, nounou, secrétaire, dame de compagnie. Toutes deux sont veuves et ont une fille.

Il s’agit donc, entre autre, d’une histoire de réussite, mais c’est de self-made woman qu’il s’agit ici, d’une incarnation féminine du rêve américain et des problèmes spécifiques que cela pose. Le film joue sur des couples: mère/fille, noire/blanche, riche/pauvre.

N’oublions pas qu’il s’agit d’un mélodrame. On est ému, on pleure, les scènes déchirantes se multiplient. Oui, mais ce que nous dit Sirk de l’Amérique, des problèmes de classe et du racisme ordinaire, peu de films “sérieux” le dénoncent à l’époque.

Sirk porte le genre à un point d’incandescence. Le lyrisme, les couleurs éclatent en même temps qu’une violence sociale terrible et rarement montrée au cinéma.

La belle Amérique sourit de toutes ses dents (blanches): ses limousines, rutilantes, ses maisons splendides, ses pelouses sages, ses citoyens bien habillés, bien coiffés, gravures de mode promouvant l’American Way of Life, mais ce vernis bienveillant craque et laisse entrevoir les couteaux derrière les sourires.

La beauté du mélodrame chez Sirk n’est pas un tableau pompier, “trop bien fait”, mais un hyperréalisme, une Imitation of Life que le titre français traduit d’une autre manière. Ce n’est pas la vie qui est un mirage mais plutôt ce qu’elle laisse paraître.

Au cœur du film, se cache le problème plus spécifique des “white negroes”*, cet aspect si bien tu de la ségrégation. C’est en effet une spécificité très américaine que d’ignorer le concept et le beau mot de métisse. L’on est/ l’on naît noir ou blanc, un point c’est tout. Et ce qui nous dit la couleur d’un individu n’est pas la peau, l’apparence, mais le sang. Une goutte de sang noir et vous êtes noir et traité comme tel. Obsession puritaine de la pureté.

Dans le film, Sarah-Jane est noire par sa mère mais blanche de peau. Dans cette société cloisonnée, elle souffre d’un vrai dilemme, un déchirement: la contradiction entre ce qu’elle semble être, blanche, et ce qu’elle est pour l’Amérique d’alors, noire. Elle est ce qui n’est pas concevable, à savoir le fruit du “pêché” suprême, du tabou, le mélange sexuel indicible, la preuve vivante d’un désir interdit.

Doit-elle dire qui elle est et voir se fermer toutes les portes? Ou doit-elle se taire et par là-même se renier, ainsi que sa mère? Là est le vrai (mélo)drame, qui en cette fin des années 50 secoue l’Amérique du Civil Rights Movement.

Le film est aussi remarquable en ce qu’il est un film de femmes, mères ou filles mais pas épouses. Les hommes y font de la figuration. Une Amérique féminine et noire, voilà qui est inhabituel.

Enfin, et puisque qu’il s’agit encore, toujours et avant tout de cinéma, laissez-vous émerveiller par la magnificence des images, des costumes, qui, chez Sirk, donne souvent l’impression d’un paradis à portée de main, et peut-être pas encore perdu, une espèce de splendeur lucide. Et comme l’écrivait René Char: ” La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil “.

Sirk signait là son avant-dernier film américain. Parmi ses admirateurs déclarés, celui qui a le plus compris et retenu la leçon de la couleur alliée au drame et à la violence, est Pedro Almodovar.

Il y a des rires bêtes. Il est aussi parfois des larmes intelligentes. Tant qu’à pleurer, pleurons donc malin et re/voyons Imitation of Life.

*Sur le même sujet il faut voir “Band of Angels/L’esclave libre” de Raoul Walsh, et le bien nommé “Shadows” de John Casavetes. Il faut aussi absolument lire la magnifique et passionnante nouvelle de Kate Chopin, “Désiré’s Baby”.

Tags: american way of lifecinéma américainCivil Rights Movementcritique cinématographiqueDouglas SirkEtats-UnisJohn CasavetesLana TurnerLionel GerinPedro AlmodovarracismeRaoul Walsh
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Lionel Gerin

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Né à Roannes, Lionel Gerin est un poète publié notamment au Nouvel Athanor. Il enseigne et vit à Lyon. C'est un poète passionné de cinéma et de voyage.

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