
À partir de quand décide-t-on d’agir ? Quel est le point de bascule ?
Une image de plus au 20 heures sur les migrants mourant en mer et l’on commence à signer des pétitions, un sans-abri de trop et l’on s’inscrit dans une association, la nième image de guerre nous fait rejoindre des manifestations.
Pour le sujet qui nous préoccupe, cela fait longtemps que cela couvait, et je sentais arriver le trop-plein. Déjà, quand je partis en retraite, la jeune stagiaire qui me remplaçait me demanda : « Tu pourrais me redonner les feuilles d’exercices ? Je les ai mises quelque part mais je sais pas c’est où ! ». Tout à l’ivresse du départ, je ne relevai pas. Ensuite, de nombreuses alertes auraient dû me faire réagir. Tenez, au hasard, ces panneaux vus dans de nombreux lieux : « Les vécé son fermer ! » « Désolés, j’avait pas vu la penquarte ! » « Bierre a 2 euro (ne surtout pas faire la liaison!) » ou encore « Les inviter sont priai de s’essuyé les pied. ».
Bref, tous les voyants étaient au rouge mais je ne voulais pas le voir, aveuglé par un optimisme béat et une pseudo tolérance.
Mais quand hier, dans le métro, le jeune, debout à côté de moi, a dit à son copain : « Tu sais demain c’est quoi ? », une corde s’est rompue en moi et j’ai senti qu’il était temps de faire quelque chose.
C’est pour cela que, mu par un sentiment d’urgence, je lance un cri : « Halte à la misère lexicale, syntaxique et orthographique ! ». Amis citoyens responsables, à vos dictionnaires et à vos Bescherelle, la tâche est immense !
Par où commencer et que faire ?
Bien sûr, il y a les tenants de la ligne dure et répressive. Ainsi, il y a peu, un instagrammeur proposait ceci, en ces temps de crise financière : « Taxons les fautes d’orthographe sur internet. En 6 mois on rembourse la dette, dans cinq ans on rachète la Chine ! ». La perspective est en effet alléchante. Néanmoins, je prône une attitude plus généreuse et désintéressée : le don.
Ainsi, je compte faire des collectes locales, puis, si cela marche, nationales.
On pourrait, par exemple, commencer par les « que ». Je suis sûr que vous en avez dont vous ne vous servez pas ou plus, et bien donnez-les. Ce n’est pas grand chose un « que », mais c’est un début et chacun peut donner en fonction de ses moyens, excepté les jeunes, bien entendu, mais c’est eux qu’il faut aider. Pensons aux générations futures !
Ensuite, et petit à petit, nous nous attaquerons aux carences les plus évidentes. Certains n’ont même pas un participe passé chez eux. Quant aux accords, ce sont vraiment les liaisons dangereuses, que Choderlos de Laclos a du écrire pour notre époque, en visionnaire qu’il était*. Si vous pouvez expliquer l’accord du participe passé avec l’auxiliaire être à un nécessiteux, vous vous sentirez mieux car vous aurez réalisé une bonne action.
J’admets toutefois que l’accord avec l’auxiliaire avoir demande plus d’abnégation et peut-être le savoir -aire des vrais humanitaires.
Il reste également le grand chantier de la question. En effet, après des décennies de déclin, la question a tout bonnement disparu. Prenons un exemple : « Sais-tu ce que c’est ? » est devenu d’abord : « Est-ce que tu sais ce que c’est ?» puis il y a quelques décennies « Tu sais ce que c’est ? » pour finir par « Tu sais c’est quoi ? », pure création poétique à l’harmonie acoustique inégalée. Mais ne nous leurrons pas, nous ne pourrons mener de front toutes les batailles.
En tout cas, vous le voyez, du travail nous attend, c’est pourquoi je fais appel à toutes les bonnes volontés.
On me souffle qu’un moyen plus simple et efficace serait qu’ils lisent, mais à l’impossible nul n’est tenu. On ne demande pas aux sans-abris de passer, d’un coup, de la rue à quarante cinq heures de travail par semaine. Le choc serait trop terrible.
Donnez donc, des « que » en priorité, mais aussi des mots de plus de trois syllabes, des verbes bien conjugués (à un autre temps que le passé composé, si c’est possible), des accords de participe, des mots de liaison et même les cédilles sont les bienvenues.
D’avance, merci !
*En parlant de visionnaire, pour les amateurs de Blake et Mortimer, dont je suis, saluons l’intuition d’Edgar P. Jacobs. Dans « Le piège diabolique », Mortimer est envoyé dans le temps par le démoniaque Olrik. Après la préhistoire et le Moyen âge, il se retrouve dans ce qui semble être une base souterraine en ruines. Il traverse des galeries à moitié écroulées. Des slogans écrits sur les murs lui font comprendre qu’il est dans un futur plus ou moins lointain et que notre civilisation est, sinon éteinte, du moins en plein déclin. Que peut-on lire qui donne ce sentiment de décadence ? « Debou lé ga. Mieu vô mourir debou ke vivre a genou ! La liberté ou la mor ! » Des dates confirment que l’on est entre 2050 et 2075. Jacobs était malgré tout optimiste. Le déclin est bien là mais plus tôt que prévu !



