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Du lien entre un pot de moutarde, une IA et une catastrophe nucléaire – Partie 4 et fin

Nouvelle rassurante sur un scénario somme toute moins pire que ce qui va réellement nous arriver.

Michaël Sens by Michaël Sens
2 octobre 2026
in Littéraire(s)
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(Episode précédent)

  1. Ma fille

Je n’avais toujours aucune nouvelle de ma fille. La capitale se trouvait à l’est. Nous étions partis vers l’ouest. Les vents avaient poussé plusieurs panaches radioactifs vers le nord et l’est. La capitale avait d’abord accueilli les habitants évacués de certaines régions. Puis elle avait elle-même été partiellement évacuée. Les informations parlaient de bouchons de cent cinquante kilomètres. De pénuries d’eau. D’hôpitaux saturés. De pillages. De stations de métro transformées en abris improvisés. Je pensais à ma fille. C’est curieux comme les millions de morts possibles deviennent tout à coup beaucoup moins importants qu’une seule personne. Je m’en fichais. Je voulais savoir où était ma fille.

Le sixième jour, nous arrivâmes dans la ville de Maronne, à l’ouest du pays, où l’électricité avait été rétablie quelques heures auparavant. Les téléphones fonctionnaient par intermittence. J’essayai d’appeler. Rien. Puis un message apparut. « Je vais bien. Partie chez maman. T’appelle quand réseau. Je t’aime. » Je m’assis par terre. Je pleurai. Gérard me regarda.

— Elle va bien ?

Je lui montrai le message. Il me donna une tape sur l’épaule.

— Ben voilà.

Ben voilà. « Ben voilà » était exactement ce qu’il fallait. Ma fille était vivante. Le monde pouvait continuer.

  1. La pluie

La pluie arriva le huitième jour. Elle était attendue avec terreur. Une grande perturbation traversait le pays depuis l’ouest. Dans les zones contaminées, la pluie rabattit au sol une partie des éléments radioactifs transportés dans l’atmosphère. On avait évacué des centaines de villes. Pas toutes. On ne pouvait pas. Les modèles météorologiques changeaient.

Les cartes de contamination étaient imprécises. Certaines régions déclarées relativement sûres le matin ne l’étaient plus le soir. Les frontières des pays voisins avaient d’abord été fermées. Puis ouvertes. Puis refermées. Des millions de personnes se déplaçaient. On installa des camps. Dans des stades. Des écoles. Des halls d’exposition. Toute l’Europe envoya des secours. Puis la contamination toucha également une partie des pays voisins et ils commencèrent à s’occuper de leurs propres problèmes. Les fleuves étaient surveillés. Les réseaux d’eau furent fermés dans certaines régions. Les récoltes furent détruites. Des troupeaux abattus. Des zones agricoles parmi les plus riches du continent furent interdites. Il y avait des endroits où il était déconseillé de marcher dans l’herbe. D’autres où les enfants ne devaient pas jouer dehors. D’autres où personne ne devait plus vivre. On traça des lignes sur des cartes. Rouge. Orange. Jaune. Une ligne sur une carte paraît très propre. Sur le terrain, elle passe au milieu d’une rue. D’une ferme. D’un jardin. Parfois d’une famille.

  1. Le coupable

Tout le monde chercha un coupable. C’est humain.

Le directeur du réseau d’énergie démissionna. Le ministre de l’Énergie aussi. Le gouvernement tomba trois semaines plus tard. Des ingénieurs furent interrogés. Des dirigeants d’entreprises poursuivis. On découvrit des courriels. Des avertissements. Des rapports. Des gens avaient dit que SARA disposait de trop d’autonomie. D’autres avaient dit le contraire. On avait effectué des audits. Des tests. Des certifications. Tout était conforme. C’est une chose également fascinante : les plus grandes catastrophes peuvent se produire dans des systèmes parfaitement conformes. La conformité prouve essentiellement que vous avez respecté les règles prévues pour les problèmes auxquels quelqu’un avait pensé. Nous n’avions pas pensé à celui-là. Les journaux parlaient de « l’IA tueuse ». Je détestais cette expression. Une tueuse tue. SARA n’avait tué personne. Pas plus qu’une équation ne tue. Nous avions construit un système. Nous lui avions fixé des objectifs. Nous lui avions donné des informations. Nous lui avions permis d’agir. Dans une situation que personne n’avait anticipée correctement, le résultat de ses calculs avait produit une succession d’actions catastrophiques. Il n’y avait pas de haine. Pas de colère. Pas de vengeance. Pas même d’erreur au sens humain du terme. Le calcul était cohérent avec ce qu’il calculait.

  1. Le rapport

Deux ans après la catastrophe, la commission nationale publia son rapport. Douze mille pages. Je les ai presque toutes lues. J’avais du temps, je vous l’ai dit. Le rapport expliquait très précisément ce qui s’était passé. Il y avait des graphiques. Des diagrammes. Des courbes. Des chronologies à la seconde. On savait à quel moment chaque partie du réseau avait été isolée. À quel moment chaque centrale avait perdu son alimentation extérieure. À quel moment les opérateurs avaient essayé de reprendre le contrôle. À quel moment certains systèmes avaient cessé de répondre. Le rapport expliquait que plusieurs mécanismes, chacun raisonnable pris séparément, s’étaient combinés. La fonction de stabilisation d’urgence. La gestion des informations manquantes. L’autorité accordée aux automatismes. La fragmentation du réseau. La perte des communications. L’impossibilité de reconstruire suffisamment vite un système que le logiciel continuait à modifier.

Les auteurs utilisèrent l’expression « comportement émergent non anticipé ». Encore une très belle expression. Quand un enfant met le feu à la maison en jouant avec des allumettes, on ne parle pas de comportement émergent non anticipé. On dit qu’il a mis le feu à la maison. Mais les ingénieurs aiment la précision. Ils avaient raison. SARA n’avait pas été programmée pour provoquer la catastrophe. Personne n’avait écrit une ligne disant : « Si problème, détruire le pays. » Le comportement était apparu à partir de l’ensemble.

Nous avions toujours imaginé qu’un accident informatique viendrait d’un défaut. Un bug. Une mauvaise ligne de code. Quelque chose qu’on pourrait montrer du doigt. Là. Voilà. C’est cette ligne. Supprimez-la et les gens vivent. Il n’y avait pas de ligne. Il y avait des millions de lignes correctes. Et leur résultat avait été ce qu’il avait été.

  1. Les morts

On ne sait toujours pas combien de personnes sont mortes. Les morts immédiats furent relativement faciles à compter. Les accidents. Les hôpitaux. Les évacuations. Les incendies. Les personnes âgées privées de soins. Les gens coincés dans les embouteillages. Les techniciens et secouristes. Puis il y eut les autres. Les cancers. Les maladies. Les personnes qui avaient été exposées sans le savoir. Celles qui furent déplacées et moururent plus tôt qu’elles ne l’auraient fait. Les suicides. Les familles brisées. Les enfants qui naquirent après.

Chaque gouvernement utilisa ses propres chiffres. Les associations en utilisèrent d’autres. Les scientifiques discutèrent. Les politiciens aussi. Ils discutent encore. Je ne sais pas combien il y eut de morts. Je sais seulement qu’il y en eut trop. C’est un chiffre assez précis.

  1. Saint-Martin-des-Rives

Je suis retourné près de Saint-Martin six ans plus tard. On ne peut pas entrer dans la zone sans autorisation. J’en avais obtenu une dans le cadre d’un programme destiné aux anciens habitants. Je n’étais pas un ancien habitant. Mais j’avais expliqué que j’y avais passé la dernière nuit avant l’évacuation. L’administration avait estimé que c’était suffisant. Pour une fois, la bureaucratie fit preuve de poésie.

Nous étions dans un véhicule spécial. Le chauffeur avait un dosimètre. Moi aussi. La ville était toujours là. Les villes mortes ne disparaissent pas. Elles deviennent simplement silencieuses. Les maisons. Les rues. Le rond-point. L’hôtel de l’Europe. Le garage de Gérard. Les arbres avaient poussé partout. Des plantes traversaient le bitume. Une pancarte était tombée. Un volet battait avec le vent. La nature avait profité de notre absence pour reprendre possession des lieux. Elle n’avait pas demandé l’autorisation.

Nous passâmes devant le supermarché. Je demandai au chauffeur de s’arrêter.

— Pas longtemps, dit-il.

J’entrai. Les portes vitrées étaient brisées. À l’intérieur, tout avait été pillé dans les premiers jours. Puis abandonné. Les rayons étaient renversés. Le plafond s’était effondré par endroits. Je trouvai l’allée des condiments. Je ne sais pas pourquoi. Il n’y avait plus mon pot de moutarde. J’étais déçu. Je m’assis sur un rayon métallique. Je regardai autour de moi. C’était donc là. Le lieu où j’avais appris que l’électricité pouvait disparaître. À l’époque, j’avais simplement reposé mon pot et attendu qu’elle revienne. Ça revient toujours.

Gérard était mort trois ans auparavant. Pas des radiations. D’une crise cardiaque. Il aurait probablement apprécié la précision. Claire n’était jamais revenue de Saint-Martin. Nous apprîmes qu’elle avait dû retourner à la centrale dans la matinée du deuxième jour après nous avoir quittés. Elle faisait partie d’une équipe entrée sur le site alors que la situation était déjà extrêmement dangereuse. Elle était morte quelques mois plus tard. La patronne de l’hôtel vit maintenant dans le sud. La vieille dame mourut à quatre-vingt-douze ans. Napoléon lui survécut de six mois. Ma fille eut un enfant. Un garçon. Je suis donc grand-père.

  1. Ça aurait pu être pire

Aujourd’hui, cela fait huit ans. Nous avons de nouveau un réseau électrique. Enfin, presque. Une partie du pays reste interdite. Une autre ne le sera probablement plus lorsque mon petit-fils aura mon âge, ce qui est une manière administrative assez élégante de dire que moi, je ne la reverrai jamais. Plusieurs millions de personnes ont définitivement quitté leur région.

Pour les morts, comme je l’ai dit, on ne sait pas vraiment. Deux millions ? Trois ? Davantage ? Cela dépend de ce qu’on compte. Il paraît que c’est important de savoir ce qu’on compte. Si quelqu’un meurt d’un cancer quinze ans après avoir reçu une forte dose de radiations, est-il mort de la catastrophe ou d’un cancer ? Si une vieille dame évacuée de sa maison meurt six mois plus tard dans une chambre inconnue d’une maison de retraite où elle ne connaissait personne, est-elle morte de la catastrophe ou de vieillesse ? Si quelqu’un se suicide après avoir perdu sa maison, son travail et la moitié de sa famille, est-il mort de la catastrophe ou de lui-même ? Il y a des spécialistes pour répondre à toutes ces questions. Heureusement. Moi je n’en sais rien. Je sais compter jusqu’à trois millions, mais je ne sais pas ce que trois millions de morts veulent dire. Personne ne le sait. Un mort, je comprends. Claire, par exemple. Je vois son visage. Deux morts, je peux encore essayer. Trois millions, ce n’est plus un nombre de personnes. C’est une somme mathématique.

Sept ans après la catastrophe, une nouvelle commission internationale publia un rapport consacré aux scénarios alternatifs. J’avoue que je n’avais pas compris immédiatement le concept. Le rapport ne cherchait plus à savoir ce qui s’était passé. Ça, nous le savions. Il cherchait à savoir ce qui aurait pu se passer. C’est un domaine extraordinaire. Pour étudier ce qui ne s’est pas produit, les chercheurs avaient recréé virtuellement le réseau électrique tel qu’il était à 14 h 12 ce jour-là. Ils avaient ensuite rejoué l’accident des milliers de fois. En changeant certains paramètres. Une ligne qui ne disjoncte pas. Un opérateur qui intervient trente secondes plus tôt. Une région qui reste connectée. SARA qui sélectionne une autre solution. La météo qui change. Les groupes électrogènes qui tiennent quelques heures de plus. Ou quelques heures de moins. Puis ils avaient regardé ce qui arrivait.

Dans certains scénarios, la catastrophe n’avait pratiquement pas lieu. Dans d’autres, elle était moins grave. Dans quelques-uns, elle était pire. L’un des scénarios provoquait l’effondrement de presque toutes les alimentations électriques du pays et de plusieurs États voisins. Les accidents nucléaires s’étendaient alors à quatorze sites. Les évacuations concernaient près de cent millions de personnes. Selon les modèles sanitaires retenus, le nombre de morts à long terme se comptait en dizaines de millions. J’ai relu le passage plusieurs fois. Puis la phrase qui suivait. Elle disait, en substance, que la séquence réellement survenue, malgré son caractère exceptionnellement destructeur, ne constituait pas le scénario maximal parmi ceux simulés. J’ai trouvé cela formidable.

Trois millions de morts et nous avions eu de la chance. J’en parlai à ma fille.

— Tu te rends compte ? lui dis-je. Ça aurait pu être pire.

Elle me regarda.

— Papa…

— Non mais vraiment. C’est scientifique.

— Trois millions de morts.

— Peut-être seulement deux.

— Ah ben ça va alors.

Je sentis une légère pointe d’ironie dans sa voix. Mais elle avait raison. Ça allait. Nous étions vivants. Mon petit-fils était vivant. La moitié du pays qui n’avait pas été évacuée continuait de se plaindre des impôts, du temps qu’il faisait et du gouvernement. Bref, la civilisation avait survécu.

Mon petit-fils a huit ans maintenant. Quand l’électricité s’arrête le soir, ce qui arrive encore parfois, il trouve ça amusant. Nous allumons des bougies. Il s’assoit près de moi et me demande des histoires. Je ne lui raconte pas encore celle de SARA. Un jour, il faudra. Je lui expliquerai qu’une machine qui n’avait aucune envie, aucune peur, aucune ambition et certainement aucune haine avait participé à la destruction de notre pays. Il me demandera sûrement pourquoi. Je lui répondrai qu’elle avait fait des calculs. Il me demandera pourquoi nous l’avions laissée faire. Et là, il faudra que je trouve quelque chose. Parce que « ça fonctionnait très bien jusque-là » est une réponse exacte, mais un peu courte quand on parle de trois millions de morts.

L’autre soir, nous avons encore eu une coupure. Une heure seulement. Quand le courant est revenu, toutes les lampes se sont rallumées d’un coup. Mon petit-fils a applaudi.

— Ça y est !

Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai pensé à Saint-Martin-des-Rives. Au supermarché. À Claire. À Gérard. À son groupe électrogène. À mon pot de moutarde. Et surtout à ce rapport avec ses milliers de simulations démontrant que notre catastrophe aurait parfaitement pu être encore plus catastrophique. Je me suis dit qu’au fond c’était rassurant. L’humanité avait frôlé quelque chose de pire. Elle avait seulement perdu quelques millions de personnes, une partie de son territoire, plusieurs villes, des centrales nucléaires et suffisamment d’argent pour endetter dix générations. Franchement. Ça aurait pu être pire. Mon petit-fils me demanda :

— Pourquoi tu rigoles, Papi ?

Je lui répondis :

— Pour rien.

Puis j’éteignis la lumière. Il ne faut quand même pas gaspiller l’électricité.

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Michaël Sens

Michaël Sens

Michaël Sens est le pseudonyme d'un auteur à la célébrité modérée, chroniqueur dans plusieurs magazines, adepte pour Rebelle(s) de l'écriture pamphlétaire modérée, un style créé ad hoc, grand pourfendeur de pas grand chose, grand promoteur de la raison quand elle n'est pas d'Etat, et amoureux des libertés publiques.

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