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1974 – Roland Topor contre le cinéma

Rédaction by Rédaction
11 septembre 2017
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Jacquette / affiche du film “la planète sauvage” de René Laloux, dessins de Roland Topor

Le cinéma, je trouve, c’est un produit culturel dans lequel finalement, il y a très peu de culture. Un film, c’est l’explication du poème, ce n’est pas le poème. C’est Don Quichotte raconté aux enfants. Viva la Muerte n’est, en fin de compte, que la vulgarisation d’Arrabal. Les cinémas québécois, suisse, le jeune cinéma français, est-ce que ça bouleverse votre conception du monde ? Est-ce que ça vous change ? Si on résume l’esprit d’un film, on arrive à un cliché, à une moderne image d’Épinal style “Ah ! ce qu’on est peu de choses !” “Les femmes, elles nous donnent des joies mais aussi beaucoup de chagrin”… La vulgarisation, c’est bien. Mais lorsqu’on la prend pour de la recherche, c’est grave. Ça fausse la vision de l’art chez les gens. Les films ce sont seulement des souvenirs de plaisir.

Ces discussions culturelles qui tournent trop souvent autour du cinéma, je trouve ça un peu triste aussi. Je préfère les gens qui racontent des histoires. C’est une espèce de troc. Avec le cinéma, toute conversation est d’une banalité incroyable. Et ça finit toujours par des chocs d’opinions. C’est comme les discussions sur le sport… Inconsciemment aussi, ça a valeur de standing : y a des films qu’il faut avoir vus… Il FAUT avoir vu ! Ça, c’est déjà une chose folle. Selon la façon dont quelqu’un aime un film, on voit s’il est libéral, conservateur, actionnaire, de gauche… Voilà bien un langage d’une clarté suspecte ! Pourquoi ne va-t-on pas revoir un film comme on va revoir une toile ? C’est bizarre… Le cinéma, en fait, c’est une émotion. Et moi, je n’aime pas beaucoup les émotions… ! Il y a, entre autre, tout ce côté gonflé : la sortie d’un film, on en fait un événement. Un nouveau poème vient de naître, on s’en tape ! Effectivement, comme investissement, ça représente… un peu d’encre sur du papier.

On tente actuellement une promotion du cinéma fantastique. C’est typique. Un grand film fantastique, c’est d’abord un grand film. C’est un genre artificiel : comme le cinéma porno. C’est pourquoi, en littérature, je n’aime pas Mandiargues. Ce fantastique coup de la folie, du phantasme, est très réactionnaire, inscrit dans un cadre esthétique prestigieux, style châteaux. Le langage est précieux, « super-bourgeois ». On trouve son standing par le vocabulaire et l’amour des belles choses, celles que n’a pas le vulgaire. Les gens et les lieux sont non conventionnels d’une façon conventionnelle. “La Planète sauvage”, c’est différent. Voilà un film dans mon domaine. Et je ne l’ai pas fait dans le même esprit que mes dessins. Un dessin, c’est intime. Un film, ça l’est rarement, je trouve. Et puis, je n’ai pas touché d’argent…

Cette attitude à l’égard du cinéma est très récente chez moi. J’y allais beaucoup au cinéma, avant. J’aimais bien Billy Wilder, Ernst Lubitsch, Leo McCarey. C’est un cinéma très cruel. Il y a des films que j’ai vu 12 ou 13 fois : “Les vacances de Monsieur Hulot”, “Les enfants du Paradis” et autres Carné. J’aime beaucoup “Huit et demi” de Fellini qui donne une sensation de la folie du monde. Et “Les poings dans les poches” de Bellocchio : l’histoire de cet épileptique qui meurt sur le sol de sa salle de bains au son d’un opéra de Verdi après avoir tué toute sa famille par amour pour sa sœur… c’est fou, crispé, fulgurant. Et « Orange mécanique » ? Je n’ai pas aimé. C’est bien fait, mais il y a ce côté « à thèse »… C’est artificiel, assez pute. On a crié au chef d’oeuvre. Comme toujours quand les choses sont un peu putes. Un chef-d’œuvre, c’est facile à faire : de l’art, plus une part de Kitsch, c’est-à-dire de foire ! Godard ? Je hais, je déteste ça ! Je me suis toujours mortellement ennuyé durant ses films. Les idées que j’ai pu capter ? De très nombreux lieux communs, scolaires. “Alphaville”, par exemple, c’est nul. Il y a une angoisse du futur que je n’aime pas du tout ! C’est stupide, cliché, réactionnaire d’opposer d’un côté la poésie, Éluard, et de l’autre les villes tentaculaires ! Godard, c’est l’avant garde. Et l’avant-garde se contente de changer les formes.

Depuis que j’ai mis un peu le nez dans le cinéma, c’est la fin d’un mythe pour moi. Ça apparaît comme le degré supérieur de la création, c’est prestigieux, tout est devenu légende. J’ai presque commencé à dessiner pensant que peut-être un jour je pourrais en faire aussi du Godard ! Finalement, je m’aperçois qu’il y a beaucoup moins de création que dans un dessin. Et la façon dont ça se passe… c’est comme sur un bateau ! Il y a le chef, l’équipe d’officiers, la vedette avec. Et puis les figurants ne bougent pas. Ce n’est pas du tout remis en cause. Et cette façon dont le metteur en scène manoeuvre ses gens, joue avec la matière vivante pour cette Sublime Chose qu’est son film…

Que faire seul sans référence culturelle, pour être soi-même, voilà la vraie question. C’est ça, l’art. C’est pourquoi j’aime beaucoup l’authenticité de la photo, art tellement populaire que les gens ignorent que c’est un art ! Les albums de famille possèdent ainsi un gros pouvoir d’émotion.

Par ailleurs, je trouve profondément triste que peu de personnes ose dessiner. Pourquoi le dessin est-il à ce point coupé de la vie et réservé aux artistes ? Ce n’est pas Mozart assassiné, mais c’est chaque individu assassiné. Et les gens disent : “Je ne sais pas dessiner”. Pourtant, quand ils sont enfants, ils savent rêver avec un crayon. Ensuite ils ont peur, peur d’eux-mêmes. Un crayon et un papier, c’est vraiment l’inconnu… On voit plus facilement des dessins de malades, de fous, d’assassins. Preuve que les gens plus simples sont plus aliénés ?

L’architecture en revanche, je n’aime pas. C’est du léchage de cul. Les architectes exécutent de sombres projets sociaux avec une bêtise sublime, sans le savoir. Ou en s’en doutant, ce qui n’est pas mieux. Ils changent le cadre d’une vie, en y mettant seulement leur médiocrité et les ordres économiques venus de leurs clients. Et ils cachent cela derrière toute une flopée de justifications culturelles. C’est comme les couturiers… S’il y a un domaine vide d’idées c’est bien celui-là : du rétro, pour ne pas dire du réac. Ce sont pourtant les gens qui emploient le plus de références culturelles, les couturiers ! Tout ça pour aboutir à cinq centimètres de robe au-dessus ou au-dessous du genou. Le bluff lamentable.

Tout le malheur, en fait, vient de la hiérarchie. C’est comme dans le principe de Peter, les gens montent dans l’échelle sociale par promotions successives jusqu’à ce qu’ils atteignent leur niveau d’incompétence. En France, actuellement, les choses sont très hiérarchisées – et répressives – il y a un sens de l’histoire qui tire vers la droite : le désir de juguler les gens.

Après avoir fonctionné dessus pendant 10-15 ans, on arrive à la fin d’un certain mythe du nouveau. On atteint le point zéro de la culture maussade, sans courage. Avec un retour en force de l’académisme, du pompier, la méfiance de l’idée, des choses bien faites. C’est le rétro, le vieux temps. Pas très tonique ! Il faut être courageux pour oser actuellement faire quelque chose contre l’ordre établi. Tout ce que j’aime c’est précisément, ce qui casse un peu l’ordre établi par des gens qu’on n’aime pas ou par des lois qu’on suit alors qu’elles sont stupides…

Mai 68, finalement n’aura pas eu un vrai rôle libérateur : une grande grève, importante. Et beaucoup de jeunes gens qui s’ennuyaient… ça, c’est la pire des choses : la lutte armée pour cause d’Ennui. Ça donne une inconséquence politique. Quant à la culture « underground », je n’y crois pas beaucoup. L’intérêt, c’est surtout d’offrir des circuits de distribution différents. Mais ils ont été immédiatement détournés, pour faire soit des trucs politiques soit des produits « pour jeunes » (Wharol etc…). En somme, l’underground, c’est “ACTUEL” comme nouveau “SALUT LES COPAINS”. On achète “ACTUEL”. Et du coup, on ne lit plus Rimbaud ni Dada. C’est la démagogie effrayante “On est tous à la coule”, “on connaît tout”…

La décomposition de la culture occidentale, je n’y crois pas tellement non plus. Il y a plutôt une certaine culture qui est en train de s’essouffler. Barrès, Claudel, Jean Cau, Dutourd etc… J’en suis ravi. C’est plutôt optimiste. Barrès, ce n’est pas ma culture, mais celle d’une certaine classe de gens avec qui je n’ai jamais rien eu en commun. Je me sens plus proche d’un écrivain japonais du millième siècle ! Elles sont toutes à moi les cultures. Et le jour où la grammaire s’écroulera, eh bien ! il en naîtra une autre !

Propos de Roland Topor recueillis par PRÉSENCE ET REGARDS de Jean-Luc Maxence, n°11/12, été 1974.

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