Continuer à foncer … dans le mur, ou apprendre à tuer le temps

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Prendre son temps, perdre son temps et même tuer le temps… Alors que nous sommes confrontés aux diverses injonctions qui nous poussent à consommer de plus en plus de temps de plus en plus vite, ces expressions nous semblent surannées. Chronos, père des heures de la mythologie, nous enferme dans ses décomptes mécaniques dénués du rythme qui donne du sens à l’action, écrasant de son tic-tac infernal les étapes qui ponctuent le déroulement du temps, du désir, de l’attente, de la réalisation, de la satisfaction. Cette pression insidieuse et incessante génère une angoisse difficile à dompter et des dommages collatéraux innombrables, dans tous les interstices de nos vies. Comment faire alors pour tuer la tyrannie du temps et ne plus continuer à foncer… dans le mur ?

Le totalitarisme de l’accélération

La course contre la montre envahit nos vies quotidiennes, de la maison à l’école, du travail aux loisirs. L’accélération généralisée gouverne nos jours et nos nuits.
Selon certains psychologues et sociologues, la fuite du temps qui nous obsède, consciemment ou non, constitue la principale aliénation des temps modernes. Le sociologue et philosophe, Hartmut Rosa
1, à travers sa théorie critique de la modernité tardive montre que les forces « accélératoires » dominent massivement le monde contemporain : « la modernisation peut légitimement être interprétée comme un processus continu d’accélération sociale… les forces de l’accélération exercent une pression uniforme sur les sujets modernes, qui revient en quelque sorte à un totalitarisme de l’accélération ».  Au fil des jours, pour les grands comme pour les petits, le débordement d’activités s’organise, remplissant minute après minute un « emploi du temps » plein à craquer. L’important est de foncer. Le « citius, altius, fortius », traduisible en français « par plus vite, plus haut, plus fort », sur lequel Pierre de Coubertin a fondé le mouvement olympique au début du 20ème siècle, a largement débordé les frontières du sport pour s’imposer dans toutes les disciplines, tous les espaces, tous les moments de nos vies. Le paradigme contemporain contraint à l’exploit de tout faire en un temps record, coûte que coûte. Comme dans le sport, il convient de repousser les limites physiques et psychologiques. Comme dans les séries télévisées (Urgences…), l’important est d’être capable d’assurer une course effrénée, tout arrêt signifiant la mort pour « les drogués de l’urgence ». Ainsi le système est en place, qui exclut le principe même de pause.

Nous ne sommes plus que des êtres agissant et « nos existences se justifient essentiellement par notre capacité à « faire », et à faire de plus en plus vite, car « plus j’agis, plus je vaux. Il ne s’agit plus seulement d’avoir du temps pour soi, il s’agit d’être le maître du temps, à l’égal de Dieu. Nous avons si bien intégré cette façon de vivre que nous sommes aujourd’hui devenus des tyrans pour nous-mêmes »2.

Assignés à agir, nous sommes assignés à consommer toujours plus et, nouveauté, à remplacer toujours plus vite ce que nous consommons grâce au système d’obsolescence programmée qui nous est révélé chaque jour. Les choses que l’on nous vend ont une durée de vie déterminée par avance, ce qui nous contraint à en acheter d’autres, avant même qu’elles ne soient usées ou cassées. « Nous renouvelons les structures matérielles de nos mondes vécus à des rythmes si élevés que nous pourrions presque parler de structures jetables ». Et cela n’est pas sans conséquence sur notre relation au monde, car « l’incroyable augmentation de la vitesse de la production a également changé fondamentalement la relation entre les êtres humains et leur environnement matériel ».3 

Alors faut-il continuer à « jouir sans entraves » par l’étourdissement sans limites, shootés par l’adrénaline de Chronos, transportés par un état d’excitation permanente ?

Le temps de la saturation sociale

Ce système nous pousse malgré nous à accomplir des performances en tous genres. La loi d’airain est de démontrer son potentiel. Alors pas de temps à perdre ! Et pour nous aider, le système met à notre disposition des technologies favorisant notre hyper-connection permanente. Partout, nous pouvons entrer en relation avec tout et avec tous, aux quatre coins de la planète, l’œil collé à l’écran, l’oreille vissée au téléphone… Du shopping aux vacances, de la culture à la nourriture, un clic et la réponse est là, immédiate. Plus de lèche-vitrines, plus de consultation de brochures, plus de queue au cinéma, plus de déambulations entre les rayons de livres, plus de courses, plus de cuisine… Parce que le temps c’est de l’argent ! Pourquoi attendre ? Prendre du plaisir à désirer, à imaginer, à rêver, d’un pays, d’un livre, d’un beau vêtement, d’un objet, d’un spectacle ou d’un bon plat, tout cela n’est plus d’actualité. La culture de l’urgence a transformé le temps en bien monétisable et donné naissance à la société des services d’urgence: « médecin, psychiatre, plombier, les livraisons de nourriture à domicile se multiplient : en fait, c’est le temps qui doit être à notre service. Il n’apparaît plus comme ce qui structure les activités et les événements – chaque chose en son temps – il devient « notre chose »4. L’engrenage de l’aliénation s’installe dans un espace social remodelé, où se confondent le proche et le loin, l’essentiel et le secondaire, où l’être devient l’accessoire. « La compression du présent » conduit à « l’être saturé » écrit Kenneth Gergen5 et « nous sommes en train d’atteindre ce qui peut être vu comme une saturation sociale ».

Courir pour rester sur place

Pour le sociologue Georg Simmel 6, « nous quittons et rencontrons tellement de personnes, et nous établissons des réseaux de communication si vastes, qu’il devient presque impossible de nous sentir émotionnellement liés à la plupart d’entre elles ». Pour lui, « l’intensification de la vie nerveuse » dans les villes renforce encore ce phénomène de vitesse. A force de ne jamais vivre à son propre rythme, de consommer de manière effrénée et de jeter tout aussi machinalement, naît la souffrance du manque de temps, de la course pour en gagner, de l’épuisement à essayer de l’attraper, de l’injonction à conjurer le vide… La société de la vitesse et de l’urgence a engendré une société malade : « elle a donné naissance à des maladies culturelles telles que l’acédie, la mélancolie, l’ennui, la neurasthénie ou différentes formes de dépression ».7

Le haut niveau de consommation français d’anti-dépresseurs et psychotropes en tous genres n’en est qu’une des conséquences.

Nombre de sociologues qui travaillent sur le sujet ne cessent de tirer le signal d’alarme. « Sous la pression d’un rythme sans cesse accru, les individus font désormais face au monde sans pouvoir l’habiter et sans parvenir à se l’approprier »… « Au point que la modernité tardive en vient à menacer le projet même de la modernité : dissolution des attentes et des identités, sentiment d’impuissance, détemporalisation de l’histoire et de la vie ».8

Il semble qu’une heureuse prise de conscience conduise au développement, dans tous les domaines, du mouvement du « slow » contre le « fast », de la décélération contre l’accélération. Est-ce profond, est-ce durable, ou seulement une mode réservée aux bobos des mégalopoles ? « Des voix s’élèvent pour dire non à la société du fast-food, du zapping et des clips, à la culture de l’immédiat et de l’instantané. Elles invitent à retrouver le plaisir de prendre son temps 9. Les concept de « slow food », de « slow life » et de « slow cities », qui se développent un peu partout, semblent attester d’une rupture avec la doxa de l’ancien temps.

Comme si « Le droit à la paresse » de Paul Lafargue reprenait de la vigueur. Car une société malade est nécessairement en souffrance et construit le malheur humain. Car il y a de quoi s’inquiéter de voir « des individus, à la base chaleureux, qui deviennent incapables de s’investir affectivement. Ils ne sont plus disponibles pour personne, comme si leur aptitude à se conduire en êtres sociaux avait été détruite, rongée par un acide. La conséquence ultime de la pression ambiante est la dépression d’épuisement »10. Avoir les nerfs à vifs, sombrer en ayant le sentiment de ne pas parvenir à en faire assez, au point que la personne « finit par se sentir insuffisante et s’effondre »11.

Y aurait-il donc urgence à ralentir ? Sans doute est-ce une réponse nécessaire pour retrouver un équilibre physique et psychique, pour mettre fin à l’injonction de devoir courir toujours plus vite, « non pas pour atteindre un objectif, mais simplement pour rester sur place »12.

Continuer à foncer… dans le mur ou apprendre à tuer le temps

Il n’est sans doute pas dû au hasard que les cours de yoga et de méditation, les coaching en tous genres, explosent. La demande est là d’un travail sur soi, d’un apprentissage du lâcher-prise. Mais dans quels domaines ce retour sur soi et à la lenteur seront-ils acceptés : à la maison, à l’école, au travail, en vacances … sans que l’on soit considéré comme un être handicapé, un inadapté à la compétition, un doux rêveur démissionnaire conduit à l’exclusion sociale ?

Ralentir pour mettre fin à l’aliénation du chronomètre et laisser place à la résonance entre les êtres et avec la nature environnante, c’est ce que propose Hartmut Rosa pour qui il convient de transformer « notre relation humaine au monde en tant que tel, c’est à dire aux autres êtres humains et à la société, à l’espace et au temps et aussi à la nature et au monde des objets inanimés ».

Alors, continuer à foncer… dans le mur ou apprendre à tuer le temps ? Sujet à méditer … Peut-être sur un divan !

Martine KONORSKI

1 Hartmut Rosa, Aliénation et accélération, vers une théorie critique de la modernité tardive, Ed. La Découverte 2012.

2 ibid

3 Hartmut Rosa, op.cit.

4 Psychologies juillet, 2009 –www.psychologies.com

5 Kenneth Gergen, the saturated self. Dilmemnas of identity in contemporary life, Basic Books, New York 2000.

6 Georg Simmel, Les grandes villes et la vie de l’esprit, Ed. l’Herne, Paris 2007.

7 Ibid

8 Hartmut Rosa, op.cit.

9 Psychologies 2009-op. cit

10 Ibid

11 Ibid

12 Hartmut Rosa, op.cit.

Olivier GERMAIN-THOMAS – Regard d’un voyageur rebelle sur la « Brocante de Mai 1968 »

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C’est donc sous le label Pierre-Guillaume de Roux que le dernier ouvrage en date d’Olivier Germain- Thomas vient de paraître. Sous le titre ambigu (et d’emblée polémique ?) de La brocante de Mai 68 et ouvertures. À cette occasion, j’ai tenu à dialoguer avec l’auteur qui vient de réussir un ouvrage alerte, nerveux et lucide, toujours passionnant, sur ses souvenirs de Mai 1968. Jadis, l’écrivain et homme de radio m’avait interrogé deux fois dans le cadre de son ancienne et mythique émission FOR INTÉRIEUR, sur France Culture. Par timidité revendiquée, j’ai préféré ne pas l’enregistrer et ne livrer aux lecteurs de R.B.L que ce que je crois être la « substantifique moelle » de notre entretien libre et amical. D’entrée, Olivier Germain-Thomas justifie son titre : « J’ai choisi brocante parce qu’il sous-entend une idée de vieilleries attirantes exposées au grand vent de la mémoire », au temps des trotskistes avides de pouvoir, des « Mao » qui devaient devenir les pires faiseurs des pires goulags, des katangais menaçants. Mais il y a parfois de belles trouvailles dans les brocantes. On est en droit aujourd’hui de se demander quelles ouvertures restent encore praticables, un demi-siècle après 68. Avec sagesse et subtilité, Olivier Germain-Thomas répond. Je lui rappelle alors un article justement élogieux du chroniqueur Gérard Leclerc paru dans les colonnes de la revue ROYALISTE (de l’ex-candidat à la Présidentielle Bertrand Renouvin). Le très (trop ?) catholique Leclerc évoque notamment les rôles de Maurice Clavel, qui n’était pourtant pas à l’immense « manif » des Champs-Elysées, à André Malraux, défilant sur la plus grande avenue du monde pour défendre de Gaulle. Dans son article, il revient aussi sur la figure d’Olivier Germain-Thomas à cette époque qui se caractérisait par une foi enthousiaste, celle des « anciens de la France Libre ». En fait, l’intéressé me précise avoir apprécié, au début, les slogans de 68 pour leur poésie… « Sous les pavés, la plage ». « Soyez réalistes, demandez l’impossible… »

Olivier Germain Thomas

Dans le réel, le Général de Gaulle, m’explique le fondateur du journal L’APPEL, a toujours essayé de répondre à la jeunesse révoltée des barricades. Ensuite, il revient sur la journée du 29 mai 1968, quand il était personnellement à la tribune du grand amphithéâtre de la Sorbonne et qu’il osa dire en substance : « Si nous sommes bien d’accord : il y a une révolution à faire, son contenu est une ambiguïté permanente. Regardons le monde tel qu’il est dans sa vérité nue. Seule une analyse de la situation mondiale pourra nous per- mettre de signer les priorités, là d’où le pou- voir aliénant opère. Cette révolution contre l’argent, contre l’internationale capitaliste et son agent monétaire, le dollar, pour la libération des peuples opprimés, comme cela a été fait à Phnom-Penh et Montréal… Cette révolution nous la ferons avec De Gaulle ! ». En fait, l’idée majeure du beau livre La brocante de mai 68 1 tourne autour de cette idée : c’est peut-être le Général qui aurait pu le mieux répondre à l’élan parfois « mimétique » (à la René Girard ?) de 68. Il faut noter peut-être une sorte de rendez-vous manqué, et manqué à jamais. Pour mon interlocuteur, le Général était parfois en décalage complet avec les lentes évolutions de la jeunesse 68, surtout sur le plan de l’évolution de la sexualité. Une réflexion s’impose à moi : dans son essai comme dans le libre propos qu’il accorde à R.B.L, Olivier Germain-Thomas témoigne en vérité, en finesse, et avec un humour rare, des évènements de 1968, comme l’un des épisodes historiquement les plus énigmatiques de la France. Quand il parle d’André Malraux, il est émouvant d’admiration, d’authenticité. Il souligne de facto une complicité majeure. D’ailleurs, dans son livre, il souligne opportunément « la plume lapidaire » du Général et cite quelques unes de ses « dédicaces-intuitions » fulgurantes. Il avait publié ces textes avec Philippe Barthelet. Il redit ainsi ce que le Président écrivit à l’attention de Pierre de Boisdeffre, de Pierre Jean Jouve, de la veuve de Paul Claudel, de Malraux, de Mauriac, mais aussi de Jean-Marie Le Clézio, de Vercors, de Montherlant, de Romain Gary, de Dominique de Roux… Ce tableau si personnel de 1968 par un gaulliste de la première heure, un chrétien fidèle par l’esprit mais ne refusant jamais l’évolution des rites, un écrivain voyageur habité de Sagesse orientale, fruit de ses périples à travers la planète entière 2 , « à l’heure où la lecture des SMS a remplacé les textes sacrés » (sic) met en haute valeur l’âme « cette chose vivante en l’homme » qui laisse espérer « qu’un surgissement de l’Esprit se prépare » ! Quant aux « ouvertures » finales d’Olivier Germain-Thomas qui permettent de refermer son beau livre sur une « lettre ouverte au Président de la République » Emmanuel Macron, elles démontrent que la seule voie qu’il nous reste est celle du « respect des indépendances sans les dérives nationalistes ». En suggérant cette voie-là, Olivier Germain-Thomas se révèle comme un témoin rebelle spirituellement très proche de ceux qui font notre bimestriel. Nous en avions l’intuition. En voici la preuve. Elle est à lire sans tergiverser.

(D’un entretien avec J-L Maxence)

1. Olivier Germain-Thomas, La Brocante de mai 1968 et ouvertures (Pierre-Guillaume de Roux, 2018, 18 €)

2. Cf. par Olivier Germain-Thomas : Soleils de cendre, (Albin Michel, 1979), La tentation des Indes (Plon, 1981), Retour à Bénarès (Albin Michel, 1986), De Gaulle jour après jour, avec Philippe Barthelet (F.X de Guibert, 2000)… entre autres !

Editorial n°14: Détruire toutes les bastilles est un rêve secret

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Il y a l’immense prison du monde malade qui fait que personne ne se sent libre du dedans, tranquille et non impliqué devant toutes les injustices sociales qui crèvent l’écran de l’Actualité planétaire. Il y a les guerriers bouchers et obsédés qui tuent des enfants sans un soupir. Il y a aussi la prison intérieure de mes analysants qui s’emprisonnent eux-mêmes dans leur névrose d’angoisse ou leur psychose jusqu’à mourir à la vie de l’âme, même ordinaire. Il y a la prison qui enferme derrière les barreaux tous les délinquants et les criminels du globe et s’imagine les rendre inoffensifs pour toujours, guérissant leur haine interne, les mettant hors d’état de nuire, et les redressant à perpétuité et pour perpétuité, dans des conditions inhumaines et dégradantes. Lorsque Robert Badinter a voulu abolir la peine de mort dans notre Occident, la doxa majoritaire l’a traité de poète et de fou et il a fallu l’aide de Simone Veil pour qu’il parvienne à obtenir sa victoire parlementaire. Et la peine de mort est devenue à jamais hors la loi. Et la Société ne s’est pas pour autant autodétruite. Les criminels ne sont pas, pour autant, devenus tous des récidivistes. Le monde n’est ni pire ni meilleur qu’avant l’abolition. Cela n’a guère changé. Mis à part l’Homme et sa dignité, qui ont pu se comparer dans un même miroir sans briser la glace instantanément, toute honte bue. Et la réponse pénitentiaire, ne pourrions-nous pas la supprimer une fois pour toutes dans notre pays ? Et je rêve ici de bracelets électroniques pour le plus grand nombre de prévenus, je rêve de monastères, même trappistes, ouvrant leur porte et leur mode de prier et de vivre à des condamnés en voie de conversion totale. Je rêve de créer des réseaux de familles d’accueil formées et spécialisées en réhabilitation sociale et spirituelle. Je rêve, je rêve, j’imagine et j’invente des parades « à la carte » contre l’Horreur instituée. Oui, j’avoue : je rêve debout. Et alors ? Tout compte fait, n’est-ce point ma vocation profonde pour un poète rebelle de rêver debout, donc éveillé ? Si je ne rêvais plus debout, il faudrait sans doute réhabiliter même la guillotine pour me rendre hors d’état de nuire, autour et alentours. Croyez-moi sur parole, la Bastille était une prison, et je fus du peuple des assiégeants qui, dans la nuit du 13 juillet 1989, s’était porté vers elle pour la détruire…

Jean-Luc Maxence

Le scandale de la diffusion de la poésie

Autoportrait et philosophie – © Renaud Camus – CC

Depuis quarante ans et plus, je ne peux que déplorer le mensonge majeur que toutes les maisons d’édition de poésie, petites ou grandes, n’hésitent pas à répéter : nous diffusons, nous diffusons, nous diffusons !

Il y a ceux qui, comme L’Harmattan mettent en avant leurs dépôts parisiens déguisés en librairies fonctionnant en circuit fermé et « obligent » à l’achat par le poète lui-même d’un certain nombre de ses recueils (au moins, ainsi, l’éditeur pourra régler la facture de l’imprimeur !). Il y a ceux qui mettent en avant l’enseigne de leur diffuseur (d’Harmonia Mundi pour un Bruno Doucey à Soleils Diffusion pour un Nouvel Athanor têtu). Il y a aussi les dinosaures du passé qui, à l’enseigne de Gallimard, Grasset et Compagnie, planifient une perte à ne pas dépasser en faveur du maintien du rayon poésie dans leur prestigieux catalogue. Ceux-là, il est vrai, ne fonctionnent que sur la notoriété de quelques vieilles barbes historiques des années révolues. Et puis, il y a ceux qui déposent le bilan tout au bout du désespoir et ne sont plus que pour avoir été (dixit Léo Ferré). Il y a enfin l’ombre lumineuse de Poésie 1, ma sœur… Combien de fantômes as-tu engendrés autrefois en mariant de force poètes et placards publicitaires ? Au fond, si l’on devait récapituler l’aventure éditoriale de la poésie en France en ce début de siècle fou de numérique, il faudrait revisiter les grands cimetières sous la lune des cadavres récents de l’édition poétique. Mais je tairai les noms ici pour ne pas définitivement déprimer de tout. C’est ainsi : la poésie semble malade dans notre pays, complètement malade, dirait Serge Lama sans chercher à se prendre pour l’un des poètes chantants, Brel ou Brassens, songeant à l’époque où Pierre Seghers voulait les accueillir dans sa série « Poètes d’aujourd’hui » et se faisait copieusement renvoyer sur les roses… Au bout du compte, on ferait mieux de rêver à l’inattendu, de site dérisoire en site dérisoire, sur la toile aux bien pâles étoiles. Et j’ai souvent envie de vomir en consultant toutes ces revues « mises en net » qui ne se prolongent, dans le Réel, que par des bottins imprimés de noms sans épaule ! Que ne ferait-on pas pour figurer dans tous ces guides de Cuisine poétique aux trois étoiles aristocratiques, souvent distribuées par des Dauphin de l’opportunisme systématique. N’est pas surréa- liste qui veut ! C’est ainsi, j’ose le dire et même le crier : la création sans plagiat reste une perle rare et l’élan vital (pauvre Bergson) décline à vue d’œil. L’orgueil fait du moindre scribouil- leur à compte d’auteur caché, un Rimbaud nouveau. L’heure est venue du règne officiel des Trissotins du verbe pâle. En dernière instance, aujourd’hui, tout paraît poudre aux yeux et pouvoir exorbitant des réseaux mondains. Le mot de passe final paraît bel et bien être la phrase « passe-moi la rhubarbe et tout ira bien » !

Jean-Luc Maxence

« La chronique du rieur jaune » – A quel Onfray faut-il se fier?

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© Fronteiras do Pensamento – Michel Onfray Sao Paulo 2012 – CC

À quel Onfray faut-il se fier ?

Pascal disait de l’imagination qu’elle est d’autant plus trompeuse qu’elle ne l’est pas
toujours. En va-t-il de même avec Michel Onfray ? Il vient de publier coup sur coup ces derniers mois :Vivre une vie philosophique – Thoreau le sauvage (Le passeur)
Miroir du nihilisme – Houellebecq éducateur (Galilée)
Tocqueville et les Apaches (Autrement)
Nager avec les piranhas – Carnet guyanais (Gallimard)                                                    Le désir ultramarin – Les Marquises après les Marquises (Gallimard)

Comment ne pas être sensible, en lisant « Nager avec les piranhas », à la disparition des Wahanas en Guyane ? Comment, en lisant Tocqueville et les Apaches, ne pas être choqué par les propos d’Alexis de Tocqueville concernant les Indiens ou les Noirs d’Amérique du Sud sur lesquels la civilisation aurait peu de prise ? L’auteur de L’Ancien Régime et la Révolution, si prisé naguère par notre maître Raymond Aron et les chantres de la démocratie a la sauce libérale, serait-il, comme on en a ici parfois le sentiment, à défaut d’un grand philosophe… un petit homme ? Concernant Henry David Thoreau et l’ouvrage Vivre une vie philosophique qui fait l’éloge de ce penseur « libertaire » (un mot qui peut d’ailleurs vouloir tout dire), on ne comptera pas sur nous (qui parfois nous revendiquons des cyniques antiques) pour critiquer le côté «diogénien» de ce « clochard céleste » ni la simplicité volontaire de ce « sauvageon ». Par contre, avouons-le, Miroir du nihilisme nous tombe des mains. Il s’agit d’un panégyrique du roman Soumission de Houellebecq qui (pour être au goût du jour ?) vole au secours de la chasse aux sorcières contre « l’islamo-gauchisme ». Voilà qui ira dans le sens du poil de certains de ses lecteurs se délectant de ses articles dans Éléments, Valeurs actuelles, Le Figaro (n’allait-il pas dans ce journal jusqu’à se déclarer pur descendant des Vikings ?) On avait le souvenir d’un philosophe, certes un rien incohérent qui par exemple, appelait il y a une dizaine d’années à voter vert tout en étant pour les centrales nucléaires ou encore Besancenot mais en combattant l’idée de révolution. Mais la remise sur pied d’une « Université populaire » destinée à combattre la remontée des idées d’extrême droite paraissait prometteuse de même que ses ouvrages Cynismes ou encore Le ventre des philosophes. Il s’agissait alors de relier la vie des penseurs à leur œuvre, à leur façon d’aimer, manger, habiter le monde. Hélas cette méthode qui s’impose lorsqu’on lit l’historien romain Diogène Laërce ne permet pas de réfuter Freud en alléguant de supposées relations entre lui et sa belle-sœur, ni d’attaquer Sartre parce que Simone de Beauvoir aurait été bisexuelle. On trouve peut-être des lecteurs en colportant des ragots de ce type mais on perd en même temps de la crédibilité.

Adieu, Onfray, on t’aimait bien tu sais…

Nous avons pensé un moment (nous le disions dans un article de Savoir/Agir intitulé « L’ère Onfray des universités populaires ») que l’idéologue normand pouvait jouer un rôle face à une université parfois trop élitiste, à une Philosophie peu soucieuse d’élargir le « cercle des connaisseurs ». Hélas les U.P. se sont révélées trop souvent soucieuses de fournir à des « gourous » locaux un public faire-valoir, toujours acquiesçant aux paroles du maître, soumis et reconnaissant par-dessus le marché. Ce n’est pas de cela, disons le tout net, dont nous avons besoin aujourd’hui. On ne peut se servir jusqu’à l’outrance des médias officiels (comme France Culture) et se prétendre « hors système ». On ne peut prétendre écrire une contre-histoire (de la philosophie, de la littérature… et j’en passe) et reprendre beaucoup d’idées reçues dans les milieux dirigeants, dans les sphères officielles qui chouchoutent trop souvent Onfray pour le transformer en un moulin à paroles, tant prolixe que prophète, toujours prêt à servir, sur un plateau s’il vous plaît la soupe qui réchauffe un moment certes mais ne satisfait pas, selon nous, le réel besoin de se nourrir de saveurs et de savoirs nouveaux. Qu’on me pardonne ce cri du cœur. Les philosophes en ont un, sous leur complet veston ! Il bat parfois, il se bat toujours. Aux lecteurs de vibrer ou pas en consonance avec nous  et de le faire savoir. On n’est pas au garde-à-vous, lorsqu’il s’agit de penser. On n’attend pas les ordres !

Hugues Lethierry*

*responsable de collection au Petit Pavé et auteur d’une trentaine d’ouvrages sur l’humour, Jankelevitch, Henri Lefebvre, les cyniques grecs… Dernier ouvrage paru : Rire en philo et ailleurs. Yes we ricane

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