Via Appia, emprunter la plus ancienne route d’Italie

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Via Appia, par Jacques de Saint Victor

A une époque où l’avion permet d’aller d’un lieu à un autre en quelques heures et où l’automobile est – souvent à juste titre – l’objet de tous les opprobres, le voyage en voiture a perdu de son attrait. Ce ne fut pas le cas chez les écrivains qui, d’Octave MIRBEAU à Paul MORAND, en passant par Jack KEROUAC et Nicolas BOUVIER, ont nourri leur œuvre de leurs chevauchées motorisées à travers l’Europe, l’Amérique ou l’Asie. Jacques de SAINT VICTOR réhabilite ce moyen de transport, ou plus exactement son potentiel littéraire, en nous promenant sur la route mythique qui relie la mer Tyrrhénienne aux mers Ionienne et Adriatique. La « Via Appia », la plus ancienne des routes de l’Occident, relie en quelques 500 km Rome à Brindisi, aux confins des Pouilles. Cette route est non seulement le témoignage des capacités des Romains à construire de splendides ouvrages, mais également, comme l’a dit Hannah ARENDT dans « Condition de l’homme moderne », le symbole du « triomphe de la vie publique », en ce qu’elle a été conçue comme route ouverte à tous, à l’inverse des voies construites par les Égyptiens, strictement privées, réservées au pharaon et à ses armées. A bord d’une vieille Fiat, parfois laissée au repos pour gambader dans certains sites, l’auteur nous fait tout à la fois partager ses perceptions de l’itinéraire d’aujourd’hui – odeurs de la nature, saveurs de la cuisine locale, refrains de la chanson populaire – ses connaissances historiques de cette route dont subsistent quelques pavés d’époque, et ses références culturelles aux voyages. Grand spécialiste des mafias, il nous décrit également les violences qu’elles exercent actuellement sur la nature et la population de certaines régions traversées et l’abandon d’une sagesse et d’un savoir-vivre qui ont mal résisté aux allées et venues des populations. Même ceux qui croient connaître l’Italie découvriront beaucoup à la lecture de ces pages qui montrent que le voyage en voiture reste un moyen privilégié de rencontre, de découverte et de compréhension du monde.

Par Patrick Boccard

Limbo, une dystopie au temps de la Guerre Froide

Paru en 1952, Limbo est aux États-Unis considéré à l’égal de 1984 d’Orwell et du Meilleur des Mondes d’Huxley – excusez du peu pour un roman encore aujourd’hui assez largement ignoré. Comment parler d’un livre dont l’histoire a été si compliquée, jusqu’à expliquer sa relative obscurité ? Ajoutant à la confusion, l’auteur lui-même n’apparaît d’ailleurs pas comme particulièrement prédestiné à écrire un tel opus.

Après des études de psychologie terminées en 1935 à l’université de Yale, l’auteur Bernard Wolfe commence par être secrétaire et garde du corps de Trotski à Mexico, précédant donc dans ce rôle le fameux Ramon Mercader qui, lui, trucidera le fondateur de l’Armée Rouge. A la suite de cet épisode de jeunesse, Wolfe apprend son métier de rédacteur en écrivant des histoires porno pour un magnat américain du pétrole. Disparaissant en 1985 à l’issue d’une carrière bien remplie de nouvelliste et de scénariste de télévision, Wolfe n’aura écrit qu’un seul roman de science-fiction et il apparaît que celui-ci fait partie des œuvres les plus marquantes du genre. Le fameux J.G. Ballard, auteur majeur de Crash et de La Forêt de cristal, témoigne de la considération dans laquelle il tient Bernard Wolfe qui exerça une forte influence sur sa vocation. Il dit à propos de Limbo: « Je fus fasciné par la puissance du thème central ainsi que par l’intelligence et la lucidité avec lesquelles il était exploité ».

Limbo est une dystopie. Kézako ?

Suivons la démonstration impeccable de Gérard Klein, notre guide pour tout ce qui relève de la science-fiction en général et de ce livre en particulier. Il en fut le premier éditeur en français ainsi que le préfacier :

« Une utopie dit le merveilleux qui serait si on l’applique », par conséquent « parfait fonctionnement d’une société idéale ».

« Une anti-utopie décrit l’abomination à laquelle conduirait la réalisation effective d’une utopie ». (Amenant par là-même à faire comprendre que toute utopie est en elle-même une anti-utopie, donc à fuir comme la peste…)

Enfin : « Une dystopie illustre un dysfonctionnement d’une société réelle, décrit l’effroyable qui sera si on ne fait rien ».

Si vous avez suivi, tout est clair. Dystopie, Limbo est une projection cauchemardesque de ce qu’était déjà le monde dans les années cinquante quand, dans tous les esprits, la Guerre Froide ne pouvait manquer à brève échéance de devenir chaude.

Le livre commence au large de l’Afrique, sur l’île du Tapioca, ainsi nommée car elle abrite une peuplade qui pratique depuis cinq cents ans la lobotomie aux fins d’éradiquer la violence. Bilan, l’agressivité y est modérée et la libido faiblarde. Les esprits, les actions et les rêves des habitants sont mesurés à l’échelle de la consistance du tapioca. On y fait connaissance avec le Dr Martine, dont on comprend vite qu’il a abordé l’île à la suite d’une guerre nucléaire généralisée dont il s’est autrefois sauvé in extremis. Le Dr Martine se trouve être neurochirurgien lobotomiste. Un mieux certain pour cette société qui a ainsi adopté d’enthousiasme les méthodes modernes d’injection de strychnine. Elles remplacent avantageusement la vivisection au burin des circonvolutions cérébrales comparées à une ruche anarchique.

Sur cette manière d’Île du Docteur Moreau débarque un jour une bande d’hurluberlus occidentaux portant en lieu et place de leurs membres amputés des prothèses aux capacités bio-mécaniques sidérantes. Ne comprenant pas la raison de ces amputations, ni le comportement étrange de ces nouveaux venus qui lui titillent les neurones, le Dr Martine décide de partir incognito sous le nom du Dr Lazarus – of course – et de (re)découvrir le monde qu’il a quitté sans regrets vingt ans auparavant.

Après un voyage en bateau déjà surprenant, se dévoilent – sans aucune trace des anciennes civilisations, sans l’encombrement du passé, rêves d’un Le Corbusier démiurge – des villes multicolores poussées sur les ruines des cités jadis détruites par les bombardements nucléaires. On y a rejeté la guerre, banni la violence. On s’y passionne pour les Jeux Olympiques de la dianétique, du yoga, de la sémantique et de la maîtrise de l’anxiété. Le Dr Martine apprend incidemment que le jour précis de son départ pour un ailleurs rimbaldien et salvateur est devenu la date la plus importante pour cette nouvelle collectivité mondialisée dont il fait connaissance peu à peu, étonné et effrayé.

La société semble égalitaire, une pseudo-démocratie médiatique a remplacé les machinae rationatrix, les machines pensantes qui dirigeaient le monde d’avant et déclenchèrent la guerre exterminatrice. On y trouve cependant comme toujours des gagnants et des perdants, les marques de déférence dépendant du nombre de membres amputés, remplacés par des prothèses lumineuses et tourbillonnantes. Les citoyens ayant conservés bras et jambes d’origine se trouvent manifestement relégués en bas de l’échelle.

Ami lecteur, nous ne t’en dirons pas plus. La farce est glaçante et avec le Dr Martine, alias Dr Lazarus – bien sûr – tu iras de surprise en surprise.

Pas exempt de maladresses stylistiques qui ne sont pas dues à l’excellente nouvelle traduction, le roman est d’une richesse inouïe tant pour les concepts scientifiques et philosophiques abordés que pour ses inventions langagières déroutantes. Wolfe fait preuve d’une misogynie très « fifties » tout en émaillant les pensées du personnage principal de considérations sexuelles plus ou moins incongrues au milieu de références philosophiques exigeantes. On peut légitimement supposer qu’elles sont des réminiscences de l’auteur de pornos, sans toutefois que l’ouvrage relève des confessions érotiques.

On aura compris que malgré ces ombres, Limbo est un conte philosophique qui doit être lu, ne serait-ce que pour se rassurer, l’amputation, les cyberprothèses, les machinae rationatrix et la lobotomie n’ayant pas été généralisées. Nous avons trouvé mieux : les véhicules autonomes, le transhumanisme, l’intelligence artificielle et le Prozac.

Eric Desordre

Les Immémoriaux, l’histoire d’une fin du monde

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Les Immémoriaux, c’est l’histoire d’une trahison, celle des dieux par les hommes. C’est l’histoire d’une fin du monde, celui des païens du Pacifique.

Les dieux de la Polynésie ne font en effet pas le poids devant les pasteurs, « les hommes blêmes » qui évangélisent à tour de bras dès que descendus des navires venus d’Occident en ce 18ème siècle finissant conté dans Les Immémoriaux. Le culte du jouir, et pas celui du seul plaisir, est alors balayé des îles paradisiaques et les Maoris se découvrent nus, ressentent la honte, se cachent pour aimer.

Dans les pas de Cook et de Bougainville, officier de marine en mission, Victor Segalen n’assiste pas en 1903 à l’anéantissement d’une culture multi-millénaire en quelques dizaines d’années. Celle-ci a déjà eu lieu quand il est chargé de convoyer les restes de la succession de Gauguin à Tahiti. Victor Segalen sera profondément marqué par ce qu’il découvre de la pensée humaniste et de l’œuvre lumineuse du peintre, de sa vision de la société du jouir Maori. Il en retiendra ce qu’il faut pour écrire Les Immémoriaux.

Segalen y réinvente la langue sacrée des Maoris, la langue qui permet de parler aux dieux, de se les rendre favorables, d’en être les intercesseurs. C’est le soir, c’est le soir des dieux ! Gardez-moi des périls nocturnes ; de maudire ou d’être maudit ; et des secrètes menées ; et des querelles pour la limite des terres ; et du guerrier furieux qui marche dans l’ombre avec les cheveux hérissés.

Et c’est l’alliance des peuples des îles avec la nature, sa douceur et sa violence, les fruits et les requins.

Alors arrivent les hommes au nouveau-parler, dans leurs grandes pirogues. Les guerriers, les prêtres, les Maîtres-du-jouir sont alors évangélisés. Ils deviennent autres. Au changement des êtres, afin que cela soit irrévocable, doit s’ajouter l’extermination des mots, et que les mots périssent en entraînant ceux qui les ont créés. Le vocable ancien est frappé d’interdit et devient donc mort à la foule.

Le panthéon des Maoris se déployait dans une société de l’oralité. Les épopées tribales, les Iliades des héros étaient innombrables, rapportées de toute éternité par les aèdes du Pacifique. Accompagnant la mort des dieux, le passage de l’oral à l’écrit fige les récits, et seul un petit nombre de versions sont gardées. De même en fixant à jamais dans les livres les généalogies, l’histoire et l’origine des tribus sont-elles paradoxalement plus fragiles, plus éphémères. Dès lors sur du papier, elles sont souvent détruites lors des guerres intra-communautaires de la Polynésie qui durent une bonne partie du 19ème siècle et facilitent la conquête coloniale. Plus de conteurs, plus de narrateurs, plus de cette multitude de versions qui permettait d’adapter l’épopée aux puissants du moment et de satisfaire tout le monde. Plus rien – ou au mieux rare et fixé pour toujours. Les missionnaires, les savants européens recueillent puis publient les récits en en modifiant la nature, en choisissant une version parmi des milliers, en privilégiant une généalogie, une histoire officielle. Le livre aussi fut un tueur de culture. Paradoxe…

Les Immémoriaux est un roman, ce n’est pas un récit anthropologique. La réalité historique n’est pas le propos de Segalen. Il ne rejette pas pour autant celle-ci : « Les naturalistes furent d’honorables ouvriers », écrit Segalen, mais la réalité ne l’intéresse pas tant que comme matière à la recréation romanesque, à l’établissement d’une harmonie. Bien que tout aussi poète, il n’est donc pas ce que souhaitera être le Michel Leiris de l’Afrique Fantôme, il n’est pas objectif.

« Plus c’est poétique, plus c’est vrai », comme le dit Novalis ; c’est pour cette raison que Les Immémoriaux initialement paru en 1907 a été réédité – et c’est l’édition sans doute la plus célèbre, le choix finalement le plus légitime – chez Terre Humaine en 1956. Terre Humaine, c’est la magnifique aventure éditoriale de Jean Malaurie, le Dernier Roi de Thulé, qui choisira de republier le Segalen des Immémoriaux juste après le Claude Lévi-Strauss de Tristes Tropiques.

Représentation du monde disparu, recherche de la mémoire perdue, récit de reconstitution, Les Immémoriaux est tout cela. C’est parce que Segalen n’est pas un témoin qu’il nous livre un témoignage bouleversant. C’est parce qu’il n’est pas un témoin qu’il n’oublie rien du drame. C’est parce qu’il aime qu’il comprend tout et nous donne ainsi à lire un des plus grands livres jamais écrit sur la fin du monde.

Eric Desordre

Premier contact des Européens à Tahiti: 1767. Première mission évangélique : 1797. Connaissance suffisante du tahitien pour prêcher dans la langue : 1802. Destruction des idoles : 1808. Baptêmes en masse à Tahiti: 1819. Début de la guerre : 1844. Annexion de Tahiti : 1880.

1972 – interview de Pierre Seghers

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Pierre Seghers et Vinícius de Moraes. Paris 1972 - © photo : Alécio de Andrade - cc
Pierre Seghers et Vinícius de Moraes. Paris 1972 – © photo : Alécio de Andrade – cc

Entretien à mots découverts avec Pierre Seghers

Jean-Luc Maxence : Trente ans au service des poètes… trente ans de combat pour vendre la poésie, la faire aimer, lui donner la place qu’elle mérite… Je pense aux vers d’Aragon : « Et s’il était à refaire / Je referais ce chemin »… Si c’était à refaire, Pierre Seghers ?

Pierre Seghers : Aussitôt je recommencerais. Je serais ravi de pouvoir le faire. Editer des poètes est une aventure exaltante. Découvrir des auteurs, des univers intérieurs, connaître des hommes, s’en faire des amis ou les perdre de vue, apprécier la voix personnelle, intime de chacun d’eux, évoluer dans cette riche diversité qui fait la valeur même de notre poésie, quoi de plus passionnant ?

Jean-Luc Maxence : Vraiment… Vous ne regrettez pas…

Pierre Seghers : Vous avez raison… On ne quitte pas le service de la poésie comme on s’inscrit à une caisse de retraite ! L’ambiance d’une imprimerie, le plaisir de corriger des épreuves sur le marbre, la fabrication même d’un recueil, la joie de l’ouvrier, de l’artisan, ne s’oublient jamais. Vous l’avez ou non dans le coeur. On ne guérit pas de la poésie. C’est sans doute pour cela que je m’occupe encore (d’une collection modeste qui publie 4 livres par an (Poésie 72), lesquels sont imprimés par un ami, Pierre Farlac, un imprimeur dans le Périgord… Il y a notamment un recueil de Jean Malrieu et un autre d’Evelyne Florêt, préfacé par Joseph Delteil, que j’aime beaucoup…

Jean-Luc Maxence : Justement. Comment jugez-vous de la valeur d’un poète ? Quels sont vos critères d’appréciation ? La forme ? On ne peut pas juger une poésie sur l’apparence extérieure, n’est-ce pas ?

Pierre Seghers : Bien sûr que non ! Ce serait sans mesure avec le mystère de la création poétique. Vous savez, poésie classique, moderne, ces adjectifs ne signifient rien ! Un authentique poète forge Iui-même la forme qui est la sienne, il passe toute son existence à la chercher, à la cerner. Un poète, c’est un souffle, un mouvement qui n’appartient qu’à lui, un regard du coeur qui trouve son écho grâce aux mots. La forme… Elle peut aller du verset de Paul Claudel au Haïkaï (le bord du silence)…

Jean-Luc Maxence : Avez-vous parfois regretté d’avoir édité un poète ?

Pierre Seghers : Si je vous disais non, à juste titre vous ne me croiriez pas ! Prenez simplement ma petite collection « P S » de plaquettes de poche, 560 poètes… alors ?

Jean-Luc Maxence : Avez-vous parfois regretté de n’avoir pas édité un poète ?

Pierre Seghers : Certainement. Mais, au bout du compte, j’ai eu la chance de pouvoir présenter au public les principaux poètes de mon temps, je crois. J’ai toujours voulu ne pas être un homme de Parti, un partisan…

Jean-Luc Maxence : en poésie ?

Pierre Seghers : (il sourit) en poésie, bien sûr, je parle actuellement de poésie exclusivement…

Jean-Luc Maxence : Pierre Seghers, vous n’aimez pas le confort intellectuel ?

Pierre Seghers : C’est la fin de tout. On s’endort, on s’encroûte dans les fauteuils…

Jean-Luc Maxence : Changeons de cap avec une « question bateau » mais utile. L’état de santé de la poésie française ? La poésie, comment est-elle diffusée chez nous ?

Pierre Seghers : La diffusion de la poésie est moins mauvaise qu’on le dit d’habitude. Les tribunes se font plus nombreuses même si nous sommes loin de trouver une situation d’ensemble semblable à celle de certains pays. Prenons pour exemple les journaux de la grande presse. Il y a Le Monde qui défend la poésie presque toutes les semaines. Mais les autres ? Combat de temps en temps… Il faudrait que tous s’y mettent. Même les grands journaux régionaux. Je pense à Sud-Ouest, au Dauphiné Libéré, etc. Ce serait très efficace de présenter un poète dans ces publications à fort tirage. Si vous en parlez aux directeurs intéressés, leurs réponses sont presque toujours les mêmes : « Si l’on accueille un poète, 100 autres vont réclamer leur tour ! »

Jean-Luc Maxence : Et la radio ? La télévision ?

Pierre Seghers : Le petit écran constitue un véhicule précieux pour la poésie. Si l’on pariait sur la qualité et la présence humaine, on pourrait toucher le plus grand nombre et surtout atteindre des gens qui ignoraient jusqu’alors la puissance de rayonnement de la poésie. Des efforts sont faits, des réussites sont à signaler, cette série d’émissions d’Hélène Martin, « Plain-chant » par exemple est excellente. Les « poétiques » de Jean-Marie Drot, si vivantes, si humaines, également.

Jean-Luc Maxence : Vous-même, vous avez organisé quelques émissions à la télévision, la dernière en date, sur Aragon a eu un profond retentissement… Et la radio ?

Pierre Seghers : Sur France-Culture j’ai eu pendant plus d’un an une émission régulière « Poètes d’aujourd’hui ». Seulement voilà : je ne voulais pas monter cette émission seulement pour quelques-uns. Poésie pour les insomniaques… Or, on avait donné à la poésie une heure de passage sur les ondes catastrophique : 23 h. Cela annulait presque tous les efforts que je faisais pour divulguer la poésie. Et pourtant cela me passionnait. J’en ai eu assez. Que voulez-vous, moi-même, à 23 heures, le plus souvent je dors, ou j’ai envie de dormir ! J’ai alors essayé d’obtenir une heure d’écoute plus favorable. On m’a expliqué que c’était impossible à cause d’une question de « grilles » d’horaires. Je n’aime pas les grilles, les barreaux ! J’ai renoncé.

Gerard Philipe lisant des poèmes de Paul Eluard pour Pierre Seghers, Paris 1955 - © photo : Virginie Seghers - cc
Gerard Philipe lisant des poèmes de Paul Eluard pour Pierre Seghers, Paris 1955 – © photo : Virginie Seghers – cc

Jean-Luc Maxence : En dépit d’une mésaventure de ce genre, vous restez optimiste ?

Pierre Seghers : Heureusement, il y a d’autres signes plus encourageants. Ainsi le volume « Les poètes maudits » récemment paru s’est vendu à plus de 15.000 exemplaires. Il y a vingt ans, il aurait trouvé 1.000 lecteurs…

Jean-Luc Maxence : Et la publicité au secours de la poésie, quel est votre avis sur ces tentatives-là ?

Pierre Seghers : Pourquoi pas ? Il faut bien se battre avec les armes dont on dispose. D’autres se servent de la publicité pour enfoncer dans la tète des gens une marque de lessive, mieux vaut, n’est-ce pas, leur donner du rêve, de la méditation, de la révolte, un moyen de s’élever. Vous pensez à l’initiative de Jean Breton, à son expérience « Poésie 1 » à 2 francs… C’est une bonne idée… Ici encore, à défaut de mécènes, il faut accepter d’avaler la couleuvre ! Encore une fois les animateurs de poésie doivent composer avec l’argent sans jamais se laisser dévorer par lui. Vous savez, les anciens « Cahiers du Sud », à Marseille, ne tenaient que par la publicité, il n’empêche qu’ils étaient d’une rare qualité poétique ! Qui, sans finances, paierait le papier, l’imprimeur, la distribution, les timbres-poste ?

Jean-Luc Maxence : Bon… Laissons maintenant l’éditeur Seghers tranquille. Passons, si vous le voulez bien, au poète… (je feuillette son dernier recueil : « Les mots couverts », il me le dédicace). Le poète Pierre Seghers me semble avoir un souci constant d’exalter la poésie en elle-même, c’est un lyrique original, grave et pourtant pétillant de vivre, qui s’interroge sur lui-même et par ricochet sur le destin du poète en général.

Pierre Seghers : La poésie est une compagne fidèle, une voix intérieure, un miroir auquel on n’échappe pas. C’est un partenaire exigeant. Quand on vit en permanence avec la poésie, on cherche toute sa vie à dialoguer avec cet autre qui est vous-même… C’est l’objet principal de l’écriture. Mon prochain recueil à paraître, en octobre de cette année, est un peu un bilan, une tentative de réponse à la question : Pourquoi la poésie et moi vivons-nous ensemble depuis si longtemps ?

Jean-Luc Maxence : Quel est le titre de ce prochain livre ?

Pierre Seghers : Dis-moi, ma vie… J’ai trouvé un éditeur (il sourit malicieusement) un éditeur belge, André De Rache, très connu dans son pays et ailleurs, mais hélas ! insuffisamment en France.

Jean-Luc Maxence : Ce qui m’étonne dans votre poésie, c’est son aspect presque religieux, sacré… même mystique ?

Pierre Seghers : Oui, vous avez bien lu. Tout homme se cherche, croit s’être trouvé, se perd, s’oublie, se retrouve et ainsi de suite jusqu’à la fin. Ainsi va-t-il en lui-même et au-delà de lui. Une sorte de prière, vous voyez ?

Jean-Luc Maxence : Autre remarque en vous lisant : vous débouchez souvent sur le tragique, voire le désespoir ?

Pierre Seghers : Quel texte vous inspire cette réflexion ?

Jean-Luc Maxence : Ce poème des « mots couverts » qui s’intitule « La torche »… ce vers terrible : « Je vous le dis; tout sera plus noir, il nous manquera une torche »…

Pierre Seghers : C’est la conclusion d’une suite de poèmes dédiés à André Frénaud. C’est ainsi qu’il faut le comprendre. Frénaud, c’est une poésie d’homme floué, ravagé, mais une présence indispensable. C’est ce que je voulais exprimer.

Jean-Luc Maxence : Tout poète authentique n’est-il pas, de toute façon, un homme floué ?

Pierre Seghers : Non ! Un poète n’est pas toujours floué. Certes, il peut l’être par les autres, à cause de l’incompréhension, mais il met une telle passion à construire son château poétique et, en dépit de tous les déchirements d’où naît, pierre après pierre, ce château, le poète porte en lui un tel soleil qu’il ne peut pas être floué. C’est une grâce que d’être artiste, de vivre cette création avec soi-même et les autres.

Jean-Luc Maxence : Pourquoi écrit-on ?

Pierre Seghers : Par besoin, par plaisir personnel, pour soi. Mais surtout pas enfermé dans une tour d’ivoire. On écrit pour soi et pour que les autres, en nous lisant, se retrouvent. Si on les rencontre à la croisée de nous-même, c’est un bonheur. Je ne crois pas aux oeuvres de commande, pas plus qu’aux oeuvres enfermées dans des coffres ou même dans des systèmes, ce qui revient au mêne.

Jean-Luc Maxence : Et la poésie dite de recherche linguistique ?

Pierre Seghers : Vous voulez parler de tel-quel ou de Poétique… Vous savez, c’est une mode et qui passera comme toutes les modes. Il en restera le meilleur, le plus compréhensible ! D’instinct, je n’aime pas une revue qui dissèque le langage et ne propose pratiquement pas de poèmes… Cela me fait songer à cette phrase de Picasso entendue il y a quelques jours par un proche… Picasso disait : « Existe-t-il toujours, à Paris, de ces critiques qui empêchent les peintres de peindre ? ». On a parlé longtemps encore, de l’amour, du désespoir, de l’amitié, de tout et de rien, en définitive de cet Essentiel qui nous traque.

Quand j’ai quitté Pierre Seghers, dans le ciel, l’orage s’était apaisé, on voyait des banquises de nuages rouler et puis, de loin en loin, des éclaircies de bleu. Des éclaircies de bleu ? Ce n’était évidemment que hasard. Evidement ?…

Par Jean-Luc Maxence

Extrait de l’interview dans Cerf Volant n°80 – 4e trimestre 1972

Hors Concours, un vent de fraicheur dans le paysage littéraire

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©34studio.fr

Certains parlent de Galli-Gra-Seuil pour qualifier le manque d’ouverture du prix Goncourt aux autres maisons d’édition, d’autres, plus nuancés, regrettent l’absence des petites maisons au palmarès des grands prix littéraires. Il ne leur est pas formellement interdit d’y prétendre, mais la tache semble impossible.

C’est en partant de ce constat et de l’envie de mettre en lumière ceux restés jusque-là dans l’ombre, que fut créé en avril 2016 le prix Hors Concours. Cette initiative a pour ambition d’élire le meilleur texte littéraire publié par un petit ou micro éditeur afin de permettre aux libraires et au grand public de distinguer parmi le florilège de romans publiés chaque année celui qui sera jusqu’à l’automne prochain le représentant de l’édition indépendante. Car ce sont eux qui découvrent les auteurs de demain, osent publier des textes à risque économiquement mais dont la qualité et l’importance leur apparaissent comme irréfutables. Dans de petites structures à taille humaine, loin des grands groupes éditoriaux, souvent situés en province, ils épluchent consciencieusement les manuscrits reçus par la poste, nouent une relation proche et forte avec leurs auteurs dans une économie souvent délicate.

Sélectionnés par 300 professionnels du livre, parmi 50 romans et recueils de nouvelles publiés par des éditeurs indépendants, 8 textes finalistes très différents furent désignés, allant du roman noir au conte pour adulte, en passant par le réalisme magique et le récit intimiste. Un collège de cinq journalistes littéraires issus des grands médias représentant à la fois la presse papier, la radio, la télévision et internet délibéra ardemment afin de désigner le lauréat du premier prix Hors Concours.

Et c’est à l’issue de la soirée de remise du prix, le 9 novembre 2016, au sein du Centre National du Livre, au cours de laquelle le livre et les livres finalistes furent mis à l’honneur, que le roman Koumiko d’Anna Dubosc publié chez Rue de Promenades fut consacré.

Récit autobiographique, ce texte raconte la relation entre Koumiko, poétesse qui décline, et Anna, sa fille, qui doit faire face à cette nouvelle mère qui a remplacé l’autre sans vraiment crier gare.

Il faut signaler que cette soirée fut une franche réussite : chaque finaliste a pu entendre un extrait de son texte être lu, et chaque auteur a pu avoir la chance de présenter son œuvre.

Il se dégageait de cette cérémonie un profond respect de l’objet livre, de ceux qui les créent, qu’ils soient auteurs ou éditeurs.

Saluons ici le travail et l’énergie de Gaëlle Bohé, cheville ouvrière du projet, engagée et passionnée.

L’Académie Hors Concours sera dès l’an prochain ouverte aux mordus du livre souhaitant participer à la sélection des huit finalistes. Cette alternative réussie au prix Goncourt est déjà appelée à se développer car la mise en place d’un prix Hors Concours des lycéens fait actuellement l’objet d’une réflexion…

Fanny Durousseau