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Les aventures de Blake et Mortimer – Le mystère
de la Grande Pyramide, Éditions Blake & Mortimer Dargaud, T1 et 2, 15,95 € le tome

Sens du suspense, exercice obligé du titre choc, goût pour l’ésotérisme ? Il n’est pas un titre de l’œuvre romanesque de Jacobs qui ne relève du vocabulaire de l’alchimie : « le secret », « le mystère », « l’énigme », « les formules », mais également « la marque », « le piège », « le trésor »…

Le 23 mars 1950 paraissent dans le Journal de Tintin les premières planches du Mystère de la Grande Pyramide. Elles marquent incontestablement un tournant dans la création de la saga et préfigurent la structure narrative de nombre d’autres albums, où les secrets percés à jour par les héros restent enfouis à jamais dans l’oubli des foules et dont les personnages peuvent dire à la fin « votre histoire est ahurissante, professeur. N’était votre réputation, je penserais avoir affaire à un mythomane.* »

Énigme policière contemporaine et plongée dans l’histoire de l’Égypte ancienne, la formidable aventure contée ici met aux prises le professeur tout oxfordien Philip Mortimer (bien que diplômé de l’université de Glasgow) et le capitaine Francis Blake, etonien pur sucre (et subséquemment ancien du Jesus College d’Oxford), avec Olrik leur éternel adversaire (pas d’études connues). Véritable génie du mal, Olrik exerce cette fois-ci ses talents en chef d’une bande de trafiquants d’antiquités prête à toutes les vilenies. Invité par son ami conservateur du Musée égyptien du Caire, le professeur Mortimer va être entraîné dans une équipée qui ne le laissera pas intact…

Toute l’histoire tourne autour de la Grande Pyramide de Khéops, construite au milieu du troisième millénaire avant J.-C. sur le plateau-nécropole de Gizeh. Déclenchée par la lecture du parchemin découvert récemment par son ami égyptologue, en résonance avec les inscriptions sibyllines gravées sur la pierre de Maspéro, l’intuition de Mortimer est qu’au cœur de la pyramide existe un espace sacré resté ignoré, « la Chambre d’Horus ».
L’hypothèse, étayée de surcroît par les écrits d’Hérodote dans son Enquête**, est que 1 200 ans après sa construction, cette crypte mystérieuse fut utilisée comme tombeau du pharaon hérétique Akhenaton et servit de réceptacle à son fabuleux trésor funéraire. Akhenaton : le réformateur éphémère, le prédicateur du nouveau culte solaire d’Aton, le dieu unique.
Le pharaon mystique fut en effet au XIII e siècle avant notre ère le promoteur malheureux d’une nouvelle religion et prôna sans succès l’abandon du panthéon égyptien multi-millénaire. Les Égyptiens ne le suivirent pas dans son zèle de prophète d’Aton, auquel ils continuèrent de préférer le dieu dynastique Amon-Rê « l’Inconnaissable » et sa théorie de dieux féaux. Disparu, le pharaon sera excommunié par le clergé d’Amon-Rê, son image détruite ; le dieu nié, ses sanctuaires saccagés ; la foi réprimée, sa liturgie interdite. Dès lors, la pratique clandestine du culte ainsi que le secret de la pyramide – symbole de stabilité et de l’ordre éternel des choses – seront transmis d’Initié à Initié pendant trente-trois siècles. Depuis le Grand Prêtre, fidèle d’Akhenaton, jusqu’au sage cheikh Abdel Razek, actuel Envoyé du dieu unique.

Le professeur Mortimer et le capitaine Blake vont – après bien des péripéties ! – en pénétrer les arcanes au cours de la lutte finale avec Olrik. Elle les amènera au cœur de la Chambre d’Horus. Le dénouement sera orchestré par l’Initié qui remettra de l’ordre dans la pyramide et dans le cosmos. L’infâme Olrik est puni. Le cheikh le surprenant les mains pleines du trésor d’Aton, il le foudroie : « Par Horus, demeure ! » Autrement dit : « ne bouge plus ». L’anima est alors inanimé, la vie arrêtée, le temps aboli. « Que ton nom ne soit plus ! », ce qui signifie « N’ai plus de nom, n’existe plus ». Double négation de ce qu’est la vie. Ne plus agir, ne plus être. Terrible exigence, ultime malédiction qui transforme le personnage vil et agissant, le démon vif et prédateur en une ombre qui se perd dans les sables, oublieuse d’elle-même et du monde.

La Chambre d’Horus doit rester ignorée du profane. Les héros, initiés grâce à leur persona vertueuse et par la force des choses vont donc eux aussi être soumis par le cheikh à une injonction hypnotique qui ne leur laissera que des réminiscences. Vaguement conscients d’avoir été mystifiés, ils resteront à eux-mêmes mais amputés de leurs souvenirs. On n’affronte pas impunément la Vérité, on ne prend pas le « chemin de l’Initié » sans y abandonner une part de soi. Mais laquelle ?

Éric Desordre

* Par les continuateurs de l’œuvre de E. P. Jacobs : L’étrange ren-
dez-vous, Jean Van Hamme et Ted Benoit. 2001, Éditions Blake
et Mortimer.
** Livre II, Euterpe – L’Enquête, Hérodote, Folio 2 vol.

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