Fumer ou vivre : interview d’Arthur Choisnet

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Arthur Choisnet

Rebelle(s) : Tu as co-écrit avec ton pote Ylane le court métrage plusieurs fois primé « Première fois », sur le sujet de la drogue. D’où vous est venue cette idée de faire un film sur ce thème et pourquoi ?

Arthur Choisnet : Avant tout, nous souhaitions changer de registre. Nous sommes plutôt issus de la comédie, alors écrire et réaliser un drame relevait un peu du défi pour nous. Mais ça nous a beaucoup plu de nous prêter au jeu. Nous sommes très fiers de notre film : après avoir reçu plusieurs prix dans différents festivals, nous l’avons mis sur internet, et là, plus de 90 000 vues en une semaine et il a été partagé des milliers de fois.
Mais pour répondre à la question, nous souhaitions véhiculer un message à travers une forme d’art. Nous aurions pu écrire une chanson pour traiter ce sujet, mais étant cinéastes, l’idée pour nous d’en faire un film était logique. Pour ceux qui n’ont pas vu le film, nous abordons le sujet d’une drogue dure, l’héroïne.
J’ai rencontré plusieurs personnes qui soit en ont déjà pris, soit connaissent des gens de leur entourage ou de leur famille qui en ont déjà pris, et la fin de chaque histoire n’est jamais très heureuse. Ça nous a conforté dans l’idée de faire ce film. On savait que ça allait parler à beaucoup de gens.

Et le cannabis, tu ne penses pas que c’est plutôt cool, pour un artiste, d’en fumer ?

À vrai dire, je n’ai jamais compris pourquoi on associait le cannabis aux artistes. C’est une drogue très répandue dans le milieu artistique, certes, mais je ne pense pas qu’un artiste fume plus qu’un employé de bureau. Personnellement, j’ai beaucoup d’amis artistes qui ne fument pas. Et ce sont d’ailleurs des gens très talentueux. Alors peut-être qu’on fait moins de bruit. On sait bien qu’un arbre qui tombe fait beaucoup plus de bruit qu’une forêt qui pousse. Donc pour répondre à votre question, non, je ne penses pas que ce soit « cool » de fumer du cannabis. J’aime l’idée d’être authentique, de vivre au temps présent, de ne pas être influencé par une substance qui agit sur mon comportement et mes émotions.

3. Revenons-en à toi, Arthur. Peux-tu nous raconter un peu ton parcours de comédien ?

J’ai commencé le théâtre en 1999. J’avais 7 ans à l’époque. Je faisais ça en tant que simple activité extra-scolaire. Je trouvais ça tellement génial ! Quand on a fait un spectacle devant une centaine de personnes, j’ai pris un tel pied à jouer et à faire rire les gens, que j’ai su que ça me suivrait pendant encore longtemps. J’ai donc fait du théâtre pendant 6 ans, puis j’ai arrêté plusieurs années. Je suis revenu à Paris, et je n’y trouvais pas de cours très intéressant. J’ai donc un peu laissé ça de côté. Puis un ami m’a proposé de jouer dans son premier court métrage. Il me proposait le premier rôle parce qu’il cherchait quelqu’un qui fasse du Parkour (Yamakasi, David Belle, banlieue 13…etc). Comme je pratiquais ce sport depuis plusieurs années déjà, c’était une superbe occasion pour moi de remettre le pied à l’étrier. Alors j’ai tourné ce film, ce qui m’a valu de rencontrer mon premier agent, et de réellement démarrer ma carrière de comédien. A aujourd’hui j’ai tourné pour Éric Tolédano et Olivier Nakache (Intouchables, Samba…), Jean-Pierre Jeunet (Amélie Poulain…), Joann Sfar, Diastème, Samuel Benchetrit…
C’est évidemment un travail de tous les jours et j’en veux toujours plus, mais je suis déjà très content du chemin parcouru.

Bon, comme le sujet de ce numéro, c’est le joint, j’insiste un peu : qu’est-ce que tu dirais à ceux qui pensent que fumer développe le sens artistique ?

Et bien, je ne me suis jamais permis de faire la morale à mes potes qui fument. Je leur donne simplement mon point de vue et ils en font ce qu’ils veulent. L’un de mes potes m’a confié qu’il était tout le temps fatigué. Il devenait un peu parano sur le regard que les gens portaient sur lui. Il était de plus en plus mal dans sa peau, il a même trompé sa copine alors qu’il avait toujours été fidèle jusque là, bref, de son point de vue il était en train de déconner. Je lui ai simplement conseillé de faire un test : arrêter de fumer pendant un mois, et remarquer le changement. On s’est eu au téléphone quelques semaines plus tard. Il avait changé du tout au tout. Il avait la banane, il réussissait ce qu’il entreprenait et surtout, il était vraiment en forme.

Le problème que j’ai observé chez les gens qui fument, c’est qu’ils vont avoir l’air détendu, zen, posé pendant quelques temps, puis tout d’un coup avoir une saute d’humeur, un truc qui les fait chier. Mais d’un coup. Assez brutalement. Et même eux ne se l’expliquent pas vraiment.
Personnellement je sais que je vis pleinement mes émotions et j’en suis conscient.

Bon, mais toi t’es un sportif, tu fais des sauts périlleux, du parkour, des arts martiaux, c’est peut être pour ça que tu ne fumes pas. Mais les musiciens, tu ne crois pas que ça peut les rendre plus créatifs ?

Raison de moins ! Si à la rigueur tu es sportif, tu peux toujours aller transpirer un bon coup pour éliminer un minimum de toxines. Mais si t’es ramolo du bulbe, je trouve ça dommage d’ingurgiter une substance qui, on le sait (et les fumeurs aussi), tue le corps à petit feu. Fondamentalement, si tu as besoin de prendre des drogues (peu importe laquelle d’ailleurs), c’est qu’il y a un vrai souci à la base. Le fameux pote dont je parlais tout à l’heure a commencé à fumer quand son père s’est barré du jour au lendemain de la maison. Ce que je veux dire c’est qu’on ne décide pas de détruire son corps par pur plaisir. Si tu cherches vraiment des sensations de plénitude ou aériennes, va à la fête foraine. Sensation garantie ! Blague à part, j’estime que la créativité et l’inspiration ça se travaille. Et c’est d’ailleurs d’autant plus gratifiant de réussir une oeuvre qu’on sait le travail que cela a nécessité. Avoir conscience des barrières qu’on a dû franchir. C’est mon point de vue.

Et autour de toi, est-ce que tu vois beaucoup d’artistes qui fument des joints, ou qui prennent d’autres drogues ?

Il y a de tout autour de moi. Il y a des gars qui se roulent cinq bedos par jours et qui tournent au ralenti, il y a ceux qui se font le petit bedo du soir, ceux qui ne fument qu’en soirée, et les autres : ceux qui ne fument pas. Et je ne jette pas la pierre aux fumeurs, loin de là. Mais je leur souhaite simplement de s’intéresser pleinement au sujet comme j’ai pu le faire. Au delà de l’aspect sensation physique et ressenti émotionnel, il y a des effets très négatifs qui surgissent et qui sont incontrôlables.

OK. C’est quoi tes projets pour l’année à venir ?

Je suis en train de créer avec mon pote et co-réal une chaîne youtube qui s’appelle « Les Évadés ». On y poste des vidéos humoristiques, des petits sketchs pour se faire marrer et essayer de faire marrer les gens. Au delà de ça, je tourne régulièrement dans Scènes de Ménages. Je suis l’un des stagiaires de Marion (Audrey Lamy). Dans l’année (je n’ai pas de date précise) sortira Meurtre dans les Landes, un téléfilm pour France 3, dans lequel j’ai joué récemment. Pas mal de projets sont en attente et je ne peux donc rien avancer tout de suite. C’est un métier qui se vit un peu au jour le jour. C’est assez stimulant je dois dire.

Interview par Eric Roux

Demain, c’est aujourd’hui

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Film de Mélanie Laurent et Cyril Dion – France 2 cinéma / Mars films

Enfin un film qui nous change des docus neurasthéniques et catastrophistes de Thema sur Arte.

Demain, film de Cyril Dion et Mélanie Laurent, sorti en 2015, a reçu de nombreuses récompenses dont le César du meilleur documentaire. Cela en fait-il un bon film ? Si vous faites partie de ceux qui ne l’ont pas encore vu sans pour autant avoir choisi de l’éviter, cet article est pour vous. Vous me direz, à 1 million de spectateurs en salle, c’est un peu voler au secours de la victoire.

C’est vrai. Mais il faut rester honnête (en tout cas, vous), certains ne l’ont pas encore vu. Il y en a forcément : même à 1 million, il n’y a pas le compte.

Demain commence par une projection-prédiction terrifiante énoncée posément par deux scientifiques de l’université Stanford : la possible extinction à court terme de l’espèce humaine si on n’agit pas assez tôt ni assez fort face aux dérèglements climatiques induits par une économie jusque-là trop peu soucieuse de l’environnement.

Les auteurs nous baladent ensuite de pays en pays, d’expérience en expérience au sein de communautés qui cherchent – et trouvent – des alternatives durables à nos actuels modes de vie, celui des économies dites avancées comme ceux des pays dits en voie de développement. Ils revisitent tour à tour la façon dont on se nourrit, nos sources d’énergie, notre économie et le fonctionnement de nos institutions démocratiques, du moins pour celles et ceux qui ont la chance – même relative – d’en avoir. Il filment des gens qui ont appliqué leurs idées, qui ont essayé, ont tâtonné, se sont plantés et ont fini par réussir. Sans être lourdement démonstratif, c’est didactique, factuel, enjoué.

Parmi de nombreux expérimentateurs à succès, nous rencontrons par exemple au fil du parcours de la petite équipe :

– Un fonctionnaire anglais heureux qui raconte combien il était aveuglé par les impératifs de la bureaucratie avant que des hurluberlus lui fassent péniblement comprendre que leurs initiatives de culture de légumes en ville était une des solutions aux multiples problèmes auxquels il était confronté, alors qu’il les croyait insolubles.

– Un couple d’agriculteurs néo-ruraux, ni bobos ni babas, obtenant en Normandie des rendements dix fois supérieurs à ceux de l’agriculture industrielle grâce à l’amendement raisonné des sols, l’association astucieuse des plantes entre elles et la densification des cultures.

– Un directeur d’école finlandais (la Finlande est régulièrement en tête des classements internationaux en matière d’efficacité de l’éducation), à la question :  quel est le secret de votre réussite ?  – répondant : «Very small bureaucracy, Autonomy, Trust, No national testing » et encore « Nous passons notre temps à enseigner, pas à tester ni à classer ».

Ca fait réfléchir…

– Un cadre de l’agglomération de San Francisco qui vous dit avec conviction et fermeté, tout en vous faisant visiter son domaine – une décharge à ciel ouvert – que vous payez d’autant plus d’impôts que vous vous écartez des règles fixées par la ville en matière de tri des déchets.

Il est intéressant de constater que certains des exemples présentés ne montrent pas des gentils hippies mais des administrations souriantes pour la caméra qui ne rigolent pas pour autant et vous disent froidement que vous allez banquer velu si vous ne suivez pas les consignes. On voue aux gémonies, moi le premier, les ayatollah verts de la mairie de Paris, mais ils existent ailleurs, en encore moins drôles. Deux doigts d’initiative, un doigt de contrainte ?… On comprend de toute façon, petit à petit, que tout ceci ne va pas se faire tout seul, ni sans douleur – c’est à dire pas sans adaptation – mais que les choses avancent dans certains coins de notre petite Terre.

Probablement soucieux de ne pas faire l’unanimité – c’est toujours suspect – le film plutôt apprécié par la critique a aussi subit un flinguage en règle, d’aucun lui reprochant de jouer par trop « positif » ou de ne pas assez pratiquer l’activisme politique.

Est-ce le style « chabada » du film qui a donné des boutons aux grincheux ? Peut-être. L’accusation de ménager les multinationales est infondée : Cargill, Coca-Cola, Monsanto, etc. sont clairement désignées comme fauteurs de troubles écologiques. Le reproche de cultiver l’espérance est justifié : soyons-en redevables aux auteurs.

Demain a donc quelques mérites. Si ce film optimiste a contribué à faire évoluer les mentalités et redonné un peu d’espoir à ceux qui l’auront vu, tant mieux. Non qu’il faille se cacher les yeux, non que les catastrophes écologiques que mettent en scène les émissions qui dénoncent et se lamentent sur notre futur ne soient pas probables ou même avérées, mais nous plomber le moral à coup de documentaires en H.D. sur des mines de lignite à ciel ouvert ou des rivières polluées au césium ne nous fait pas pour autant réfléchir à ce qui pourrait se faire à notre échelle, dans notre petit chez-nous, à portée de main.

En effet, comment aller au-delà du mur de sidération induit par les informations dont on peut se dire qu’il leur arrive d’être alarmistes, mais dont on sait qu’elles ont quelques raisons d’être alarmantes ? Elles nous montrent des problèmes planétaires dont la résolution nous apparaît comme impossible. Tant d’intérêts qui nous échappent, tant d’acteurs incontrôlables, tant de sources de pollution. Comment obtenir des effets rapides et durables, comment changer des comportements ?

En matière de développement durable et de conscience écologique, Demain ne délégitime pas les actions collectives, ne dispense pas les pouvoirs publics d’en faire plus, ne dédouane pas chacun de ses responsabilités. Pas besoin d’être un occultiste disciple de Rudolf Steiner ou un fan de Pierre Rabhi pour comprendre et apprécier à leur juste valeur les initiatives mises en avant, et se dire qu’on peut soi-même participer, « prendre sa part ».

Principe de réalité : le retour à l’état de nature, à l’état sauvage que certains appellent de leurs vœux est totalement illusoire, du moins pour ce qui est de l’environnement. Ce qui concerne l’urbanité, la civilité et l’humanité de nos contemporains est un autre sujet… On peut donc supposer qu’à l’ère de l’anthropocène, nous allons plutôt vers une artificialisation intégrale de la planète. Les projections de la population mondiale pour 2050 donnent quelque chose comme 9,5 milliards d’humains dont près de 65% vivront en ville, contre 30% pour 2,5 milliards en 1950. Soit pas loin du quadruplement du nombre de terriens en un siècle.

Les solutions existent mais, d’ici là, va falloir se bouger si on veut encore pouvoir bouger, demain.

Eric Desordre

 

Les policiers ont peur !

Illustration - policiers en opération - © Colin Loève uptaken.com
Illustration – policiers en opération

Les policiers ont peur, ils ont peur des délinquants, des loubards, des dealers, des terroristes qui eux n’ont plus peur de la police depuis belle lurette. Les policiers veulent être protégés. Ils ne savaient pas, lorsqu’ils se sont engagés, que leur métier représentait quelque danger. Ils pensaient que leur carrière serait un long fleuve tranquille. Ils voudraient, les pauvres persécutés, qu’on engage des flics pour les protéger et des flics pour protéger des flics qui protègent les flics.

La police française est pourtant la plus importante des pays européens. On a augmenté son effectif, on lui a même adjoint des militaires pour lutter contre le terrorisme. Pourtant, ça n’est jamais assez. Si les policiers français sont inefficaces, qui est responsable de leur inefficacité ? Ils devraient se poser la question. Ils préfèrent manifester. Ce qui a déclenché leur ire, c’est le geste criminel de voyous qui ont lancé, dans l’intention de tuer, un engin incendiaire dans une voi- ture de police où patrouillaient deux agents qui ont failli griller vif. Le nombre n’aurait pas pu empêcher un tel crime. Ces voyous considèrent leur territoire comme conquis et n’acceptent pas la présence policière qui les empêcherait de se livrer à leur trafic. Je ne vais pas reprendre le constat sur les banlieues délaissées où s’est créée une zone de non-droit. Les policiers n’y interviennent qu’en grand nombre pour y arrêter les indigènes plus en fonction de la couleur de leur peau que de leur degré de délinquance et pour en repartir aussitôt, laissant l’espace libre aux dealers et autres délinquants.

Avoir supprimé la police de proximité fut une grave erreur. Nous n’avons plus que des policiers de repli ou de conflit qui brillent par leur inefficacité. La police, plutôt que de trembler de tous ses membres ou de hurler sur les toits que les voyous sont méchants et que les pouvoirs publics les abandonnent, devrait se poser des questions sur sa propre responsabilité.

Par Maurice Cury

Confusion des esprits – Dossier Quel bordel pour demain ?

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Brain © Dierk Schaefer - CC BY 2.0
Brain © Dierk Schaefer – CC BY 2.0

Le lecteur souffrant d’un déficit de l’âme est prié de renouer avec son imagination. Et de l’entraîner, si possible. Car le thème de ce Rebelle(s) numéro six met sacrément en difficulté notre « fonction du possible ». Quelles acrobaties, quelles contorsions psychologiques demande le dépassement de l’autoréférentialité culturelle et selon l’époque ! Cet effort est pourtant nécessaire si l’on veut aboutir à un minimum d’objectivité.

Le bordel d’aujourd’hui n’est-il pas assez démesuré pour confondre les esprits sur le futur que nous réserve notre chère société ? Cette dernière, comme la Pierre des philosophes, se pare déjà d’infinies désignations : industrielle, post-industrielle, moderne, postmoderne, des loisirs, de l’information, de consommation…
Les nouveautés abondantes dont elle accouche ne sont pas toujours bien compréhensibles ni inoffensives. Quand elles ne se révèlent pas de véritables monstres : théorie du genre, transhumanisme, technosphère toujours plus envahissante et aliénante, hommes d’État militant dans des partis de Gauche et pratiquant des politiques de Droite, sur-réchauffement de la planète aux tons d’apocalypse, mort décrétée de Dieu n’empêchant pas (et peut-être même renforçant) les fanatismes religieux en tous genres…

Avec le paradigme de la croissance infinie

Conjuguons tout cela avec le paradigme de la croissance infinie mettant chaque jour davantage en péril notre survie sur la Terre et nous appréhenderons toute la difficulté à échapper à cette confusion des esprits qui, telle une malédiction, nous imprègne actuellement. Avouons que l’imagination d’un scénario plus bordélique que cette situation plaçant quotidiennement l’homme moderne dans une rumeur de fond médiatique sournoise favorisant l’hallucination lucide relève d’une véritable entreprise héroïque.

Pourtant, dans ma pratique psychanalytique, j’assiste depuis quelques années à une augmentation de cas d’analysants souffrant d’une sorte de mal-être existentiel et identitaire dont la prise de conscience relève du même effort. Des hommes et des femmes de tout âge remettent en cause leur dépendance du « système » et tentent de desserrer l’étau emprisonnant la dynamique pourtant puissante liée à leur processus d’individuation. Certains décident d’aller vivre à la campagne ou d’ouvrir des fermes didactiques en ville, d’autres de lutter pour la préservation de la biodiversité, d’autres encore de renouer avec la part d’animisme qu’ils redécouvrent en eux… « Devenir individu » est de nos jours toujours plus lié à un besoin de faire de l’ordre et du ménage à l’intérieur comme à l’extérieur de soi et de reprendre contact avec les réelles exigences de l’âme liées notamment au Mystère et à la Nature.

Si quelque part dans son œuvre C.G. Jung écrit que « si le monde va mal, c’est parce que l’homme va mal », aujourd’hui il paraît nécessaire de compléter l’illustre diagnostic par l’affirmation opposée, à savoir que si l’homme va mal, c’est aussi parce qu’il se trouve soumis constamment aux mille influences d’une société gouvernée par un système économique vécu inconsciemment comme une religion avec ses divinités (Croissance, Profit, PNB, Développement, Progrès…), ses cultes (monnaie, consumérisme, modes…), ses temples (bourses, banques, entreprises…), ses oracles (indices bousiers, instituts de rating, observatoires économiques…), ses apôtres (les Berlusconi en tout genre, les hommes et femmes « de succès »…), ses sentiments de culpabilité spécifique (ne pas gagner assez d’argent, ne pas être assez en vue…), ses pénitences, ses sacrifices… Il semble donc peu probable que sans une réelle prise de conscience collective des valeurs impropres véhiculées par le signifiant-maître « économie » le bordel qui est aujourd’hui notre lot puisse un jour diminuer, voire disparaître.

par Antoine Fratini

Article extrait du dossier de Rebelle(s) n°6

Moi, Toi, Nous

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©Hamid Janipour

Le selfie apparaît aujourd’hui dans l’imaginaire populaire comme à la fois un plaisir narcissique et un fléau collectif. Hamid Janipour a voulu en faire un objet d’art et de découverte du Moi.

Il a proposé au cours de l’année 2015 à 20 hommes, femmes et enfants de Téhéran qui ne s’étaient jamais livrés à cet exercice, de se prendre en photo, seuls ou accompagnés afin de capturer l’expression de leur individualité non encore dévoyée par l’habitude. Parallèlement il se plaçait en spectateur, les photographiant smartphone ou tablette à la main, occupés à offrir leur visage à l’appareil.

Le résultat est étonnant. Parfois maladroits, toujours authentiques, les visages et les regards se livrent sans filtre, accrochant l’œil du spectateur témoin de la première expérience narcissique de ceux dont l’environnement ne s’y prête finalement pas vraiment. De son côté, le photographe agrandit la perspective, livre ce que le cadre du téléphone soustrait à notre perception : le tableau complet dans lequel l’autoportrait prend place. En multipliant les points de vue, il nous permet de regarder celui qui se regarde.

Le selfie peut être source d’agacement, de ridicule, certains cherchent et trouvent la mort pour le plaisir d’admirer leur propre reflet, mais l’art est capable de tout détourner en expérience artistique. C’est ce que Hamid Janipour réussit à accomplir en nous offrant une autre vision de ce que les smartphones n’ont pas introduit de mieux dans la société.

Vous pouvez retrouvez les vingt diptyques de l’exposition «Selfies Of The Inexperienced» à la galerie L’Aléatoire, 20 rue de Bièvre, Paris 5e, jusqu’au 3 décembre 2016. En partenariat avec la Dena Gallery de Téhéran. 

 

Fanny Durousseau