L’évasion héroïque : une thérapie prometteuse

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Frédéric Vincent, psychanalyste et collaborateur de REBELLE(S)

Nombreuses sont les productions imaginaires qui traitent de la question de l’enfermement carcéral. Ces œuvres culturelles sont devenues étrangement inspirantes et ont même donné l’idée au psychanalyste Frédéric Vincent d’inventer la psychothérapie héroïque.

La prison est l’enfer névrotique que la modernité a engendré pour mieux contrôler et exploiter les individus. On sait que la majorité des sociétés humaines passées ou actuelles (Romains, Grecs, Égyptiens, Aborigènes, Dogons, Esquimaux, Bororos, etc.) ne connaissent pas l’enfermement comme sanction punitive. Par contre, il est intéressant de constater que chez les Guaranis par exemple, l’isolement d’un individu correspond davantage à une épreuve initiatique. On peut contraindre un individu à être enfermé dans un trou, on peut l’attacher à un arbre mais dans un but précis qui est l’évasion. Dans les rites de passage, on prive momentanément l’individu de sa liberté pour qu’il puisse la conquérir par lui-même. La prison moderne n’a malheureusement pas cette vocation initiatique, elle vous prive de votre liberté et ne vous donne en aucun cas les moyens de vous évader. Bien au contraire, le système carcéral renforce constamment ses dispositifs de contrôle et de surveillance afin que l’idée même d’évasion disparaisse de l’esprit du détenu.

L’imaginaire carcéral

L’imaginaire ambiant illustre le succès de ce principe d’évasion. De la Grande Évasion (1963) au Labyrinthe (2014), de Papillon (1973) à Hunger Games (2012), de Papa Schultz (1965) à L’Évadé d’Alcatraz (1979), élaborer un plan d’évasion semble être une idée qui fascine autant les scénaristes d’Hollywood que les spectateurs. Pourquoi une telle fascination ? L’enfermement psychosocial est un sentiment névrotique persistant qui touche tout le monde. À l’image de la prison moderne, la société occidentale s’organise de manière similaire comme l’a justement montré Michel Foucault dans son célèbre « Surveiller et Punir » (1975). À l’ère du numérique, le panoptique de Bentham est devenu un dispositif banal et accepté de tous. Les dissidents de Freud (Gross, Jung, Adler, Reich) ont compris très vite que le sens du monde moderne se situait dans la préservation de la « dissociation névrotique » comme moyen de surveillance et d’exploitation de l’homme. Par contre, l’imaginaire carcéral véhiculé par le cinéma et la littérature nous délivre un message inspirant : « il est possible de s’évader et de regagner la liberté d’être ».

L’enfermement : une épreuve initiatique

Le cycle littéraire « L’épreuve » (adapté au cinéma sous le titre « Le labyrinthe ») illustre à merveille le concept d’évasion héroïque. Le cycle raconte l’histoire d’un jeune de 16 ans, Thomas, qui se réveille complètement amnésique au beau milieu d’un labyrinthe géant dont les murs se déplacent pendant la nuit selon une certaine logique et qui est peuplé d’araignées géantes métalliques. Thomas se réveille parmi d’autres jeunes qui ne se souviennent que de leur prénom et qui ont organisé une micro-société au cœur du labyrinthe. Ces jeunes incapables de se souvenir de leur vie passée à l’exception de leur prénom organisent un mode de survie où les blocards (nom qu’ils se sont attribués) jouent un rôle bien défini. Dans cette tribu, on trouve le groupe des coureurs, ceux qui doivent pénétrer dans le labyrinthe afin de l’explorer et d’en comprendre le mécanisme. Le jeune Thomas est attiré par le labyrinthe et se découvre être un excellent coureur. Pour comprendre ce qu’ils sont et pourquoi ils sont là, Thomas et les blocards vont devoir affronter le labyrinthe et ses minotaures d’acier et surtout réussir à s’en évader. Cette évasion va impliquer des risques et des pertes mais garantir un résultat : une réminiscence, une remémoration du passé et une compréhension de l’ici et maintenant. Ce cycle littéraire est intéressant à plusieurs niveaux, il souligne à quel point nous pouvons être nos propres geôliers. Mais il rappelle aussi que nous possédons en chacun de nous les clefs de notre propre évasion.

Guérir la dissociation névrotique par l’évasion

L’évasion héroïque peut se définir comme un processus d’individuation qui commence par une résistance devant les diktats idéologiques et un besoin d’échapper à toute forme de vie schizoïde. En ce sens, le lâcher-prise (surrender), l’émotionnel, le ludique, l’imaginaire sont les meilleurs alliés dans un plan d’évasion qui sonne comme une progression lente et difficile à travers les 7 stades psychologiques du Moi. S’évader, c’est intégrer ces différents stades dans la construction de sa psyché. Frédéric Vincent a inventé la psychothérapie héroïque dont l’objectif premier est de faire comprendre à l’analysant l’attachement aveugle qu’il peut avoir envers les institutions surplombantes, de lui faire prendre conscience de son propre enfermement mental. Devenu lucide, il peut alors traverser le labyrinthe chaotique du monde soi-disant civilisé, affronter le minotaure technocratique, trouver son trésor intérieur et réussir son évasion. L’évasion héroïque n’a qu’une seule finalité : la guérison de la « dissociation névrotique », c’est-à-dire aider l’analysant à « réunir ce qui est épars » en lui, lui permettre une harmonisation psychique de toutes ses contradictions.

Georges Clastres

Association des psychanalystes européens – colloque de Paris, 2017

Frédéric Vincent en 30 secondes
Dans la continuité des penseurs néo-jungiens (Hillman, Durand, Maffesoli), le psychanalyste Frédéric Vincent a inventé la psychothérapie héroïque qui définit le Moi selon 7 stades ou degrés psychologiques. Ses recherches scientifiques l’ont amené ainsi à développer une nouvelle méthode thérapeutique dont les résultats sont plus que prometteurs.

Pour tout renseignement : www.fredericvincent.fr

 

Quand son corps devient sa prison – Interview de Nadalette La Fonta Six

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he just got up and walked away / il s’est juste levé et a marché au loin

Entretien avec Nadalette La Fonta Six, une rebelle emprisonnée dans son propre corps. Auteur du livre Le Roseau penchant, histoire d’une merveilleuse opération, qui vient de paraître.

Martine Konorski : L’hôpital a été votre prison, pendant de longs mois, c’est ce que vous racontez dans votre livre Le Roseau penchant…

Nadalette La Fonta Six : L’emprisonnement est devenu l’écho familier de ma vie. Récemment, emmurée, embastillée pendant neuf mois – symbolique indéniable – dans un hôpital, je me suis retrouvée paraplégique à la suite d’une opération chirurgicale hasardeuse. Cet emprisonnement, cet état larvaire, sécuritaire et sécurisé, affolant et irréel, je l’ai vécu non plus comme actrice, mais comme spectatrice de ma vie. Après avoir quitté le tout carcéral hospitalier, il m’a fallu ensuite plus de deux ans pour retrouver une vie conditionnelle, semi civile, imparfaitement socialisée, sans autonomie, en liberté surveillée et commencer à penser par moi-même, pour moi-même. Avant. Étais-je libre ? je n’aurai pas l’outrecuidance de dire cela. Je menais la vie des femmes de ma génération, écartelées entre nos désirs contradictoires, les croyances qui nous encombrent, les loyautés que nous nous imposons. Travail, famille, amitiés, culture et réseaux. Cadre certain, restreint. Théâtre en cinq actes pour remplir le vide, ou se frayer chemin. Frénétiquement, certes, mais une frénésie apparemment choisie. Choisie, c’est là toute la différence entre divers emprisonnements, dont je peux témoigner. Course, hyperactivité, combats professionnels, marathons affectifs, voyages incessants, décalages horaires, épuisement, fatigue, obsessions. Mais j’avais le choix dans mes contraintes, le choix des instants, du moment, des rythmes, des mouvements, de sortir, de rentrer, de m’allonger, de courir, de danser, de jouir ou pas. Et ce jour fatidique du 15 octobre 2014, mon corps a baissé les armes devant une scoliose dégénérative gigantesque. J’ai alors dû me soumettre au verdict : sans opération, point de salut. Sans arthrodèse, mon seul horizon à terme serait mes pieds, le corps effondré, le regard fixé sur le sol, comme ces petites dames courbées à l’horizontale, en « promenade » entre leurs murs.

MK : Comment un lieu de santé peut-il devenir un espace quasi carcéral ?

NLFS : Que me proposait-on avec l’arthrodèse ? ce nom barbare n’est autre que celui d’une « cage », à l’intérieur de son propre corps. En effet, ma colonne vertébrale allait être découpée, extrudée, entourée de deux gardes- chiourmes de titane, deux tiges de métal, pour me redresser, me remettre dans le juste alignement, pour annihiler mes zig et mes zag, mes honteuses distorsions, mon anormalité préférée. J’allais avoir en permanence deux tiges de métal pour tuteurs, et hop, on haubane, on tiraille, on redresse, la colonne est allongée, normalisée, et on reboulonne tout cela, des grosses vis bardant le corps comment autant de pointes de crucifixion. Madonna harnachée, mais version gore. Et voilà qui a été fait : une « merveilleuse opération » et un emprisonnement de ma carcasse ! Et puis, l’opération ne s’est pas très bien passée…

MK : Votre capacité à transformer l’accident opératoire, à travers l’écriture est un sursaut de vie surprenant, comment avez-vous fait ?

NLS : Oui. Cet accident opératoire m’a fait basculer dans l’écriture. J’ai eu besoin de témoigner, depuis les souvenirs de l’enfance jusqu’à ma vie de femme d’aujourd’hui. J’ai soudain réalisé comment l’enfance nous dessine, couple et famille dans l’épreuve, handicap, maladie. Le livre que je viens d’écrire n’est pas àmon propos, il parle de vous, de nous, il parle de comment vivre, de l’urgence de vivre sa vie, en liberté, en conscience, la vie à côté de laquelle nous sommes tous passés, probablement, à un moment… Je crois que l’épreuve accélère cette prise de conscience. Je ne détiens nullement une vérité absolue. J’ai juste écrit « Ma » version de mon histoire et de ma libération, avec pourtant déprivation de mes libertés. Une de mes croyances est que rien ne nous arrive par hasard. Je crois au destin, non pas comme une entité toute puissante et menaçante, mais comme un fil directeur de l’acrobatie de la vie, une « belle » possible, offerte par moments. Sans enfance, on se crée la vie qu’on peut. Mon enfance a été maltraitante, à la limite du vide sidéral, enfant prisonnière du non-désir, du non-amour et de l’absence de sens. Le rêve est la première liberté dont on ne peut priver nulle prisonnière, jeune ou moins jeune. Mes parents n’ont pu me couper de mon imaginaire et de la fuite dans la littérature. La paraplégie aujourd’hui ne peut pas m’empêcher de rêver. Mon rêve d’écrire, posé à 18 ans, avait été enseveli par la nécessité de me sécuriser dans une existence sociale et professionnelle intense. Écrire a donc été un bénéfice inattendu de l’épreuve actuelle de mon opération… 40 ans plus tard.

MK : Comment fait-on pour passer de la vie de business woman à la voie de la résilience ?

NLS : Mon destin de femme, c’était de faire d’abord mentir les malheurs de l’enfance et de ne jamais souffrir ou le moins possible, de me protéger. Dans mon enfance, ma devise a toujours été, « même pas mal », pour taire ma douleur, et je suis sortie de l’adolescence vers la vie adulte grâce à cette croyance folle en ma toute-puissance. Ce n’est pas par hasard que j’ai donc choisi la voie de la réussite professionnelle et sociale, m’y enfermant, avec bracelet électronique. On troque une prison pour une autre… jusqu’à comprendre. J’ai fait partie de cette « race de femme dites fortes », que rien ne semblait pouvoir atteindre. Ce n’est pas par hasard que je n’ai pas su entendre les plaintes de mon corps ; le déni permanent de mon ressenti m’a asservie, puis desservie et je suis allée jusqu’à me mettre en danger, avec cette scoliose qui a fini par atteindre 73 degrés. Peut- être que ces étapes étaient nécessaires pour quitter le masque… Par force en 2014, j’ai donc dû lâcher ma résistance physique et mentale inlassable, ma capacité à tout faire, mon temps hyperactif, ma toute-puissance illusoire, qui me semblaient indissociables de moi, de ma vie. J’ai été dépossédée de ma liberté, de ma vie de femme, de mère, d’épouse, de pivot central et d’animatrice. Je n’avais plus de vie professionnelle, sociale, associative, je ne pouvais plus ni lire, ni écrire… Je n’étais plus le conducteur de ma vie. Mais j’ai alors découvert que, aussi douloureux qu’aient été ces pertes et ces renoncements, rien n’entamait ce que je suis vraiment. Au contraire je vivais profondément, malgré l’immobilité imposée, dans l’enfermement de l’hôpital, l’isolement, la solitude. Il me restait à réapprendre l’essentiel. Aujourd’hui, j’apprends à écrire, et à dire, à trouver mon autonomie… Paraplégique, je réapprends concrètement à marcher. Extraordinaire capacité de l’être humain à trouver en lui des ressources qu’il ignore, à une conscience nouvelle, inattendue,à évoluer. C’est différent pour chacun d’entre nous, mais c’est notre capacité à devenir, à rester libre dans sa tête et son cœur, à croire en demain, à ne pas baisser les bras et surtout à imaginer, créer, trouver un sens, à se projeter, à avoir un projet. Cela ne veut pas dire que dans l’épreuve, on échappe aux étapes inéluctables, le choc, le déni, la négociation, la colère, le chagrin puis une forme d’acceptation. C’est là qu’intervient la résilience, cette force de vie, de vivre, qui élabore un sens, fait sortir de l’ornière et du statut odieux de personne asservie, contrainte, de victime… c’est la capacité de résilience qui permet de surmonter l’épreuve quelle qu’elle soit.

MK : La rage de la rebelle que vous êtes vous laisse-t-elle un peu de répit ?

NLFS : Chaque chagrin est réel et nécessaire, on a le droit d’être révolté, triste, en colère. Mais, à un moment, il faut savoir que l’épreuve est, hélas, un enseignement, et on apprend alors à écouter et à lâcher. Lâcher le rêve d’avant, la vie d’avant, ne pas l’oublier puisqu’elle fait partie de soi, mais ne pas pleurer sur le passé ni sur soi. Aujourd’hui, une partie de mon corps reste fortement paralytique, j’ai peu d’équilibre, la marche est incertaine, mais je suis debout. Je sais que je vais trouver autre chose au bout du chemin mais je ne sais pas encore quoi. Que les autres acceptent ou pas mon état, j’apprends à vivre sans eux, ou du moins sans besoin de leur approbation. J’accepte leur compréhension, leur aide, leur amour s’ils le veulent bien, c’est tout. J’ai un regret, j’aimais, danser le rock, mais c’est un rythme trop déséquilibrant pour un corps douloureux et une chute peut être fatale, mais si je suis dans des bras et des mains accueillantes, respectueuses, le rythme est toujours là, le rythme c’est la vie. Et puis, j’avais peur de l’eau, elle est devenue apaisante, portante, nous nous apprivoisons, c’est lent mais nouveau. Je suis obligée d’oublier ma rébellion, pour trouver le répit. Je ne peux plus faire mille choses par jour et je fais des choix qui tiennent compte de moi, au lieu de m’ajuster aux désirs des autres, ou à la convenance sociale. Je me dis que je suis finalement libérée. Mais je rage encore de ne pouvoir prendre mes pieds et sortir seule, libre dans la rue, à ma guise ; passer cet hiver, enfermée chez moi, m’a vidée. Je veux absolument arriver à sortir seule de nouveau… j’aurai mis trois ans à accepter le déambulateur !

MK : Comment être libre dans sa tête et prisonnière de son corps ?

NLFS : Les choses vont bien, songez, d’où je viens ! 59 premières années qui ont été
difficiles mais riches. Et puis je pense à ceux qui m’entourent et qui m’aiment. Je revois mon réveil, emmurée dans mon corps, embastillée pendant neuf mois dans un lit. J’ai changé ma relation à moi-même, en étant obligée de ne plus rechercher la perfection, de ne plus répondre aux attentes convenues, de lâcher la toute puissance, l’obligation de réussir (le gros mot !), je suis forcée aussi de changer ma relation aux autres. Je n’ai plus d’attentes démesurées, à la hauteur de l’exigence que j’avais vis-à-vis de moi ; Les autres sont ce qu’ils sont et je fais avec, ou pas, si cela ne me convient pas. Je n’attends plus, je n’espère plus, je suis contente de ce qui est, et pour ce qui n’est pas, c’est à moi de trouver ma solution. Bizarrement, je me sens libre dans ma tête, inaliénable, libérée d’une certaine dépendance psychologique ou affective, et par conséquent je ne me considère pas comme une victime. Entendons-le bien, j’ai un réel handicap qui m’amène à trouver ses solutions, mais je ne suis pas réduite à mon handicap et à sa prison, et je ne me définis pas comme handicapée. Parfois je demande de l’aide, je n’aime toujours pas demander, car cela me semble discourtois et je crains toujours le rejet, mais je vois bien que c’est parfois nécessaire et j’apprends à le faire : « merci, s’il vous plaît, merci » ! Et quand l’aide n’est pas possible, j’invente un plan B sans état d’âme. Je ne me sens pas frustrée, je suis libre. Mon ego est désormais ailleurs, axé sur l’essentiel… Victime d’un accident opératoire, je ne suis aujourd’hui prisonnière de rien, ni de personne.

Entretien réalisé par Martine Konorski

Fermer les prisons, c’est possible

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Prison de Loos – France

Sous bénéfice d’un inventaire de sociologue, Sigmund Freud n’avait pas classé la prison au rang de « Totem et Tabou ». Et pourtant, la prison ressort bien de la problématique complexe du lien entre l’individu et la société. Véritable poison, lent mais violent, des sociétés modernes, la prison, est en effet, un de ces sujets pollués par la contradiction entre le déni d’une angoisse individuelle – le tabou – et l’incurie des dirigeants à déployer une gestion intelligible et appropriée par le plus grand nombre d’une question d’intérêt général – le totem –. Car, plutôt que de fuir en avant par une démagogie sécuritaire ou de batailler à chaque période où « les prisons sont en feu » entre les arguments et les dogmes des militants et des activistes du tout-carcéral et de ceux de l’abolition de l’emprisonnement, il est possible d’identifier et d’instruire des réponses « acceptables » par toutes les parties. Ce travail est rarement conduit, tantôt limité au seul examen de la prison elle-même (détenus, surveillants…), parfois élargi à l’analyse de la place de la prison dans l’ensemble du processus pénal, rarement resitué dans le contexte plus large du rôle de la prison dans la société dans son ensemble. Pourtant, le champ carcéral au sens large peut être exploré à partir de faits et d’enjeux peu contestables. Nous en avons sélectionné quelques-uns, qui peuvent laisser envisager la suppression des prisons. À quelques conditions près.

Une dérive inéluctable vers la répression

Au fil de l’évolution de la vie des sociétés, les inévitables conflits se dénouent par des règles plus ou moins formalisées, dont l’objectif est de retrouver l’ordre et la paix. La Loi du Talion et son brutal principe de « œil pour œil, dent pour dent » constitue un des premiers cadres élaboré pour résoudre les problèmes d’une justice naissante. Mais ces pratiques, quelque peu primitives, s’avèrent inadaptées au progrès de la délinquance humaine. Dans un premier temps, la prison – le « carcer » romain par exemple – sert de « salle d’attente » pour ceux qui contreviennent au bon ordre. Avant qu’ils soient « jugés » – le plus souvent pour acte de folie ou pour dettes – ces délinquants sont contraints par certaines privations de leur liberté, afin d’éviter qu’ils ne se soustraient au verdict ou qu’ils récidivent. Dans certains cas exceptionnels, une peine de « prison de longue durée » peut être prononcée à titre punitif. Ce n’est qu’au xiii e  siècle que la prison répressive se développe par les lois séculières et le droit canon. L’Inquisition, dans sa lutte contre les Cathares, va intensifier ce mode de répression, notamment porté par le « juge d’instruction » et la peine de « réclusion de longue durée ». Louis XIV tente de freiner cette dérive, en affirmant que l’emprisonnement ne constitue pas une peine, mais une mesure préventive dans l’attente d’un jugement ou d’un châtiment. Il existe alors des nuances entre le « mur étroit », la prison proprement dite, et le « mur large », proche de la mise en résidence surveillée. À la fin du xviii e  siècle, l’administration des prisons s’humanise par l’apparition d’infirmeries, de cellules séparées selon les types de criminels, de programmes d’enseignement… et la suppression des « cachots » coupés de la lumière du jour. Dans les rares cas où l’emprisonnement à vie est prononcé, c’est pour éviter les « galères » ou la peine de mort. C’est au cours du xix e  siècle que la privation de liberté s’impose comme la clé de voûte du système pénal. La prison devient alors une peine sanctionnant la délinquance, destinée, selon le titre de l’ouvrage de Michel Foucault 1 consacré à l’univers carcéral, à « surveiller et punir ». Le philosophe-sociologue date d’ailleurs cette époque comme celle de la remise en cause de l’efficacité de la prison, thèse contestée par plusieurs sociologues dont Gilles Chantraine 2 . Progressivement, l’organisation de la prison obéit à la volonté d’exercer un contrôle total sur le prisonnier par une surveillance de tous les instants. Ce n’est qu’à l’aube du xx e  siècle que certaines voix suggèrent que le prisonnier doit réparer non seulement le préjudice causé à ses victimes, mais également celui porté à la société, cette « dette sociale » s’éteignant notamment par un travail. Enfin, le principe d’une prison envisagée comme lieu de réinsertion apparaît. La prison d’aujourd’hui reflète ces différentes conceptions et contradictions qui portent atteinte à son efficacité et suscitent maintes critiques. Si la « défense de la société » chère à Tocqueville 3 est un objectif respectable, les moyens de l’assurer posent problème, notamment au regard du respect des droits de l’homme, du bon usage des fonds publics, de la lutte contre la récidive… Sans parler des conditions de détention et de la « surpopulation carcérale » dont la France est une des championnes.

La prison est une atteinte aux droits humains

Alors qu’elle est une institution républicaine, la prison prend souvent de grandes libertés avec les Droits de l’Homme. Ce rappel peut choquer l’opinion courante et ceux qui considèrent le prisonnier comme un être de second ordre qui, par son affranchissement du respect du droit, se serait privé de son droit à un traitement « normal ». En pratique, la peine de prison pèse sur de nombreux droits et libertés : expression, vie de famille, droits civiques, intimité, dignité, sexualité, culte, accès à la santé, à l’éducation, à la formation et à la culture, à la réinsertion… Les anomalies et les excès dans ces domaines sont légions, de plus en plus souvent rapportés et dénoncés par des institutions et des organisations françaises et internationales. Le Conseil de l’Europe a par exemple publié en 1973 les « Règles Pénitentiaires Européennes » (RPE) qui portent à la fois sur les droits fondamentaux des personnes détenues, le régime de détention, la santé, l’ordre, la sécurité et le personnel des établissements pénitentiaires, l’inspection et le contrôle des prisons. De même, « l’Office des Nations Unies contre la Drogue et le Crime » (UNODC) a édité en 2011 un « Manuel à l’intention des directeurs de prison, outil de formation de base et programme d’étude à l’intention des directeurs de prison, fondés sur les normes et règles internationales », qui explore les mesures concrètes que les directeurs de prison peuvent prendre pour appliquer plus efficacement les normes et règles internationales. De son côté, la branche française de l’« Observatoire International des Prisons » (OIP) 4 affirme que « les libertés de s’exprimer, de s’associer et de se réunir sont bafouées en prison » 5 .

La prison n’est pas efficace contre la délinquance.

Selon les derniers chiffres du Ministère la Justice, au 1 er  février 2018, le nombre de personnes incarcérées en France s’élevait à 69 596 personnes, en hausse de 0,8 % en un an. Cette hausse n’a pourtant pas eu d’effet sur l’évolution de la délinquance. Le bilan et l’analyse des crimes et des délits enregistrés par la police et la gendarmerie en 2017, récemment présentés (par le Ministère de l’Intérieur, montre que le nombre de violences physiques et sexuelles constatées par les forces de sécurité est en augmentation. Dans le même temps, le nombre de victimes de coups et blessures volontaires criminels sur personnes de 15 ans ou plus, enregistré par les forces de sécurité a connu une 4 e  année de hausse en 2017 (+4 %). Le niveau approche désormais les 223 000 victimes, un point haut depuis 10 ans.

La prison aggrave la récidive

En revanche, l’incarcération a eu des conséquences directes sur la récidive. Entre 2001 et 2012, la population carcérale a augmenté de 35 % contre 7 % pour la population française et le taux de récidive est passé de 4,9 % à 12,1 %. Les analyses statistiques sont formelles : « l’emprisonnement ferme produit des taux de récidive plus élevés que les peines sans prison ; il en est de même des incarcérations longues comparées à de plus courtes 6 ». « C’est précisément pour les personnes condamnées à de courtes peines que l’on constate les effets les plus délétères de la prison et un taux de récidive plus important » 7 . Le Ministère de la justice lui- même reconnaît que « la récidive est toujours moindre après des sanctions non carcérales ».

Prison de haute sécurité rénovée © Sigar – CC

Le recours à la prison entraîne… la surpopulation carcérale

Depuis 10 ans, en France comme dans tous les pays qui ont durci leur politique pénale et carcérale, les prisons n’ont cessé de se remplir. Si en 2017, un peu plus de 585000 personnes étaient incarcérées dans les pays de l’UE, chiffre en diminution de 6,4 % par rapport à celui de 2008 8 , cette tendance générale à la baisse n’a pas endigué la surpopulation carcérale de nombreux pays. La moitié des pays membres de l’UE ont un taux d’incarcération inférieur à 100 détenus pour 100 000 habitants : 53 pour les Pays-Bas, 54,8 pour la Finlande, 56,1 pour le Danemark et 58,6 pour la Suède. Mais la France, qui affiche un taux de 98,3 légèrement inférieur aux « premiers » de la classe d’Europe occidentale que sont la Belgique, l’Espagne et le Royaume-Uni, est le seul à connaître une tendance récurrente à la hausse du nombre de détenus. Depuis des années, malgré 17 condamnations de la Cour Européenne des Droits de l’Homme (CEDH) et la multiplication de rapports parlementaires et d’autres missions d’information, la surpopulation carcérale française atteint des records. Au 1 er  mars 2017, le taux d’occupation dans les maisons d’arrêts, réservées aux prévenus ou aux détenus purgeant des peines de moins de deux ans, était de 139 % avec des pics à 200 % dans certains établissements d’Île-de-France et d’Outre-Mer où il n’est pas rare de voir des détenus « vivre à plusieurs dans des cellules de 9 m 2 (…) 1 500 dorment sur des matelas posés à même le sol 9 ».

Et la prison coûte très cher…

En France, les dépenses de l’État pour les prisons sont passées de 1,2 milliards € en 2000 à 3,4 milliards € d’autorisations d’engagements en 2017. À titre comparatif, le budget des dépenses de l’État voté par la loi de finances 2018 prévoit 1,38 milliards € pour la santé ou 0,96 milliards € pour la jeunesse, les sports et la vie associative… Le budget de l’Administration pénitentiaire est grevé par l’immobilier et l’accroissement du parc carcéral, dont la charge représente la moitié des dépenses autorisées en 2017 (hors rémunération du personnel). Une somme plus de 30 fois supérieure à celles qui sont mobilisées pour le développement des aménagements de peine et des alternatives à l’emprisonnement, pour la réinsertion et la prévention de la récidive. Sans compter que la priorité donnée depuis 1987 à la construction de nouvelles prisons et le développement des partenariats publics- privés pour la construction et la gestion de certains établissements, a généré une dette de 6,3 milliards € pour l’Administration… Le seul secteur à faire l’objet d’investissements, en dehors de la construction de nouvelles prisons, est la sécurité. Les crédits ont progressé de 62 % en 2017, pour le renfort de la vidéosurveillance et la sécurisation des abords des établissements. Même si les moyennes cachent d’importantes disparités, le coût d’une journée de détention est en moyenne de 100 €, celui d’une journée de semi-liberté de 50 €, tandis que le placement extérieur coûte en moyenne 31 € et le placement sous surveillance électronique 10 € 10 .

Pourtant, des alternatives existent…

La majorité des démocraties qui ne sont pas « obsédées » par le « tout carcéral » ont développé des peines de substitution à l’incarcération, appelées « peines alternatives ». Il peut s’agir de travail d’intérêt général, du port de bracelet électronique de surveillance fixe ou mobile, d’amende, de sursis à la peine de prison… Ces alternatives sont souvent assorties d’une mise à l’épreuve (obligation de soins, de travail, de formation, d’indemnisation des parties civiles…). Le système judiciaire français prévoit de nombreuses dispositions alternatives à l’enfermement, peu utilisées faute de moyens, notamment en effectifs, comme c’est le cas pour les Services Pénitentiaires d’Insertion et de Probation (SPIP) et les Juges d’Application des Peines (JAP). L’emprisonnement et l’amende restent les peines de référence, malgré le principe énoncé par la Loi pénitentiaire de 2009 et réaffirmé par la Loi « Taubira » de 2014, selon lequel l’emprisonnement doit être le dernier recours en matière correctionnelle. Les peines alternatives prononcées par les juges sont rares. Ainsi, sur l’ensemble des condamnations prononcées en 2014 en matière de délits, 11,3 % seulement sont des peines alternatives, contre 50,8 % pour les peines de prison et 32,8 % pour les amendes. Personne ne prétend que de tels dispositifs font disparaître la récidive, mais on sait que les mesures alternatives protègent mieux de la récidive que la prison (cf. supra 6 et 7). Les alternatives à la prison sont vivement critiquées. Elles sont présentées comme laxistes. Pour les partisans du tout-carcéral, la prison ferme est un message efficace pour éviter la récidive et protéger la société. « Il n’y a aucune honte pour une démocratie à vouloir se défendre  11 ». « Ce qu’il faut, c’est que l’on cesse d’inventer des dispositifs pour contourner la prison, faute de places. La prison est avant tout une peine. Et la première fonction d’une peine est de sanctionner la transgression des lois. Si la prison n’est évidemment pas l’unique réponse, elle est et demeure une peine utile et nécessaire, notamment pour protéger la société des individus les plus dangereux 12 ».

… et certains pays ferment des prisons !

Avec les autres pays scandinaves et les Pays-Bas dont 29 des 85 prisons sont « condamnées » faute de détenus, la Suède est la championne de la « désertification » carcérale. Depuis 10 ans, alors que le nombre de prisonniers n’a cessé d’augmenter en France, il n’a cessé de baisser en Suède, où 5 établissements ont été fermés en 2013. Cette décision résulte de plusieurs facteurs, notamment parce que le nombre de crimes et délits y est moins important que dans les autres pays européens et que les peines de prison y sont moins nombreuses et moins sévères, les tribunaux envoyant moins de personnes en prison. Enfin, parce que les Suédois ont misé sur les peines alternatives, bracelet électronique, peines de sursis avec mise à l’épreuve, travail d’intérêt général, injonction de soins… Il y a aujourd’hui en Suède 3 fois plus de condamnés en dehors des prisons que de personnes incarcérées. Par ailleurs, les prisons suédoises sont plus petites, les prisonniers bénéficient de programmes d’accompagnement personnalisés et, au fur et à mesure que leur peine s’écoule, leurs conditions de détention sont de moins en moins restrictives, les détenus pouvant obtenir des libérations conditionnelles, des préparations à la sortie de prison et des suivis rigoureux après leur libération. L’approche de la Suède fait des émules, y compris aux États-Unis où le Ministère de la Justice a décidé de mettre fin au recours aux prisons privées pour les détenus fédéraux suite à la diminution du nombre de personnes incarcérées depuis maintenant 3 ans 13 .

En enfermant davantage, la société est mieux protégée ?

En France, où plus de 30 % des délits sont des infractions routières et où la durée moyenne d’incarcération ferme est de 7,7 mois 14 , la population carcérale a connu depuis 30 ans une augmentation de 40 %. Cette croissance s’explique notamment par la pratique des juges et des choix de politique pénale des gouvernements successifs : création de nouveaux délits, allongement des peines, augmentation de la détention provisoire et de l’audience en « comparution immédiate », applicable à la quasi-totalité des délits et entraînant un taux d’emprisonnement ferme de 70 %, soit 8 fois plus qu’une procédure classique. Cette situation indigne nuit à l’efficacité de la réponse pénale. Il est donc urgent de dépasser les clivages et les petits arrangements démagogues. L’État dispose de nombreux leviers pour inverser le cours dégradant de la crise des prisons. Parmi eux, la construction de nouvelles places de prisons est convoquée comme le remède miracle. Il est indéniable que les prisons surpeuplées génèrent des détenus survoltés et une administration saturée dont les personnels souffrent, au point que le Ministère peine à en recruter. Mais la construction de nouvelles places de prison ne peut se justifier que si elle est clairement inscrite dans la recherche d’une amélioration du traitement des détenus, notamment de ceux qui dorment à même le sol. Elle peut également se justifier si elle a pour but d’exécuter les 90 000 peines d’emprisonnement qui sont en attente faute de places et qui laissent planer un soupçon d’impunité dont Montesquieu disait déjà : « qu’on examine la cause de tous les relâchements, on verra qu’elle vient de l’impunité des crimes, non de la modération des peines 15 ». Mais une telle mesure, régulièrement annoncée comme une priorité dont la mise en œuvre semble désespérément lente, ne peut être raisonnablement considérée comme la réponse unique au mal des prisons. Il est indispensable de redéfinir « la place et le rôle de la prison dans la société française 16 » autour de quelques questions de base : toutes les personnes détenues doivent-elles l’être, notamment les auteurs de « petits » délits, pourquoi les magistrats sont-ils si frileux dans leurs recours aux peines alternatives comme la détention préventive ou l’assignation à résidence, la coopération entre le monde pénitentiaire et le monde pénal est-elle nsatisfaisante, les juges disposent-ils de toutes les données concernant l’impact de leur décision sur la réalité carcérale, les différents acteurs disposent-ils des ressources nécessaires à la conduite de leur mission… ? Ces questions, et leurs réponses, ne sauraient être traitées par un petit cercle d’initiés, ni abandonnées dans les basses- fosses du populisme sécuritaire. S’il est indiscutablement difficile de mobiliser l’opinion publique pour défendre ceux qui se sont mis en marge de la société par leurs actes, il est dangereux de lui laisser croire qu’en enfermant davantage la société est mieux protégée. Il est temps de convaincre que la prison n’est pas un problème quantitatif, résumé à des capacités d’accueil, des normes sécuritaires… mais bien un lieu clé de la qualité de la vie sociale, qui concerne tous les citoyens et détermine la solidité de leurs liens et la sérénité de leurs quotidiens. En clair, il s’agit d’assumer le risque politique d’une telle vision de la prison, dans un pays habitué à penser que la prison est la seule réponse à la délinquance et à fonder sa « bonne conscience » sur le fait qu’un détenu « dedans » c’est toujours mieux que « dehors ». Les critiques et opposants à la prison évoquent souvent une citation attribuée à Albert Camus : « Nous ne pouvons juger du degré de civilisation d’une nation qu’en visitant ses prisons ». Pour sa part, Gilles Chantraine annonçait que « les véritables réformes carcérales se feront par-delà les murs, par le ré-ancrage des questions des sécurités au cœur d’une réflexion politique et d’un projet de société 17 ».

Patrick Boccard

1. Surveiller et punir, Naissance de la prison, Michel Foucault, Éditions Gallimard, Bibliothèque des Histoires, 1975, 325 pages, 25,40 €
2. Par-delà les murs, Gilles Chantraine, Éditions PUF, Collection Partage du Savoir, 2004, 268 pages, 25,50 €
3. Du système pénitentiaire aux États-Unis et de son application en France, Éditeur C. Gosselin, 1845, 466 pages
4. Association loi 1901 créée en 1996, qui agit pour le respect des droits de l’homme en milieu carcéral et pour un moindre recours à l’emprisonnement, disposant du statut consultatif auprès des Nations Unies
5. https://oip.org/decrypter/thematiques/liberte-dexpression-de-reunion-dassociation/
6. Didier Fassin, Professeur à l’Institute for Advanced Study (Princeton) et à l’École des hautes études en sciences sociales, Le Monde
7. Aline Daillere, Responsable des programmes Lieux privatifs de liberté en France, HuffPost
8. http://www.lemonde.fr/societe/article/2017/03/14/prisons-le-nombre-de-detenus-baisse-partout-en-europe-sauf-en-france_5094245_3224.html#r7D2MUzDupIGGlzP.99
9. https://www.ldh-france.org/parlementaires-apres-vos-visites-prison-observez-lensemble-du-parcours-penal/
10. Avis du Sénat sur le budget 2015 de l’Administration pénitentiaire, 11/2014
11. Contre la justice laxiste, Philippe Bilger, ancien magistrat, Éditions l’Archipel, 2014, 158 pages, 13,50 €
12. Alexandre Giuglaris, Institut pour la Justice
13. https://www.lesechos.fr/19/08/2016/lesechos.
fr/0211215138734_bientot-la-fin-des-prisons-privees-aux-etats-unis–.htm#xC8MuuUvEeqXHQ1Q.99
14. http://www.justice.gouv.fr/include_htm/reforme_penale_chiffres_cles_plaquette.pdf
15. L’Esprit des Lois, Chapitre XII, De l’esprit des peines », Montesquieu, Éditions Garnier, 1993, 510 pages, 7 €
16. https://www.lesechos.fr/idees-debats/cercle/cercle-175687-sur-population-carcerale-la-crise-dun-systeme-2128102.php#HUsPBfS-7D1f2u8Z0.99
17. Par-delà les murs, Gilles Chantraine, ibid.

NDLR : cet article a été rédigé avant les annonces que devait faire le
Président de la République à propos des prisons.

Interview de Jacques Lesage de La Haye

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Jacques Lesage de La Haye – portrait

Jean-Luc Maxence : Jacques, ton étonnant parcours de vie, de la prison à la pratique de l’analyse reichienne, sans oublier ta militance au sein de la Fédération anarchiste, tes livres de témoignage, ta poésie et ton émission Ras les murs sur les ondes de Radio Libertaire (89,4 MHz FM), émission consacrée aux taulards en souffrance : tu n’arrêtes donc jamais de te battre pour les autres ?

Jacques Lesage de La Haye : Je suis bientôt octogénaire mais il y a encore tant à agir, et tant de combats à gagner ! L’abolition de la prison est mon espérance, à long terme. Je suis né en 1938, à Fort-de-France, en Martinique, certes, au sein d’une famille aristocratique de Vendée, admirant le Comte de Paris ! Je fus victime d’un père absent et d’une mère violente et « archi-autoritaire » jusqu’à la caricature nocive. Mon père était Capitaine au long cours, père de 3 garçons et d’une fille. Au fond, je suis né de ma propre biographie, en quelque sorte. Sans doute en réaction viscérale à tout cela, j’ai fait des conneries, j’ai été très tôt casseur, braqueur en bande avec mon frère Jean-Paul, et, avec lui, condamné à la taule (20 ans !). Certes, la privation de liberté m’a objectivement déglingué et j’ai subi plus de 11 ans et demi d’enfermement à Caen. Mon frère Jean-Paul en est mort, à 51 ans, après des séjours en psychiatrie où il ne cessait pas de se demander s’il allait devenir complètement fou ou se suicider ! Le système pénitentiaire ne résolvant aucun problème, c’est le délire et la paraphrénie qui tuèrent Jean-Paul. Quant à moi, la taule m’a démoli (chaos, folie menaçante, régression psychologique, névrose d’angoisse), mais je suivis des cours par correspondance, obtenant le bac et une licence de psychologie. En fait, je ne cessais jamais de me révolter contre la prison comme institution inhumaine. J’étais devenu, moi aussi, sans aucun doute, un rebelle ! En sortant, je « cherchais » ouvriers et communistes en vain et j’adoptais pour toujours mon identité profonde de militant anarchiste. C’est alors que je participais au G.I.P, Groupe d’Information sur les Prisons, et que je me liais d’amitié avec le philosophe Michel Foucault. Le G.I.P, se constitua le 8 février 1971 autour de Gilles Deleuze, Danielle Rancière, Daniel Defert, et quelques autres. Il voulait informer sur ce qui se passait dans les prisons. « Nous avons le droit de savoir, nous voulons savoir. » exigeait son manifeste signé par Jean-Marie Domenach, Michel Foucault et Pierre Vidal-Naquet. Foucault particulièrement voulait rendre la parole aux détenus. Depuis je n’ai cessé d’adhérer à cette lutte. Après la dissolution du G.I.P, il y eut le C.A.P, Comité d’Action des Prisonniers fondé par Foucault et Serge Livrozet notamment. C’est ainsi que je fis également connaissance de ce dernier, puis de l’historien libertaire Daniel Guérin, de l’initiateur en Grande-Bretagne de l’antipsychiatrie David Cooper, de Robert Badinter qui devait obtenir l’abolition de la peine de mort en France, et de beaucoup d’autres figures charismatiques favorables à la dénonciation du système carcéral chronophage.

JLM : Et Jack Thieuloy, que j’éditais aux Éditions de l’Athanor, l’as-tu connu ?

JLDLH : Je l’ai croisé et nous l’aimions bien à Marge, groupe anar et autonome que je fondais à Paris en 1974. Nous le reconnaissions comme des nôtres. MARGE, sous la houlette de Gérald Ditmar et de moi-même, éditait à cette époque un journal d’anciens taulards, de délinquants, de prostitués, d’homos, de toxicomanes… Nous étions très actifs et certains nous situent aujourd’hui comme héritiers du célèbre « Mouvement du 22 Mars » de Daniel Cohn-Bendit qui mit le feu aux poudres de Mai 68…

JLM : Et Michel Foucault, comment était-il ?

JLDLH ; Plus je parlais avec lui, plus il devenait mon ami ! Quand la Fédération anarchiste, beaucoup plus tard, m’invita en 1989 à monter sur Radio-Libertaire une émission ouverte sur le monde carcéral, que nous devions appeler Ras les murs, je pensais particulièrement à Surveiller et punir et à tout son travail de philosophe et d’intellectuel.

JLM : Et Wilhelm Reich ?

JLDLH : En taule, je combattis ma névrose d’angoisse et mes traits psychopathiques par une stricte et longue auto-analyse d’inspiration freudienne. Après ma libération de Caen, je trouvais dans l’approche reichienne une méthode holistique contre toutes les forces de folie qui me menaçaient. Libéré, je travaillais comme psychologue au Centre de Rueil-Malmaison, dès 1972, à Ville-Evrard, tout en étant chargé de cours à l’Université Paris VIII. De 1979 à 1983, je suivis une formation à l’analyse reichienne au Centre d’Études Wilhelm-Reich puis j’effectuais une analyse avec Arlette Gastine… Je devins à mon tour formateur à partir de 1999, et je reçois encore des patients selon l’analyse reichienne comme je l’explique dans l’un de mes derniers ouvrages 1 . Sans entrer dans des débats théoriques, je dirai pour résumer que l’analyse reichienne que je pratique a un aspect corporel et un souci social auxquels je suis très attaché…

Interview par Jean-Luc Maxence

1. Jacques Lesage de La Haye, Psychanalyse corporelle et sociale,
l’analyse reichienne, Éditions Chronique Sociale, 2014, 14,90 €

Éric Roux, un ministre du culte s’explique

Interview exclusive extraite du Rebelle(s) numéro 4 « Debout les nouvelles religions ! » Mai-Juin 2016

MLB : Bonjour Éric, peux-tu te présenter brièvement pour nos lecteurs stp ? 

ER : Bonjour Michael, brièvement… Je suis un homme sympathique, qui gagne à être connu. Et sinon je suis le Président de l’Union des Églises de Scientologie de France, moi-même ministre du Culte de l’Église de Scientologie et appartenant à son clergé depuis presque 25 ans.

MLB : Je t’interroge aujourd’hui au sujet de ton appartenance à l’église de Scientologie. Si j’ose exprimer en une phrase le judaïsme : Écoute Israël (le peuple), Celui qui n’a pas de Nom est pour Tous, Celui qui n’a pas de Nom est UN…. Et que j’ose encore exprimer le Christianisme en citant Jésus : « Aimez-vous les uns les autres ! », pourrais-tu nous exprimer, à ton tour et en quelques phrases, le principe fondamental qui anime et célèbre votre religion ?

ER : Il serait très difficile et présomptueux de vouloir résumer une philosophie religieuse développée dans des centaines de milliers de pages en une ou deux phrases. Mais je peux te citer le fondateur de la Scientologie, qui en 1964 disait : « La Scientologie contient les réponses concernant la vie et la mort, et elle est fière d’apporter exactement ce qu’elle promet à tous ceux qui désirent suivre cette voie correctement » et en 1965 : « Existe-t-il des états plus élevés et plus heureux ? Ceux-ci sont tout l’horizon de la scientologie et ce qu’elle a réalisé. Nous ne cherchons pas à faire du fou un être sain d’esprit. Nous cherchons à faire d’un homme un être plus noble. (…) Dès que l’on a commencé à monter, on n’a plus envie d’arrêter. Le parfum de la liberté et son indiscutable réalité, après tout ce temps, sont trop forts. » La Scientologie est une voie vers la liberté personnelle et spirituelle, et cette liberté est divine, et mène à la compréhension bienveillante, de soi, de l’autre, et de l’univers qui nous entoure.

MLB : Qui ou qu’est ce qui t’a « séduit », intéressé, dans cette religion ?

ER : Son côté « pratique », le fait qu’elle contient des techniques simples, claires et efficaces pour progresser sur cette voie, et qu’elle peut être utilisée pour améliorer sa vie et la vie de ceux qui comptent pour nous.

MLB : Qui est LRH ?

ER : Un homme ; un philosophe, et pour moi c’est un génie, qui a dédié sa vie à apporter à l’homme une religion qui peut l’aider à retrouver ses aptitudes, sa liberté et sa bonté fondamentale.

MLB : En ce sens, peut-il et doit-il être considéré comme un prophète ?

ER : Tu fais comme tu veux Michaël J. Certains l’ont fait, comme le Professeur Laburthe-Tolra, professeur émérite et doyen à la Sorbonne. Mais LRH n’a jamais prétendu en être un.

MLB : La Scientologie s’oppose-t-elle, d’une façon ou d’une autre, aux préceptes et aux valeurs des autres religions monothéistes ?

ER : En aucune manière. Bien sûr, cela pourrait être discuté point par point et valeur par valeur. Mais je ne vois aucune opposition de valeurs entre la scientologie et les religions monothéistes.

MLB : En quoi la Scientologie peut-elle être considérée comme nouvelle religion en comparaison à ses prédécesseurs ?

ER : La Scientologie est une religion qui, bien qu’elle ait des accointances avec les religions orientales, se suffit à elle-même et ne « descend » pas d’une autre religion. Elle n’est pas un « courant » d’une foi antérieure. Après, à chacun de répondre à cette question, mais personnellement je pourrais y répondre si tu as trois jours à passer avec moi…

MLB : Qu’apporte-t-elle de plus à celui qui la vit et la pratique, que ce que proposent déjà l’Islam, le Bouddhisme, le Judaïsme… pratiqués avec justesse ? 

ER : Une technologie. Elle possède un vaste ensemble de connaissances pratiques qui permettent de réellement comprendre l’homme, l’esprit et le monde avec justesse, et de répondre aux préoccupations des hommes et des femmes avec des outils simples et efficaces qui permettent de changer ta vie. Elle est d’après moi une science religieuse, avec le mot science utilisé dans son acception « ensemble, système de connaissances sur une matière ». Et ici, la matière, c’est la vie.

MLB : La Scientologie expose dans ses principes fondamentaux, que la vie fait l’objet d’impulsions que vous appelez dynamiques. Elles seraient au nombre de 7, plutôt de 8 pour être exact et c’est sur ce point que j’attire ton attention. Comme des cercles concentriques, autant de différentes dimensions, l’homme vit, survit et avance pour les dépasser et rejoindre le 8, celui de l’infini et de l’Être Suprême. Vous l’appelez aussi la dynamique de Dieu, or tu me disais que très peu d’écrits existent à ce sujet (Dieu/Être Suprême). Est-ce une volonté de LRH qui n’aurait pas pu et voulu écrire sur l’Impénétrable, l’Incommensurable, l’Indéfinissable Être Suprême ?

ER : La vision de LRH était surtout qu’il appartient à chacun de découvrir Dieu par lui-même. Et que le meilleur moyen pour renouer avec sa propre nature divine était de soi-même progresser spirituellement jusqu’au point où la compréhension qu’on a de la vie englobe celle de Dieu.

MLB : Le numéro 3 de RBL étant hors circuit, et la foire aux cons étant terminée, peux-tu nous dire de quel point de vue doit-on se placer pour accuser la Scientologie de dérives sectaires ?

ER : Je ne sais pas ce qu’est une dérive sectaire. Le mot « secte » est employé pour jeter l’opprobre sur des mouvements dont certains aimeraient se débarrasser. Ce n’est ni nouveau, ni intelligent. La Scientologie est une religion jeune et enthousiaste. Et pourtant il y a certainement beaucoup moins de dérives en Scientologie qu’il y en a dans les partis politiques, dans les banques, dans les entreprises ou dans des religions plus anciennes. Quoi qu’il en soit, si des erreurs sont commises en Scientologie, nous travaillons toujours très dur pour y remédier. Mais dans l’ensemble je suis très fier de notre enthousiasme et de l’honnêteté générale qui règne dans les Églises de Scientologie.

MLB : Quelle est l’opinion de la Scientologie sur les autres religions ?

ER : Un grand respect. Nous sommes très attachés à la liberté de croyance et de religion. La religion touche ce que l’homme a de plus précieux : son esprit, sa relation avec une ou des forces supérieures, son espoir de liberté spirituelle. Quelle qu’elle soit, elle doit être respectée et le droit de chacun à croire et pratiquer ce qu’il veut doit être défendu.

MLB : Comme tu le sais, il est malheureusement plus facile de lire des informations diffamatoires au sujet de votre religion que le contraire. Sans vouloir les relayer, que peux-tu nous dire au sujet des « punitions » infligées à ceux qui désobéissent ou qui cumulent des erreurs de parcours. Est-ce une réalité, ou bien encore du caviar avarié pour paparazzi en quête de gros billets ? 

ER : Tu as répondu toi-même à la question. Il y a certes, comme dans toutes les religions, une discipline nécessaire. Et dans les ordres religieux de la scientologie, ceux qui ne peuvent suivre cette discipline auront du mal… Une très faible minorité d’entre eux quittent ces ordres religieux et une minorité encore plus faible en gardent un souvenir amer. Ce sont ceux que les journalistes aiment entendre. En ce qui me concerne, appartenir au clergé de la Scientologie et tenter d’incarner ses valeurs, même et surtout en respectant nos codes de discipline, a toujours été source de bonheur et de fierté. Mais la Scientologie reste un mouvement de liberté, et la discipline n’est là que pour permettre une meilleure entente, un meilleur service pour l’humanité.

Interview de Michaël Lévy-Bencheton