Comment peut-on être Iranien ?

© photo : Eric Desordre

Lundi, 3h20. Arrivée à Shiraz.

Je suis Iranien.

Premières impressions. Les signes urbains. Pas de publicité autre qu’en Farsi : pas de Miko, pas de Ferrero ; pas de Maggi, pas de Pepsi ; pas d’Amora, pas de Nutela. L’Anglais est cantonné à la signalétique des aéroports. Pas de chaînes TV étrangères, pas de presse internationale. Arrivé en Iran, ce qui frappe donc au premier regard ce n’est pas ce qu’on y trouve mais ce qu’on n’y voit pas. C’est dire le conditionnement dans lequel nous nous trouvons mais que nous ne voyons pas. A sa manière, l’Iran lutte contre l’uniformisation des goûts, pas encore achevée ; les signes du monde y sont peu nombreux. A la radio, dans les taxis, pas de rap, pas de hip-hop, pas de variété internationale. Chants traditionnels, prières, musique classique persane. Sur les terrasses, des jus de grenade, des verres d’eau sucrée à la rose. Seule exception : le Coca. Les glaces que réclament les enfants sont faites de vermicelles de riz glacés baignés de sirops de fruits : orange, grenade, citron. Les sorbets sont au safran, saupoudrés d’éclats de pistache.

Les marqueurs de la théocratie, eux, sont omniprésents. Dans les jardins publics, des chants religieux sortent à 100 dB des hauts-parleurs installés à chaque croisement d’allées. Les portraits des guides suprêmes de la révolution islamique et les slogans religieux sur des panneaux de toutes tailles émaillent le tissu urbain. Seuls à disputer la gloire des ayatollahs : les poètes, visages de pierre dans les squares. La charia est stricte mais la volonté d’endoctrinement généralisé connaît un échec manifeste. Le chauffeur de taxi parle spontanément de politique et me dit que les conflits dans lesquels l’Iran est impliqué ne sont pas bons pour les jeunes et n’intéressent que le gouvernement.

La fierté nationale est prégnante. Les cartes géographiques affichées en tous lieux montrent, plutôt que l’Iran actuel, une Perse historiquement immense débordant de ses frontières sur la Turquie, l’Égypte, la Syrie, L’Irak, l’Afghanistan, le Pakistan… Comme si chez nous au bar tabac du coin, chez le dentiste, on affichait en bonne place une carte de l’empire carolingien ou de l’Europe napoléonienne. Les Iraniens semblent regarder le monde comme peuvent le faire les Chinois : de ceux qui étaient avant nous, il ne reste rien ; et ceux qui vinrent après doivent toujours compter avec nous. L’Iran fusionne partiellement différents peuples. Les Persans sont les plus nombreux mais il y a aussi une mosaïque dispersée de Turcs, Turkmènes, Baloutches, Azéris, Ouzbeks, Kurdes, Arabes, Qashqaïs…

Nous commençons à distinguer des différences dans les visages, les couvre-chefs, les costumes. Les normes de l’habillement, mélange d’habitudes culturelles variées et de lois religieuses contraignantes laissent place aux interprétations ; mais ce sont les femmes qui doivent ruser, quand elles le souhaitent, avec le pouvoir des mollahs. La Police de la Vertu, invisible, sévit. Le « manto » est donc plus ou moins long, couvrant les jambes pourtant vêtues du pantalon, gommant plus ou moins la taille. Le « hijab », le foulard, couvre toujours la tête. Les citadines fashionistas sont passées maîtresses en astuces de contournement. Elles portent des sacs à main de grande taille – mais sombres, des tissus de couleurs – mais pastel, des chaussures à talon haut – mais pas à aiguille. A l’autre bout du spectre, mise des vieilles dames et de la jeunesse cornaquée des écoles islamiques : le noir seul, du « hijab » autour de la tête et du « tchador » drapant le reste du corps, n’évoquant qu’une silhouette. Chez les hommes : pantalons systématiquement, chemises blanches, vestes sombres. Barbes drues, noires comme de l’encre. A côté, nos barbus à nous font imberbes ; les affectations hipsters font mômeries.

Lecture – Mosquée du Régent, Shiraz © photo : Eric Desordre

En ville, la circulation est fluide malgré un trafic intense, les feux tricolores sont absents. Aux carrefours, les policiers semblent débonnaires. Leurs grands bras maigres lancent des moulinets indolents de moulins de Zélande. Le taxi confirme : les flics sont cools. Les véhicules présentent presque tous les stigmates de la conduite locale, tôles froissées, pare-chocs disparus. Un couple en moto, un bébé assis en croupe sur le réservoir, se faufile entre les voitures à revers du sens de circulation. Dans la cour de la mosquée du Régent, il n’y a personne. Non, il y a quelqu’un. Une femme accroupie sous les arcades, vêtue de noir, qui lit. Contraste absolu avec l’extérieur : espace, silence. L’air, le temps sont figés. Ordonnance du vide. Visites des tombeaux de Hâfez et de Saadi, poètes dont les odes sont connues de tous les Iraniens dès leur plus jeune âge. Sépultures de marbres au milieu des jardins, sous les coupoles bleues. Trois marches mènent au sarcophage de marbre. J’aide une dame arrivant en chaise roulante à se lever pour passer l’obstacle, elle souhaite marcher mais ne peut lever ses jambes ; son amie lui prend l’autre bras et nous montons. Elle avance avec une énergie terrible, le visage tordu par l’effort, met enfin sa main sur la pierre gravée et, le pouce et l’index écartés, psalmodie les yeux fermés les vers écrits il y a sept cent ans.

Mon amour, comme le vent, quand tu passes sur ma tombe
Dans ma fosse, de désir, je déchire mon linceul

La ferveur est intense. La grotte de Lourdes, avec au fond le tombeau de Ronsard…

Mère et son enfant – Tombeau de Hâfez, Shiraz © photo : Eric Desordre

Quartier bourgeois de Shiraz, le matin. Nous allons nous rafraîchir au café d’un jardin. La cuisine traditionnelle est une alternative bienvenue aux excellents mais monotones kebabs. Le pot de terre vernissée présente un « dizi », ragoût de fèves et de pois chiches, avec quelques morceaux de mouton, tantôt collier tantôt tripes. Acidité des plats peu ou pas épicés ; les pistaches sont trempées dans du piquant jus de grenade avant d’être séchées. Certaines soupes ressemblent à des gâteaux, couverts d’une croûte de graines noires et luisantes sous laquelle la cuillère va chercher des nouilles grasses et roboratives. Surprenant. Jeudi 18h, veille du jour de repos. Après les avoir évité pendant plusieurs jours, soirée full kebabs. Aux fourneaux, Groucho Marx, sans les lunettes. Les plats sont gigantesques ; montagnes de riz. C’est pour les Immortels ! A la télé, dans la chambre de l’hôtel, ciné-club. Un Claude-Jean Philippe iranien souriant discute avec son invité des œuvres d’Henri-Georges Clouzot et de René Clément. Puis présente le film du soir : Un condamné à mort s’est échappé, de Robert Bresson, est doublé en persan.

Départ en voiture le 27 octobre pour la ville d’Ispahan. Hussein sera notre chauffeur. Il vaut mieux se déplacer avec quelqu’un qui connaît l’itinéraire, les mœurs, les subtilités de la circulation. Celle-ci est effet aléatoire ; on le verra vite. Hussein est un type jeune et chaleureux ; il se débrouille en Anglais. Nous aussi (l’Anglais) : impec. La route traverse les montagnes désertiques du Fars, partie sud de la chaîne du Zagros couvrant près de la moitié de l’Iran. Pour le voyage de cinq heures, pistaches fraîches, encore entourées de leur gangue douce et violette ; figues sèches, blanches et dures comme du nougat ; eau. En une heure trente nous croisons des fermes isolées entourées de murs de parpaings et de quelques arbres. Puis trois bouchons : accident, barrages de police. Des colonnes de fumée noire à l’horizon dont on sent l’âcreté à plusieurs kilomètres. Ce sont juste des poids-lourds, lentement dépassés à 110 km/h. Ils roulent à 100, leur limite autorisée. Le camion de base est un vieux Mercedes puissant aux roues énormes et au mufle orangé transportant sur son long plateau des chargements impeccablement sanglés de sacs de sable, de placoplâtre, de ciment. La construction se porte bien. Malgré l’embargo, le taux de croissance de l’Iran est de 13%.

Quatrième bouchon : barrage de 4X4 blindés, armes automatiques. Militaires scrutateurs et soupçonneux. La raison ? Hussein nous la donne : les 28 et 29 octobre sont les jours de la fête de Cyrus le Grand, fondateur de l’empire Perse au sixième siècle avant notre ère. Les Iraniens veulent aller se recueillir sur sa tombe à Pasargad, 120 km au nord de Shiraz. Le gouvernement voit ça d’un très mauvais œil. Rien ne doit détourner le peuple de l’Islam et de ses révérences obligées. Les anciens rois sont des idoles qu’il ne faut pas vénérer, ni même évoquer. A partir de demain, la grande route qui mène de Shiraz à Ispahan par Pasargad sera fermée à la circulation dans les deux sens pour empêcher les visiteurs de s’y rendre. En 1989, les obsèques de l’Imam Khomeini auront déplacé un million d’Iraniens. Aujourd’hui, on comptera trois millions de pèlerins dans la plaine désolée du mausolée de Cyrus. Ils seront partis la veille et l’avant-veille pour déjouer l’interdiction.

L’air est très sec, frais ; le soleil, mordant. Pas un nuage. A la radio de la voiture, chants religieux doux et déchirants. Au bout de deux heures de route, une première chanson électro-pop sort du poste. Discussion avec Hussein à qui je demande quelles sont les âmes de Shiraz et d’Ispahan : « Shiraz est libre, joyeuse, pleine de jardins où les poètes sont célébrés ; à l’opposé d’Ispahan qui est religieuse, sévère, pleine de mosquées où les turbans sont redoutés ». Hussein est un Shirazi. Je tente : « les mosquées, c’est ce qui intéresse le plus les touristes ». Hussein soulève les sourcils, surpris, et se marre, ravi du paradoxe. A la hauteur de l’embranchement vers Bandar Abbas, le grand port pétrolier sur le détroit d’Ormuz, la plaine est maintenant vide et le paysage ferait passer le Nevada pour le bocage normand. Nous roulons en permanence dans un air saturé de vapeurs d’essence et de gaz d’échappement. Dans ce pays où un bosquet est déjà un jardin, les routes sont rythmées par les stations de pompage de l’eau… et les camps militaires. A 100 kilomètres d’Ispahan, sixième arrêt forcé. Blocs de béton de deux mètres de haut, en chicanes. Même un char ne passerait pas. Formalités d’usage. Dans le lointain, Ispahan. Finalement huit heures de route ; la faute aux barrages. La puissance de Cyrus se fait encore sentir après vingt cinq siècles.

A Ispahan, il y a des feux de circulation. Ils sont tous clignotants. Le trafic citadin, dément, est toujours aussi fluide. Grandes avenues arborées dans le centre. La ville est plus bourgeoise que Shiraz, plus touristique aussi. Dans les cafés du Bazar, trilles orientales de jazz band, ballet des cafés turcs et des innombrables tisanes – au gingembre, à la cannelle, au citron – servis par des Turkmènes à la mise impeccable. Les jours suivants sont une succession d’étourdissements : mosquées, palais, jardins…

Le bassin – Palais Shehel Sotun, Ispahan © photo : Eric Desordre

Après la clarté aveuglante de la place de l’Imam, immense, c’est la mosquée Lotfallah, « l’oratoire du Roi ». Plongée dans les couleurs, de salle en salle, en tournant. J’avance lentement dans la fraîcheur, vers l’indigo lointain. Les fosses marines se succèdent. Je manque de pleurer en arrivant sous la coupole. Éblouissement d’ombres bleues. Je me vois m’étendre sur le sol froid, le regard tourné vers le nadir, me dissoudre. Bans tourbillonnant de jeunes filles à la livrée noire. Fous rires étouffés, chuchotement des abysses. Grands touristes danois mauves nageant entre deux eaux ; Anglaise pélagique à collerette Liberty bouche bée. Puis c’est la lente remontée vers la surface, l’œil collé aux céramiques glaçurées ; fleurs turquoises, jaunes, vertes. La lumière. La sortie. De l’autre côté de la place, le palais Chehel Sotun. Dans la cathédrale arménienne Vank, Jugement dernier où les méchants s’en prennent de sévères. Diables mordeurs, monstres dévorants, corps dépecés, rôtissoire humaine. Jérôme Bosch arménien, le peintre a pressé sous la croûte terrestre tous ceux d’entre nous ayant succombé aux péchés capitaux. Malgré la taille de la fresque, on est serrés comme des sardines. Dans un grand café du quartier arménien, entre la cathédrale et l’église Bethléem, réel exotisme : La Danse des canards, Domino, Saint Louis Blues sur orgue Bontempi. Les standards s’enchaînent en mode musette. L’accordéon swingue. On se croirait en croisière sur un bateau-mouche.

Lundi, dans la nuit, le long ruban luisant et vide de l’autoroute nous amène à l’aéroport Shahid Beheshti. Sur le parcours, portraits des martyrs de la guerre Iran-Irak, les « chahids ». Noir et blanc surexposé ; vieilles photos d’identité démesurément agrandies couronnées d’oriflammes, noirs de l’étendard du prophète, rouge blanc vert du drapeau national. Ces hommes ne sont plus.

Mardi, 12h20. Retour à Paris.

Man Faransavi hastam*.

Eric Desordre

* Je suis Français

Les Souffrances invisibles – Pour une science du travail à l’écoute des gens

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Les Souffrances invisibles – Pour une science du travail à l’écoute des gens, Karen Messing, traduit de l’anglais par Marianne Champagne Editions Ecosociété, 226 p., 18 euros

 

Lorsque l’on est hospitalisé ou que l’un de ses proches l’est, la famille offre volontiers un cadeau à l’équipe de soins, aux infirmières, mais qui se soucie de la femme de ménage ? Celle qui avec son chariot plein de produits toxiques, a passé sans doute plus de temps dans la chambre du patient.

De la même manière se soucie t-on des femmes de ménage qui travaillent dans les trains ? On les voit passer trainant leurs grands seaux trop lourds mais sait-on par exemple, que chacune peut nettoyer jusqu’à 200 toilettes par jour ; courant d’un quai à l’autre de la gare, elles font chaque jour 24 kilomètres chacune en moyenne !

C’est la réalité du quotidien de ces femmes, « travailleuses invisibles », qu’a observé, pendant plus de quarante ans, Karen Messing, ergonome québécoise, spécialiste mondialement reconnue de la santé des femmes au travail. Elle vient de publier un essai remarquable sur ces travailleuses de l’ombre dont le travail est le plus souvent considéré comme « insignifiant » : caissières, serveuses, vendeuses, balayeuses… Tout le travail accompli par celles qui rangent, trient, nettoient, frottent, récurent, désinfectent… est énorme mais on n’y prête attention que lorsqu’il est mal fait. De plus, les souffrances de ce «petit personnel » sont rarement analysées et restent le plus souvent elles aussi «invisibles». C’est donc dans un contexte de mépris social, et d’indifférence de la recherche sur les risques associés à ces métiers déconsidérés, que, Karen Messing met au grand jour, avec empathie, « l’invisible qui fait mal ».

Martine Konorski

Rap et cannabis : les confidences de B.A.D Lossa

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Rebelles(s) : Que représente selon toi le cannabis dans le milieu du rap ?

B.A.D Lossa : C’est la drogue du rappeur par excellence. Comme son animal de compagnie. Ça le suit toute sa vie ! Blague à part, je crois que trois quarts des musiciens sur la planète fument de l’herbe. Avec le cannabis, en effet, je pense que tu captes complètement les ondes du cerveau.

Mais alors… N’y a-t-il pas de mauvaise surprise en réécoutant à jeun ?

Non, le cannabis n’est pas de l’alcool non plus. Tu ne déroutes pas ton cerveau au point de regretter des choses le lendemain ! Le « bedo » (1), c’est quand même vachement plus contrôlé comme défonce. Surtout quand tu fumes tout le temps. Quelqu’un qui fume un joint une fois de temps en temps, c’est comme s’il se prenait une bouteille d’alcool dans le nez, mais quand tu fumes tous les jours, c’est différent. D’ailleurs Snoop dogg fume tous les jours et ça ne l’a pas empêché de faire une grande carrière.

Revenons-en à toi, Lossa. Peux-tu nous raconter ton parcours musical?

J’ai commencé en écoutant une cassette de LL Cool J. J’avais 12 ans, je crois, et c’était la première fois que j’entendais du rap. J’ai pris un électrochoc. Je me suis dis : c’est quoi cette musique de ouf ? À cette époque, il n’y avait pas encore une musique qui m’avait épaté. Il y avait déjà la funk, la pop… J’aimais bien certaines choses, mais je n’étais pas encore fan d’un style musical en particulier. En écoutant du rap, j’ai tout de suite adhéré! Au tout début, j’avais mis deux platines de salon ensemble, acheté une petite mixette et commencé à mixer des disques de rap. Ensuite j’ai fait mes premières instrus en achetant des break beats.

Qu’est ce qu’un break beat?

C’était des vinyles avec des loops (2) de batterie. Je n’avais pas de sampler (3), j’avais rien à l’époque et je faisais tourner en synchro des samples et des loops. Je mettais deux platines, l’une envoyait la batterie pendant que sur l’autre je préparais mes boucles de samples. Après j’ai acheté mon premier sampler, un SR10, c’était celui de beaucoup de stars aux États-Unis. Je me souviens, il n’y en avait qu’un seul, et je l’ai acheté immédiatement.

La musique que tu composais était faite uniquement à partir de samples de morceaux existants ?

Au début des années 90, le rap ne se faisait qu’à partir de samples. Il était mal venu de faire des compositions avec des arrangements, des synthétiseurs etc… Il fallait trouver des loops dans n’importe quel style musical et construire un morceau à partir de ça.

Du coup c’était un vrai plaisir de passer des heures à éplucher plus de 50 disques sur une platine, à écouter toutes les portions pour savoir ce que tu vas prendre ou pas. Bien évidemment ce processus se faisait en fumant. En fait c’est comme si tu étais dans un lounge, tu écoutes la musique, détendu, et d’un coup tu stoppes sur une partie. Avec le sentiment d’élévation que procure le THC (4) tu ressens plus fortement encore les émotions. Si tu aimes un morceau tu vas l’adorer et inversement un morceau que tu n’aimes pas trop, tu vas le détester. Selon moi le cannabis est un exhausteur de sensations. Ça élève le son à un niveau que tu ne peux pas avoir si tu n’as pas fumé. La musique c’est une question de perception, tu t’en rends compte quand tu vas en club et que tu danses sur le dancefloor. Après deux verres, tu ressens la musique complètement différemment. C’est plus intense.

Et le reggae dans tout ça ! Ils en ont fumé de l’herbe !

Les musiciens jamaïcains fumaient de l’herbe mais par religion dans le but de s’élever vers Jah (5). De toute façon, le reggae et les soundsystems étaient très proches du rap.

Peux-tu expliquer aux lecteurs de R.B.L ce qu’est un soundsystem ?

Il s’agit de soirées improvisées dans des caves. Les organisateurs amenaient une grosse sono (le soundsystem est un système de son en français) avec un DJ Jamaïcain qui hurlait au micro, avec de l’écho. Ensuite, ça s’est exporté dans le Bronx, aux Etats-Unis, dès le début du mouvement Hip-hop.

Je dirais que dans tous les courants culturels, que ce soit dans les milieux littéraires ou musicaux, il y a eu de la drogue. Regarde, par exemple, les écrivains se droguaient beaucoup. Tous les grands musiciens étaient de grands drogués. Bob Marley, Jimmy Hendrix, Eric Clapton. À la limite, l’herbe c’est ce qu’il y a de plus sain dans le registre. Tu ne meurs pas d’une overdose après un joint.

Parfois, l’herbe sauve des dépressions des gens qui sont angoissés à l’idée d’avoir un cancer. Ça les ramène au calme. Ce n’est pas si négatif que ça. Le processus de guérison est alors facilité. Entre quelqu’un qui stresse sur sa maladie tous les jours et quelqu’un qui se trouve dans un meilleur mental grâce à l’herbe, il n’y a pas photo !

Quels sont alors les côtés négatifs selon toi ?

Tu te réveilles un peu fatigué.

C’est tout ? Mais, sur le long terme, les joints n’ajoutent-t-ils pas un supplément d’anxiété et de repli sur soi ?

Pour certaines personnes, oui. Personnellement, ça ne m’a pas fait cet effet là. Ça dépend de la nature de chacun. Il y en a pour qui deux trois joints sont suffisants pour être déstabilisés, d’autres pour qui ça influence moins. Selon moi, il y a des profils de personnes faites pour fumer et d’autres à qui ça ne convient pas du tout. Malheureusement certains fument malgré tout et ça, je ne comprends vraiment pas pourquoi… En tout cas ça donne un bon feeling pour commencer une composition. Ça va de pair avec la musique.

Revenons justement à la musique, et à ta carrière… Raconte-nous, Lossa, comment tout a décollé?

Il y a eu un concours de rap sur M6 organisé par Olivier Cachin. Le thème était L’Anti-drogue. Contre les drogues dures. À cette époque, on faisait des instrus et je me suis dit : on va aller en studio et rapper dessus avec un ami.

J’ai envoyé à M6 le résultat et on a gagné le concours ! Cela m’a donné envie de continuer le rap. À l’époque il n’y avait pas de compétitions, très peu de gens faisaient du rap. Il y avait seulement NTM et IAM. J’avais 13 ans. Ensuite j’ai fait ça plus sérieusement, j’ai commencé à écrire, j’ai acheté mes premières platines réelles, les Technics MK2. Il y avait un petit sampler intégré. C’était une époque formidable.

Suite à cette expérience, j’ai fait un album dans un studio dans le 19ème à Paris. La personne qui me louait le studio a tellement aimé qu’à la moitié de l’album elle m’a proposé de produire l’album. C’est donc ce qui c’est passé.

Quel était ton nom de scène à cette époque ?

DIABLO.

Ton nom BAD Lossa, c’est venu à quel moment ?

C’est à l’époque où l’on a fait les « deux salopards » avec mon ami Fléau. À cette époque j’avais arrêté de fumer alors qu’eux fumaient tous. Il faut dire qu’il y a malgré tout l’influence de ton entourage. Quand tu regardes les autres fumer et que toi, tu restes comme un con sans rien faire… En réalité, tu ne tiens pas longtemps.

Quelle a été la suite?

J’avais signé chez EMI en 1992. On a fait un album entier. On a envoyé le vinyle a toutes les boites de nuit et ils l’ont passé. J’étais vraiment très content. Le titre s’appelait d’ailleurs « Mary-Jane ». Il est passé sur NRJ. Il parlait de Marijuana. EMI adorait et, à ce moment là, le CSA vint censurer le titre. Le CSA était très dur à l’époque. Ils avaient censuré aussi le hit OCB. Dans ce titre, je racontais l’histoire d’une femme qui s’appelait Mary-Jane. Elle était un peu comme une prostituée. Si tu l’appelais une fois, tu étais condamné à la rappeler. Tu auras beau l’aimer autant que tu veux, elle ira avec tout le monde et se fera payer par tout le monde…

Mary-Jane n’est pas la femme dont tout le monde rêve je crois… Quelle est ton actualité musicale ?

Actuellement je fais du beatmaking (6). Je suis également ingénieur du son. J’ai récemment produit des titres pour le rappeur américain Neezy Nice. Je travaille aussi avec plusieurs artistes américains sur des projets assez variés

Ça aurait pu être un concept original : le seul rappeur qui ne fume pas, non ?

Au final, je crois qu’il y en a beaucoup qui ne fument pas. Bon, c’est vrai qu’aux Etats-Unis tu peux être certain qu’ils fument tous. Mais en France tu as plein de rappeurs qui ne fument pas et qui ne boivent pas non plus, surtout dans la nouvelle génération. Les anciens fumaient tous, surtout du shit (le haschich). Personnellement, le shit, je trouve ça destructeur pour la musique. À la base, c’est fait pour calmer les gros nerveux. Le shit est souvent coupé au henné, au plastique et autres cochonneries. C’est moins pur que l’herbe. Ça à l’effet d’un tranquillisant. Ça ankylose l’esprit et les membres alors que l’herbe te met dans une dynamique plus festive. L’herbe, c’est aérien !

Interview par Jonathan Lévy-Bencheton

Fumer ou vivre : interview d’Arthur Choisnet

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Rebelle(s) : Tu as co-écrit avec ton pote Ylane le court métrage plusieurs fois primé « Première fois », sur le sujet de la drogue. D’où vous est venue cette idée de faire un film sur ce thème et pourquoi ?

Arthur Choisnet : Avant tout, nous souhaitions changer de registre. Nous sommes plutôt issus de la comédie, alors écrire et réaliser un drame relevait un peu du défi pour nous. Mais ça nous a beaucoup plu de nous prêter au jeu. Nous sommes très fiers de notre film : après avoir reçu plusieurs prix dans différents festivals, nous l’avons mis sur internet, et là, plus de 90 000 vues en une semaine et il a été partagé des milliers de fois.
Mais pour répondre à la question, nous souhaitions véhiculer un message à travers une forme d’art. Nous aurions pu écrire une chanson pour traiter ce sujet, mais étant cinéastes, l’idée pour nous d’en faire un film était logique. Pour ceux qui n’ont pas vu le film, nous abordons le sujet d’une drogue dure, l’héroïne.
J’ai rencontré plusieurs personnes qui soit en ont déjà pris, soit connaissent des gens de leur entourage ou de leur famille qui en ont déjà pris, et la fin de chaque histoire n’est jamais très heureuse. Ça nous a conforté dans l’idée de faire ce film. On savait que ça allait parler à beaucoup de gens.

Et le cannabis, tu ne penses pas que c’est plutôt cool, pour un artiste, d’en fumer ?

À vrai dire, je n’ai jamais compris pourquoi on associait le cannabis aux artistes. C’est une drogue très répandue dans le milieu artistique, certes, mais je ne pense pas qu’un artiste fume plus qu’un employé de bureau. Personnellement, j’ai beaucoup d’amis artistes qui ne fument pas. Et ce sont d’ailleurs des gens très talentueux. Alors peut-être qu’on fait moins de bruit. On sait bien qu’un arbre qui tombe fait beaucoup plus de bruit qu’une forêt qui pousse. Donc pour répondre à votre question, non, je ne penses pas que ce soit « cool » de fumer du cannabis. J’aime l’idée d’être authentique, de vivre au temps présent, de ne pas être influencé par une substance qui agit sur mon comportement et mes émotions.

3. Revenons-en à toi, Arthur. Peux-tu nous raconter un peu ton parcours de comédien ?

J’ai commencé le théâtre en 1999. J’avais 7 ans à l’époque. Je faisais ça en tant que simple activité extra-scolaire. Je trouvais ça tellement génial ! Quand on a fait un spectacle devant une centaine de personnes, j’ai pris un tel pied à jouer et à faire rire les gens, que j’ai su que ça me suivrait pendant encore longtemps. J’ai donc fait du théâtre pendant 6 ans, puis j’ai arrêté plusieurs années. Je suis revenu à Paris, et je n’y trouvais pas de cours très intéressant. J’ai donc un peu laissé ça de côté. Puis un ami m’a proposé de jouer dans son premier court métrage. Il me proposait le premier rôle parce qu’il cherchait quelqu’un qui fasse du Parkour (Yamakasi, David Belle, banlieue 13…etc). Comme je pratiquais ce sport depuis plusieurs années déjà, c’était une superbe occasion pour moi de remettre le pied à l’étrier. Alors j’ai tourné ce film, ce qui m’a valu de rencontrer mon premier agent, et de réellement démarrer ma carrière de comédien. A aujourd’hui j’ai tourné pour Éric Tolédano et Olivier Nakache (Intouchables, Samba…), Jean-Pierre Jeunet (Amélie Poulain…), Joann Sfar, Diastème, Samuel Benchetrit…
C’est évidemment un travail de tous les jours et j’en veux toujours plus, mais je suis déjà très content du chemin parcouru.

Bon, comme le sujet de ce numéro, c’est le joint, j’insiste un peu : qu’est-ce que tu dirais à ceux qui pensent que fumer développe le sens artistique ?

Et bien, je ne me suis jamais permis de faire la morale à mes potes qui fument. Je leur donne simplement mon point de vue et ils en font ce qu’ils veulent. L’un de mes potes m’a confié qu’il était tout le temps fatigué. Il devenait un peu parano sur le regard que les gens portaient sur lui. Il était de plus en plus mal dans sa peau, il a même trompé sa copine alors qu’il avait toujours été fidèle jusque là, bref, de son point de vue il était en train de déconner. Je lui ai simplement conseillé de faire un test : arrêter de fumer pendant un mois, et remarquer le changement. On s’est eu au téléphone quelques semaines plus tard. Il avait changé du tout au tout. Il avait la banane, il réussissait ce qu’il entreprenait et surtout, il était vraiment en forme.

Le problème que j’ai observé chez les gens qui fument, c’est qu’ils vont avoir l’air détendu, zen, posé pendant quelques temps, puis tout d’un coup avoir une saute d’humeur, un truc qui les fait chier. Mais d’un coup. Assez brutalement. Et même eux ne se l’expliquent pas vraiment.
Personnellement je sais que je vis pleinement mes émotions et j’en suis conscient.

Bon, mais toi t’es un sportif, tu fais des sauts périlleux, du parkour, des arts martiaux, c’est peut être pour ça que tu ne fumes pas. Mais les musiciens, tu ne crois pas que ça peut les rendre plus créatifs ?

Raison de moins ! Si à la rigueur tu es sportif, tu peux toujours aller transpirer un bon coup pour éliminer un minimum de toxines. Mais si t’es ramolo du bulbe, je trouve ça dommage d’ingurgiter une substance qui, on le sait (et les fumeurs aussi), tue le corps à petit feu. Fondamentalement, si tu as besoin de prendre des drogues (peu importe laquelle d’ailleurs), c’est qu’il y a un vrai souci à la base. Le fameux pote dont je parlais tout à l’heure a commencé à fumer quand son père s’est barré du jour au lendemain de la maison. Ce que je veux dire c’est qu’on ne décide pas de détruire son corps par pur plaisir. Si tu cherches vraiment des sensations de plénitude ou aériennes, va à la fête foraine. Sensation garantie ! Blague à part, j’estime que la créativité et l’inspiration ça se travaille. Et c’est d’ailleurs d’autant plus gratifiant de réussir une oeuvre qu’on sait le travail que cela a nécessité. Avoir conscience des barrières qu’on a dû franchir. C’est mon point de vue.

Et autour de toi, est-ce que tu vois beaucoup d’artistes qui fument des joints, ou qui prennent d’autres drogues ?

Il y a de tout autour de moi. Il y a des gars qui se roulent cinq bedos par jours et qui tournent au ralenti, il y a ceux qui se font le petit bedo du soir, ceux qui ne fument qu’en soirée, et les autres : ceux qui ne fument pas. Et je ne jette pas la pierre aux fumeurs, loin de là. Mais je leur souhaite simplement de s’intéresser pleinement au sujet comme j’ai pu le faire. Au delà de l’aspect sensation physique et ressenti émotionnel, il y a des effets très négatifs qui surgissent et qui sont incontrôlables.

OK. C’est quoi tes projets pour l’année à venir ?

Je suis en train de créer avec mon pote et co-réal une chaîne youtube qui s’appelle « Les Évadés ». On y poste des vidéos humoristiques, des petits sketchs pour se faire marrer et essayer de faire marrer les gens. Au delà de ça, je tourne régulièrement dans Scènes de Ménages. Je suis l’un des stagiaires de Marion (Audrey Lamy). Dans l’année (je n’ai pas de date précise) sortira Meurtre dans les Landes, un téléfilm pour France 3, dans lequel j’ai joué récemment. Pas mal de projets sont en attente et je ne peux donc rien avancer tout de suite. C’est un métier qui se vit un peu au jour le jour. C’est assez stimulant je dois dire.

Interview par Eric Roux

Demain, c’est aujourd’hui

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Film de Mélanie Laurent et Cyril Dion – France 2 cinéma / Mars films

Enfin un film qui nous change des docus neurasthéniques et catastrophistes de Thema sur Arte.

Demain, film de Cyril Dion et Mélanie Laurent, sorti en 2015, a reçu de nombreuses récompenses dont le César du meilleur documentaire. Cela en fait-il un bon film ? Si vous faites partie de ceux qui ne l’ont pas encore vu sans pour autant avoir choisi de l’éviter, cet article est pour vous. Vous me direz, à 1 million de spectateurs en salle, c’est un peu voler au secours de la victoire.

C’est vrai. Mais il faut rester honnête (en tout cas, vous), certains ne l’ont pas encore vu. Il y en a forcément : même à 1 million, il n’y a pas le compte.

Demain commence par une projection-prédiction terrifiante énoncée posément par deux scientifiques de l’université Stanford : la possible extinction à court terme de l’espèce humaine si on n’agit pas assez tôt ni assez fort face aux dérèglements climatiques induits par une économie jusque-là trop peu soucieuse de l’environnement.

Les auteurs nous baladent ensuite de pays en pays, d’expérience en expérience au sein de communautés qui cherchent – et trouvent – des alternatives durables à nos actuels modes de vie, celui des économies dites avancées comme ceux des pays dits en voie de développement. Ils revisitent tour à tour la façon dont on se nourrit, nos sources d’énergie, notre économie et le fonctionnement de nos institutions démocratiques, du moins pour celles et ceux qui ont la chance – même relative – d’en avoir. Il filment des gens qui ont appliqué leurs idées, qui ont essayé, ont tâtonné, se sont plantés et ont fini par réussir. Sans être lourdement démonstratif, c’est didactique, factuel, enjoué.

Parmi de nombreux expérimentateurs à succès, nous rencontrons par exemple au fil du parcours de la petite équipe :

– Un fonctionnaire anglais heureux qui raconte combien il était aveuglé par les impératifs de la bureaucratie avant que des hurluberlus lui fassent péniblement comprendre que leurs initiatives de culture de légumes en ville était une des solutions aux multiples problèmes auxquels il était confronté, alors qu’il les croyait insolubles.

– Un couple d’agriculteurs néo-ruraux, ni bobos ni babas, obtenant en Normandie des rendements dix fois supérieurs à ceux de l’agriculture industrielle grâce à l’amendement raisonné des sols, l’association astucieuse des plantes entre elles et la densification des cultures.

– Un directeur d’école finlandais (la Finlande est régulièrement en tête des classements internationaux en matière d’efficacité de l’éducation), à la question :  quel est le secret de votre réussite ?  – répondant : «Very small bureaucracy, Autonomy, Trust, No national testing » et encore « Nous passons notre temps à enseigner, pas à tester ni à classer ».

Ca fait réfléchir…

– Un cadre de l’agglomération de San Francisco qui vous dit avec conviction et fermeté, tout en vous faisant visiter son domaine – une décharge à ciel ouvert – que vous payez d’autant plus d’impôts que vous vous écartez des règles fixées par la ville en matière de tri des déchets.

Il est intéressant de constater que certains des exemples présentés ne montrent pas des gentils hippies mais des administrations souriantes pour la caméra qui ne rigolent pas pour autant et vous disent froidement que vous allez banquer velu si vous ne suivez pas les consignes. On voue aux gémonies, moi le premier, les ayatollah verts de la mairie de Paris, mais ils existent ailleurs, en encore moins drôles. Deux doigts d’initiative, un doigt de contrainte ?… On comprend de toute façon, petit à petit, que tout ceci ne va pas se faire tout seul, ni sans douleur – c’est à dire pas sans adaptation – mais que les choses avancent dans certains coins de notre petite Terre.

Probablement soucieux de ne pas faire l’unanimité – c’est toujours suspect – le film plutôt apprécié par la critique a aussi subit un flinguage en règle, d’aucun lui reprochant de jouer par trop « positif » ou de ne pas assez pratiquer l’activisme politique.

Est-ce le style « chabada » du film qui a donné des boutons aux grincheux ? Peut-être. L’accusation de ménager les multinationales est infondée : Cargill, Coca-Cola, Monsanto, etc. sont clairement désignées comme fauteurs de troubles écologiques. Le reproche de cultiver l’espérance est justifié : soyons-en redevables aux auteurs.

Demain a donc quelques mérites. Si ce film optimiste a contribué à faire évoluer les mentalités et redonné un peu d’espoir à ceux qui l’auront vu, tant mieux. Non qu’il faille se cacher les yeux, non que les catastrophes écologiques que mettent en scène les émissions qui dénoncent et se lamentent sur notre futur ne soient pas probables ou même avérées, mais nous plomber le moral à coup de documentaires en H.D. sur des mines de lignite à ciel ouvert ou des rivières polluées au césium ne nous fait pas pour autant réfléchir à ce qui pourrait se faire à notre échelle, dans notre petit chez-nous, à portée de main.

En effet, comment aller au-delà du mur de sidération induit par les informations dont on peut se dire qu’il leur arrive d’être alarmistes, mais dont on sait qu’elles ont quelques raisons d’être alarmantes ? Elles nous montrent des problèmes planétaires dont la résolution nous apparaît comme impossible. Tant d’intérêts qui nous échappent, tant d’acteurs incontrôlables, tant de sources de pollution. Comment obtenir des effets rapides et durables, comment changer des comportements ?

En matière de développement durable et de conscience écologique, Demain ne délégitime pas les actions collectives, ne dispense pas les pouvoirs publics d’en faire plus, ne dédouane pas chacun de ses responsabilités. Pas besoin d’être un occultiste disciple de Rudolf Steiner ou un fan de Pierre Rabhi pour comprendre et apprécier à leur juste valeur les initiatives mises en avant, et se dire qu’on peut soi-même participer, « prendre sa part ».

Principe de réalité : le retour à l’état de nature, à l’état sauvage que certains appellent de leurs vœux est totalement illusoire, du moins pour ce qui est de l’environnement. Ce qui concerne l’urbanité, la civilité et l’humanité de nos contemporains est un autre sujet… On peut donc supposer qu’à l’ère de l’anthropocène, nous allons plutôt vers une artificialisation intégrale de la planète. Les projections de la population mondiale pour 2050 donnent quelque chose comme 9,5 milliards d’humains dont près de 65% vivront en ville, contre 30% pour 2,5 milliards en 1950. Soit pas loin du quadruplement du nombre de terriens en un siècle.

Les solutions existent mais, d’ici là, va falloir se bouger si on veut encore pouvoir bouger, demain.

Eric Desordre