Société(s)

Société(s)

Les policiers ont peur !

Illustration - policiers en opération - © Colin Loève uptaken.com
Illustration – policiers en opération

Les policiers ont peur, ils ont peur des délinquants, des loubards, des dealers, des terroristes qui eux n’ont plus peur de la police depuis belle lurette. Les policiers veulent être protégés. Ils ne savaient pas, lorsqu’ils se sont engagés, que leur métier représentait quelque danger. Ils pensaient que leur carrière serait un long fleuve tranquille. Ils voudraient, les pauvres persécutés, qu’on engage des flics pour les protéger et des flics pour protéger des flics qui protègent les flics.

La police française est pourtant la plus importante des pays européens. On a augmenté son effectif, on lui a même adjoint des militaires pour lutter contre le terrorisme. Pourtant, ça n’est jamais assez. Si les policiers français sont inefficaces, qui est responsable de leur inefficacité ? Ils devraient se poser la question. Ils préfèrent manifester. Ce qui a déclenché leur ire, c’est le geste criminel de voyous qui ont lancé, dans l’intention de tuer, un engin incendiaire dans une voi- ture de police où patrouillaient deux agents qui ont failli griller vif. Le nombre n’aurait pas pu empêcher un tel crime. Ces voyous considèrent leur territoire comme conquis et n’acceptent pas la présence policière qui les empêcherait de se livrer à leur trafic. Je ne vais pas reprendre le constat sur les banlieues délaissées où s’est créée une zone de non-droit. Les policiers n’y interviennent qu’en grand nombre pour y arrêter les indigènes plus en fonction de la couleur de leur peau que de leur degré de délinquance et pour en repartir aussitôt, laissant l’espace libre aux dealers et autres délinquants.

Avoir supprimé la police de proximité fut une grave erreur. Nous n’avons plus que des policiers de repli ou de conflit qui brillent par leur inefficacité. La police, plutôt que de trembler de tous ses membres ou de hurler sur les toits que les voyous sont méchants et que les pouvoirs publics les abandonnent, devrait se poser des questions sur sa propre responsabilité.

Par Maurice Cury

Confusion des esprits – Dossier Quel bordel pour demain ?

0
Brain © Dierk Schaefer - CC BY 2.0
Brain © Dierk Schaefer – CC BY 2.0

Le lecteur souffrant d’un déficit de l’âme est prié de renouer avec son imagination. Et de l’entraîner, si possible. Car le thème de ce Rebelle(s) numéro six met sacrément en difficulté notre « fonction du possible ». Quelles acrobaties, quelles contorsions psychologiques demande le dépassement de l’autoréférentialité culturelle et selon l’époque ! Cet effort est pourtant nécessaire si l’on veut aboutir à un minimum d’objectivité.

Le bordel d’aujourd’hui n’est-il pas assez démesuré pour confondre les esprits sur le futur que nous réserve notre chère société ? Cette dernière, comme la Pierre des philosophes, se pare déjà d’infinies désignations : industrielle, post-industrielle, moderne, postmoderne, des loisirs, de l’information, de consommation…
Les nouveautés abondantes dont elle accouche ne sont pas toujours bien compréhensibles ni inoffensives. Quand elles ne se révèlent pas de véritables monstres : théorie du genre, transhumanisme, technosphère toujours plus envahissante et aliénante, hommes d’État militant dans des partis de Gauche et pratiquant des politiques de Droite, sur-réchauffement de la planète aux tons d’apocalypse, mort décrétée de Dieu n’empêchant pas (et peut-être même renforçant) les fanatismes religieux en tous genres…

Avec le paradigme de la croissance infinie

Conjuguons tout cela avec le paradigme de la croissance infinie mettant chaque jour davantage en péril notre survie sur la Terre et nous appréhenderons toute la difficulté à échapper à cette confusion des esprits qui, telle une malédiction, nous imprègne actuellement. Avouons que l’imagination d’un scénario plus bordélique que cette situation plaçant quotidiennement l’homme moderne dans une rumeur de fond médiatique sournoise favorisant l’hallucination lucide relève d’une véritable entreprise héroïque.

Pourtant, dans ma pratique psychanalytique, j’assiste depuis quelques années à une augmentation de cas d’analysants souffrant d’une sorte de mal-être existentiel et identitaire dont la prise de conscience relève du même effort. Des hommes et des femmes de tout âge remettent en cause leur dépendance du « système » et tentent de desserrer l’étau emprisonnant la dynamique pourtant puissante liée à leur processus d’individuation. Certains décident d’aller vivre à la campagne ou d’ouvrir des fermes didactiques en ville, d’autres de lutter pour la préservation de la biodiversité, d’autres encore de renouer avec la part d’animisme qu’ils redécouvrent en eux… « Devenir individu » est de nos jours toujours plus lié à un besoin de faire de l’ordre et du ménage à l’intérieur comme à l’extérieur de soi et de reprendre contact avec les réelles exigences de l’âme liées notamment au Mystère et à la Nature.

Si quelque part dans son œuvre C.G. Jung écrit que « si le monde va mal, c’est parce que l’homme va mal », aujourd’hui il paraît nécessaire de compléter l’illustre diagnostic par l’affirmation opposée, à savoir que si l’homme va mal, c’est aussi parce qu’il se trouve soumis constamment aux mille influences d’une société gouvernée par un système économique vécu inconsciemment comme une religion avec ses divinités (Croissance, Profit, PNB, Développement, Progrès…), ses cultes (monnaie, consumérisme, modes…), ses temples (bourses, banques, entreprises…), ses oracles (indices bousiers, instituts de rating, observatoires économiques…), ses apôtres (les Berlusconi en tout genre, les hommes et femmes « de succès »…), ses sentiments de culpabilité spécifique (ne pas gagner assez d’argent, ne pas être assez en vue…), ses pénitences, ses sacrifices… Il semble donc peu probable que sans une réelle prise de conscience collective des valeurs impropres véhiculées par le signifiant-maître « économie » le bordel qui est aujourd’hui notre lot puisse un jour diminuer, voire disparaître.

par Antoine Fratini

Article extrait du dossier de Rebelle(s) n°6

Moi, Toi, Nous

0
hamid_janipour_photo_ane
©Hamid Janipour

Le selfie apparaît aujourd’hui dans l’imaginaire populaire comme à la fois un plaisir narcissique et un fléau collectif. Hamid Janipour a voulu en faire un objet d’art et de découverte du Moi.

Il a proposé au cours de l’année 2015 à 20 hommes, femmes et enfants de Téhéran qui ne s’étaient jamais livrés à cet exercice, de se prendre en photo, seuls ou accompagnés afin de capturer l’expression de leur individualité non encore dévoyée par l’habitude. Parallèlement il se plaçait en spectateur, les photographiant smartphone ou tablette à la main, occupés à offrir leur visage à l’appareil.

Le résultat est étonnant. Parfois maladroits, toujours authentiques, les visages et les regards se livrent sans filtre, accrochant l’œil du spectateur témoin de la première expérience narcissique de ceux dont l’environnement ne s’y prête finalement pas vraiment. De son côté, le photographe agrandit la perspective, livre ce que le cadre du téléphone soustrait à notre perception : le tableau complet dans lequel l’autoportrait prend place. En multipliant les points de vue, il nous permet de regarder celui qui se regarde.

Le selfie peut être source d’agacement, de ridicule, certains cherchent et trouvent la mort pour le plaisir d’admirer leur propre reflet, mais l’art est capable de tout détourner en expérience artistique. C’est ce que Hamid Janipour réussit à accomplir en nous offrant une autre vision de ce que les smartphones n’ont pas introduit de mieux dans la société.

Vous pouvez retrouvez les vingt diptyques de l’exposition «Selfies Of The Inexperienced» à la galerie L’Aléatoire, 20 rue de Bièvre, Paris 5e, jusqu’au 3 décembre 2016. En partenariat avec la Dena Gallery de Téhéran. 

 

Fanny Durousseau

Trump, un sketch permanent

 

 

©Julie Feydel

 

Trump, un sketch permanent

Nous venons d’assister à l’élection d’un clown, véritable showman, faiseur de punchlines simplistes, comme peut-être jamais l’Amérique n’en avait produit jusqu’aujourd’hui, et en même temps ce pays, véritable superpuissance du spectacle, possède, seul au monde, le chic pour accoucher de ce type d’individu.

On se réveille et on a mal un peu partout, on souffre surtout de l’imbécilité qui peut avoir conduit une partie de l’Amérique profonde à voter pour ce prince de la téléréalité, davantage intéressé par les fesses des femmes que par une politique digne de ce nom.

Mais qui avait-on en face ? Hillary Clinton. Elle ne faisait pas le poids et les sondages se sont complètement plantés. Un(e) autre Clinton à la maison Blanche ? Pas sûr que les américains le souhaitaient. Et pour succéder à Obama, en plus, il fallait quelqu’un de fort, une personnalité (femme ou homme) qui donne envie. Et Hillary n’a pas donné envie. Pas une seconde. Sa campagne, en un mot, s’est avérée désastreuse. Pas l’ombre d’un programme adapté aux besoins des États-Unis d’aujourd’hui, pas l’ombre d’une idée nouvelle, des enquêtes un brin étranges sur son compte, et une stratégie anti-Trump qui aura probablement causé sa perte.

Quitte à choisir un « vieux » ou une « vieille »  pour représenter les démocrates, autant avoir opté pour Bernie Sanders, qui lui au moins défendait des valeurs profondes, quand bien même certains pouvaient être en désaccord. Il est dit aujourd’hui que Bernie l’homme de gauche aurait pu battre Trump. Possible. On ne le saura jamais…

En attendant, le monde devra subir quatre longues années durant (huit ?) un homme dont on craint les dérapages et les couacs, les incidents diplomatiques à venir (voir sa vision de notre pays…) une politique intérieure dure, un recul du droit des femmes, une volonté de non immigration assumée, bref un « white male » non progressiste et guerrier, une sorte de Bush Jr déversé dans le corps d’un Jean-Marie Le Pen, une fusion improbable qui va s’attaquer à tout ce qui ne va pas dans son sens.

Certains sur internet appellent à fuir au Canada, un peu comme si chez nous Marine Le Pen élue nous donnait envie de fuir en Belgique ou en Suisse.

Oui, on a envie de dire : courage, fuyez !

Mais cette élection ne fait-elle pas que confirmer au final la dérive droitière que le monde est en train de subir de plein fouet ? Et nous ne parlons pas d’une droite gaulliste, ou gaullienne comme on voudra, mais d’une droite dure, sévère, punitive, autoritaire, et qu’on peut aller jusqu’à qualifier également de nihiliste, car non ouverte sur le monde, penchant pour la suprématie de l’argent comme seul critère de différenciation.

Nous parlons bien d’une droite du désœuvrement et du spectacle, une droite bleue marine qui n’est pas sans rappeler, par ses valeurs, la montée d’un certain extrémisme qui commence maintenant à dater, et on sait que la mémoire n’est pas le point fort actuel de notre civilisation.

Essayons de conclure par une note positive ce constat accablant et défaitiste : Trump l’a montré pendant sa campagne, c’est un sketch permanent à lui tout seul. Alors certains seront heureux et gagneront mieux leur vie : les caricaturistes et comiques de tout poil n’auront pas à chercher bien loin leur source d’inspiration. Car si l’amertume l’emporte, au quotidien, eux auront de quoi faire. Et pour longtemps.

 

Christophe Diard

Quand le diable sortit de la salle de bain

quand-le-diable-sortit-de-la-salle-de-bainsIl me tardait de trouver un vrai, un bon roman sur la précarité, sans trop de pathos, un roman qui traiterait de notre époque, dans laquelle les moins de trente-cinq ans sont voués à eux-mêmes, un roman qui aurait une portée onirique, je me demandais qui relèverait le défi, qui avait suffisamment lu Ask the dust de John Fante, La Faim de Knut Hamsun et Dans la dèche à Paris et à Londres de George Orwell pour pouvoir nous pondre un récit qui nous entraînerait non seulement dans le réel, en nous racontant une histoire dans laquelle le héros ou l’héroïne subirait les affres du quotidien, du chômage, d’une mentalité non bourgeoise qui serait la sienne, se confronterait sans arrêt aux petites humiliations subies par les pauvres, en permanence parqués dans leur solitude, aux jugements familiaux, mais aussi dans une dimension onirique, j’attendais un roman qui nous sorte de notre quotidien tout en nous y ramenant, j’attendais un roman qui soit véritablement novateur, qui contienne un peu de cette modernité qu’on trouve dans certains films, j’attendais un roman joyeusement bordélique, complètement foutraque, truffé de petites pépites, j’attendais d’être surpris, choqué parfois, ému souvent, de ressentir les imperfections d’un texte comme des éléments disparates d’un visage qui feraient partie d’un tout, et qu’on ne nommerait plus des imperfections mais des aspérités nécessaires pour donner de la couleur aux mots, je me lamentais parce qu’un roman (contemporain) ne m’avait plus séduit depuis la radicalité dégagée par  Histoire de la violence  d’Édouard Louis, et ça fait un bail, alors je me rabattais sur des essais, sur d’autres types de lectures, et puis j’écrivais mes propres textes, évidemment, mais rien ne vaut un bon roman, on s’y plonge, on en ressort un peu changé, la littérature a cet effet-là sur les consciences, elle modifie notre perception, mais en douceur, on revient à un livre longtemps après, et on n’est plus le même, et quand un roman est bon et nous touche, ce qui devient de plus en plus rare, on est à la fois triste et heureux que ça se termine, et c’est ce que Sophie Divry a réussi à faire dans son texte.

Quand le diable sortit de la salle de bain, Sophie Divry, Éditions Noir sur Blanc, collection Notabilia, 18 euros

Sorti en 2015

Christophe Diard