Interview : Laurent Mauduit diagnostique la mort du réformisme devenu impuissant

Quand Laurent Mauduit s’explique pour REBELLE(S), la magie fraternelle opère. Cofondateur de MEDIAPART, il est souriant et jovial. Il commente d’entrée de dialogue, le « renoncement » de François Hollande, la veille au soir. En m’appuyant sur son ouvrage d’investigation MAIN BASSE SUR L’INFORMATION, paru aux Éditions du Seuil sous le label « Don Quichotte », je lui demande si, selon lui, nous en serions là sans une certaine « démolition » systématique, par la Presse, du personnage carentiel. Sa réponse fuse, nette et tranchée. Mauduit me cite l’ouvrage célèbre de Marc Bloch, L’ÉTRANGE DÉFAITE, témoignage écrit en 1940 et tentant de discerner les raisons de la défaite française lors de la bataille de France pendant la Seconde Guerre mondiale : sclérose des élites et des bureaucraties, responsabilité des gouvernants, crise du régime parlementaire, carence des chefs… Le grand républicain expliquait que la débâcle n’était pas une victoire de l’Allemagne sur la France mais une défaite de la France sur elle-même : « Le pis est que nos adversaires n’y furent pas pour grand-chose ». Pour François Hollande, on peut dire, de la même façon, que le parti socialiste n’a jamais été à la hauteur des enjeux et qu’il est le premier responsable de son propre naufrage. Le choix du Président de ne pas briguer un second mandat, inspire les mêmes constats. Les adversaires du Parti Socialiste ne sont pas pour grande chose dans cette désertion, dans cet échec. Dans l’immense basculement que nous avons connu, du capitalisme rhénan vers un capitalisme à l’anglo-saxonne beaucoup plus tyrannique, ignorant le compromis social, le vieux courant politique qu’est le réformisme est progressivement devenu impuissant. Ce sont à ses ultimes convulsions, à sa mort, que nous assistons aujourd’hui. Et Laurent Mauduit m’évoque sa jeunesse de militant politique dans les années qui ont suivi 1968, à l’époque où il lisait le philosophe Louis Althusser, philosophe membre du Parti Communiste à l’origine d’une importante refondation de la pensée marxiste, dans la mouvance de Roland Barthes et autre Claude Lévi-Strauss. Il me retrace son parcours de journaliste économique, et compare avec humour son itinéraire avec le mien quand j’étais migrant d’une famille maurassienne traditionnelle. Il revient sur ce qu’il appelle « le naufrage de la gauche », celui d’une génération qui fut celle de sa jeunesse avec pour têtes de « manif » des personnalités comme Jean-Christophe Cambadélis, Jean-Marie Le Guen ou Manuel Valls. Il m’évoque enfin son passage du quotidien Le Monde à la création de Médiapart, avec ses 130 000 abonnés sur le net.

JLM : Une Presse indépendante des pouvoirs financiers… N’est-ce pas un rêve d’utopiste, un mirage pour les alouettes ? Chimère sortie toute gesticulante de L’UTOPIE d’un Thomas More revue et corrigée à la sauce contemporaine ?

LM : Il ne peut y avoir une vision du monde sans utopie, bien entendu ! Même en politique, il faut une part de rêve et la « révolution Internet », à mon avis, peut faciliter la mise en expression de cette part de rêve. C’est une étape, une révolution technologique aussi importante que la découverte de la machine à vapeur ou de l’électricité, après tout. Cela change toute la relation entre journalistes et lecteurs. De là est né Médiapart…

JLM : Dans votre enquête d’investigation, vous expliquez très clairement qu’une dizaine d’oligarques parisiens possèdent la majorité des moyens d’information et qu’une poignée de milliardaires comme Vincent Bolloré, Xavier Niel, Patrick Drahi et autre Bernard Arnault tiennent les médias en laisse, multiplient les actes de censure ou suscitent des comportement d’autocensure. J’ajouterai pour ma part que même les médias à la Sauce Front National existent en France grâce à des hommes d’affaires style Charles Beigbeder (le frère royaliste de Frédéric), et aux réseaux conservateurs, voire intégristes, ou « facho », style MINUTE ou MONDE ET VIE racheté récemment par Jean-Marie Molitor. Sortirat- on un jour ou l’autre de ce piège à rats ?

LM : C’est vrai, nous traversons la crise d’une presse anémiée. Nous avons perdu la dimension et la « fonction citoyenne » que cette dernière devrait garder. Alors, comment en réchapper ? Je rêve d’une révolution démocratique qui aurait l’audace de prendre des mesures fortes pour interdire les concentrations auxquelles nous assistons, pour garantir l’indépendance de la presse vis-à-vis des puissances financières comme l’exigeait à la fin de la guerre le Conseil national de la résistance, pour aider à l’émergence d’une nouvelle presse…

JLM : Vous allez jusqu’à écrire dans votre livre (page 420) qu’en France la Présidentielle nous a conduit à une grave anémie de la démocratie, parce qu’elle a asservi tous les contre-pouvoirs, à commencer par ceux de la Presse écrite, parlée, télévisuelle, numérique. Quant à l’aide à la Presse, dans les cas des aides directes, elle sert en priorité les milliardaires soulignezvous ! Je ne vous dirai pas le contraire moi qui, sous une pulsion de passion, de folie et de poésie, ai fondé un bimensuel politique, avec une bande de copains aux portefeuilles modestes, mais riches d’un entêtement d’indépendance farouche…Vous qui avez été « professeur de journalisme », que feriez-vous donc pour dynamiser encore le projet ?
Au fond, l’authentique question revient toujours à la phrase fameuse d’Hubert Beuve- Méry quand il créa le quotidien LE MONDE : « Est-ce réalisable un journal qui puisse vraiment n’avoir aucune espèce de fil à la patte » ?

LM : Je demeure optimiste. Je perçois des signes positifs, des espérances incarnées. Des blogs, des sites, des journaux numériques établis par des jeunes journalistes pleins d’idées neuves, et qui rêvent d’indépendance… JLM : Ainsi, prôner la liberté de la Presse ne serait pas de l’angélisme poétique, au bout du compte ? LM : Vous connaissez la célèbre formule de Gramsci qui, me semble-t-il, résume parfaitement les temps glauques que nous traversons, pour notre démocratie comme pour la presse : « Le monde ancien disparaît, le monde nouveau tarde à naître ; alors dans ce clair-obscur surgissent des monstres ». Face à tous ces dangers qui nous menacent, il est précieux de s’accrocher à l’une de ces utopies dont nous parlions : rendre à notre pays un fonctionnement citoyen, un orgueil démocratique.

Interview de Jean-Luc Maxence

Président, la nuit vient de tomber

Président, la nuit vient de tomber – Arnaud Ardouin, Le Cherche Midi, 2017, 192 p, 19 euros

Cette enquête biographique d’Arnaud Ardoin, éditée par Le Cherche Midi, est devenue en fin d’année un événement éditorial. Il y a en effet quelque chose de déchirant, de poétique même derrière ce superbe titre. Ardoin a su évoquer avec émotion et talent un Jacques Chirac sur le déclin et pourtant resté si populaire dans le cœur des Français ! Chirac comme Président a toujours épousé des causes généreuses (défense des Arts premiers, défense des handicapés), il a su avoir un sens de l’amitié large comme ses mains, même s’il fut un coureur de jupons affriolants au grand dam de son épouse Bernadette… Le Maire, je m’en souviens du temps du Centre DIDRO, quand il accordait et expliquait des subventions généreuses pour secourir une certaine jeunesse blessée par les addictions, savait serrer une main avec chaleur et oublier alors qu’il pouvait paraître parfois triste. Mais, avec lui, le cœur parlait spontanément. L’Humain était tout naturellement en tête d’affiche. Et l’écrivain Arnaud Ardoin a su exprimer ce rayonnement communicatif avec finesse. Cet essai se lit d’une traite, il est sans doute le plus évocateur paru depuis longtemps. C’est un adieu qui devrait toucher par delà les habituels clivages politiques. Quand Ardoin écrit (p. 189) : « Jacques Chirac, c’est Bonaparte avec l’âme d’un moine tibétain… », le journaliste cible juste. De même quand il ajoute : « Cet homme qui a dirigé la cinquième puissance mondiale pendant douze ans est, tout compte fait, un rebelle contrarié », il synthétise sa personnalité et nous fait comprendre pourquoi le personnage public fut aimé au-delà de son parti et le sera désormais comme un des grands mythes de l’Histoire de la République.

Jean-Luc Maxence

La Cause du peuple – L’histoire interdite de la présidence Sarkozy

 

Résultat de recherche d'images pour "la cause du peuple buisson"
La Cause du peuple, l’histoire interdite de la présidence Sarkozy, Patrick Buisson, Éditions Perrin

La parution du livre de Patrick Buisson a été ressentie et commentée d’un point de vue cancanier comme l’ont été les fameux « enregistrements » d’une réunion à la Lanterne, comme l’a été le rapport de la Cour des Comptes mettant en cause l’absence de recours à un marché public pour les commandes de sondages par l’Élysée à l’époque Sarkozy. C’est d’ailleurs moins le contenu du livre lui-même que sa parution et son titre qui ont été commentés, il faut dire que le livre est épais et dense (460 pages dont 10 de notes, des références bibliographiques, des citations etc.) et ne permet pas une lecture cursive. Il y a d’ailleurs un gap entre la présentation du livre, le rouge et noir de la couverture, le titre « emprunté » à la mouvance maoïste du post 68 honni, le bandeau imprimé, « L’histoire interdite de la présidence Sarkozy » et le contenu du livre. Patrick Buisson a induit, il faut le reconnaître, la réception quelque peu sensationnaliste de son livre ! Pourtant, le livre ne recèle aucun « secret », sinon des évidences : Carla Bruni est une bobo de luxe et a soutenu avec sa sœur des militants terroristes italiens réfugiés en France, Fillon présentait un double visage, critique derrière le prince, servile en sa présence etc. Le seul secret véritable ou du moins que Patrick Buisson voudrait ériger en secret (sans doute pour assumer pleinement le rôle de Geheimnisrat), c’est qu’il a effectivement joué un rôle important de conseiller du président Sarkozy, pendant la campagne électorale de 2007, jusqu’en 2008, puis de nouveau pendant la campagne de 2012. Dans l’intervalle, il n’a pu que se lamenter de n’être pas écouté !

Du moins, Buisson a aidé

Ceci est important, puisque toute la thèse de Patrick Buisson et elle est intéressante, est que le peuple (il en a une définition un peu floue : pas une classe sociale, pas non plus un mythe, peut être tout simplement ceux qui n’appartiennent pas à l’élite, aux classes éduquées) ne souffre pas d’un manque de pouvoir d’achat, pas forcément même du chômage ou de la crise économique, mais avant tout d’une perte de sens. « L’ostracisme professé envers le vote populiste eut donc l’heure de donner bonne conscience à tous ceux qui, pour des raisons plus ou moins nobles ou désintéressées, prirent le parti d’ignorer la souffrance sociale et le souci holistique, l’angoisse profonde de dilution du collectif qu’il manifestait face aux désordres de l’individualisme libéral. » (p. 66). Cette phrase résume bien le combat de Patrick Buisson. Qui, au contraire de ce qu’affirment trop rapidement ceux qui font un amalgame facile entre le journal Minute, le Front National et la droite traditionaliste le taxe de maurassien voire de fasciste. Maurassien, il ne l’est pas vraiment, en tout cas politiquement. Étatiste et jacobin, il se différencie du régionaliste que fut Maurras, même si son catholicisme d’ordre plutôt que de foi l’en rapprocherait. Fasciste pas plus. Plutôt que de répéter les erreurs passées et d’être encore en retard d’une guerre, abandonnons ces invectives anachroniques. Il faut dépasser les jugements simplistes et s’intéresser à ce que dit Buisson. Parce qu’il est un des rares politiques à abandonner le refrain trop entendu sur la crise économique, les explications socio-économiques de la misère du monde et que dès lors, il accorde une vraie considération au peuple, en prenant au sérieux sa capacité à chercher du sens et à considérer que les hommes politiques doivent incarner une puissance populaire plutôt que d’apporter des solutions technocratiques à des problèmes matériels. Et parce qu’il est un des seuls politiques, avec parfois le Front National à estimer la parole populaire, à ne pas la taxer du méprisant adjectif de populiste, il faut discuter son diagnostic et les solutions qu’il avance, en ne déniant pas les problèmes qu’il pose. En ce sens d’ailleurs, comme dans son attitude par rapport à l’Europe il est plus proche de Mélenchon que d’aucun autre candidat ! Il faut donc prendre au sérieux le diagnostic sur la malécoute du peuple que fait Buisson, tout en étant critique face à ses solutions. Non par moralisme, mais par réalisme ! En effet, le postulat de Buisson est que le peuple serait nostalgique d’une identité française perdue et que celle-ci serait le reflet de siècles d’histoire tendant à la France une et indivisible, enracinée et même préservée de toute invasion barbare. Clovis, roi des Francs faisant de la France la« fille aînée de l’Église », Louis XIV le Roi-Soleil etc. Patrick Buisson trace l’image d’une France toute entière unie derrière la figure du Roi. Curieux historien que celui qui se prétend formé par de grands historiens des mentalités comme Raoul Girardet et Philippe Ariès et qui nous déroule une histoire proche du Malet-Isaac de notre jeunesse. Et surtout anachronisme total quand l’auteur voit dans la confiance que le peuple faisait au Roi, une sorte de « pré-nationalisme ». Oublieux du caractère mythologique du sacre du Roi (comme du baptême de Clovis) et surtout de la double appartenance des peuples de France : au Roi lointain, sacré, thaumaturge, juge etc. et à la province, celle de la vie quotidienne, de la cuisine et de la langue régionale. Si l’on se réfère à l’histoire de France pour penser les attachements des Français, force est de faire le constat que selon les potentiels d’ouverture sur le monde extérieur des époques, le couple local/national peut devenir régional/européen voire régional/universel. Le Roi de France représentait sans aucun doute le lointain avant la découverte de l’Amérique, il l’a représenté encore tout au long des siècles de constitution du pays de France (il ne faut pas oublier que les frontières actuelles avec la Savoie, le Comté de Nice, l’Alsace sont relativement récentes). Pour le dire autrement, l’identification à un territoire, l’ancrage local, peuvent être vécues à une échelle différente selon les époques. Et il n’est pas sûr que ce que Patrick Buisson analyse comme révolte du peuple contre les élites parisiennes vienne de leur volonté d’ouverture internationale et pas plutôt de leur absence de conscience du besoin d’ancrage local communautaire. De même peut-on remettre en question l’assertion de Patrick Buisson sur la recherche d’identité une et pure des Français. La tradition française, en tout cas celle qui préexistait à la Révolution était bien la double fi délité : à sa province et à son Roi. Elle a été après la Révolution double pour beaucoup : à une religion (juive, protestante, catholique) et à une Nation, voire triple pour certains irréductibles défenseurs d’une autonomie corse, alsacienne, bretonne, occitane, catalane etc. Patrick Buisson fait une lecture quelque peu orientée et anachronique de l’histoire de France : comme celle d’une longue marche vers une unité de langue, de religion, d’origine. Alors que depuis la Révolution française et la tentative d’unité nationale, les mouvements souterrains, localistes, corporatistes n’ont cessé de ressurgir : mutualisme versus socialisme d’État, socialisme municipal réformiste versus idéologie révolutionnaire du Grand Soir, syndicalisme corporatiste versus internationaliste, régionalisme versus centralisme etc. L’idéal national que décrit Patrick Buisson comme racines et futur espéré des Français a certes représenté l’idéal dominant des trois derniers siècles, mais il n’a sûrement pas été celui du Moyen-Âge, et il n’est pas celui de la postmodernité. Il faut donc lire attentivement Patrick Buisson et lui donner acte d’un singulier pouvoir d’intuition quand il pointe le besoin populaire d’un mythe fédérateur, d’un rêve commun plutôt que d’une revendication réduite à l’augmentation du pouvoir d’achat et d’un consumérisme toujours plus absurde. Mais face à cette quête populaire, il ne faut sans doute pas répondre comme lui par une cuirasse de certitudes nostalgiques d’un ordre dépassé. La religiosité ambiante n’est sûrement pas un retour au monothéisme et au catholicisme d’État ; l’attachement au territoire s’ancre plus profondément dans la terre locale qu’un nationalisme politique désuet à l’époque de l’Europe. Et les combats inter-communautaires sont plutôt attisés par le refus des pouvoirs de reconnaître le besoin communautaire que par une trop grande tolérance à l’expression des signes communautaires ou religieux. Sensible et attentif aux expressions populaires, Patrick Buisson l’est certainement, comme l’a toujours été d’ailleurs une certaine droite française ; en revanche, il peine à comprendre le changement d’époque, nostalgique d’un monde passé qu’il pare de vertus souvent plus idéalisées que réelles. C’est là que l’attention à la fonction imaginative d’une société, au décryptage de l’imaginaire (la part de rêve, de poésie qui lie les peuples) devient pure idéologie : Patrick Buisson n’écoute plus la France qui rêve, il essaye de rendre vie à une idée de la Nation Française, Une et Indivisible, aussi factice pour ce qui est du passé que fausse pour ce qui est du présent.

Hélène Strohl

 

 

« La fin du monde est remise à une date ultérieure » (Tintin, dans l’Étoile Mystérieuse)

L’Etoile mystérieuse, Les Aventures de TINTIN, Hergé, Casterman, 1941

1940. La Belgique sous occupation allemande

Les journaux, quotidiens ou périodiques, sont sous la férule de la Propaganda Abteilung. Le « Vingtième Siècle », journal dirigé par le très conservateur Abbé Wallez, dans le supplément jeunesse duquel Hergé dessinait depuis 1929 les Aventures de Tintin et Milou, est censuré. Le jeune homme et son épouse Germaine voient leurs ressources fondre comme neige. Après quelques semaines d’exode passées à Collanges en Auvergne, ils rentrent finalement à Bruxelles, le roi Léopold III ayant invité ses sujets à reprendre leurs activités. Pour Hergé, ce n’est pas la fin du monde, mais c’est la fin d’un monde. Le Soir, quotidien maintenant sous la coupe de l’occupant (on parle de « Soir volé ») propose au dessinateur de reprendre la série des aventures du petit reporter dans les pages de son supplément jeunesse. Hergé hésite. Des amis, en particulier Philippe Gérard, le mettent en garde face à cette compromission. Hergé, qui ne partage en rien les utopies de l’Ordre Nouveau et a coupé les ponts avec Léon Degrelle, ne voit pas quel mal il y aurait à publier ses petits dessins inoffensifs dans un journal… qui tire à 300 000 exemplaires. L’avenir lui donnera tort. Après huit histoires parues en album et une (Au Pays de l’Or Noir) interrompue pour cause de guerre, il maîtrise parfaitement son talent et les enfants en redemandent. En octobre 1940, ce sont donc les premières planches de ce qui s’appellera plus tard Le Crabe aux Pinces d’Or qui paraissent dans le Soir. Avec bientôt la rencontre inoubliable d’un marin alcoolique, le capitaine Haddock.

1941. L’étoile sinistre

Les premières pages de la dixième aventure de Tintin, L’Étoile Mystérieuse (et non L’Île Mystérieuse, qui est un livre de Jules Verne) nous plongent dans une ambiance apocalyptique : une nuit oppressante, l’asphalte qui fond sous ses pas, des rats quittant leurs égouts, une araignée démesurée et surtout une étoile jaune qui grossit dans le ciel, menaçante. Pour couronner le tout, un prophète véhément qui tape sur un gong en criant aux passants : « C’est le châtiment ! Je vous annonce que des jours de terreur vont venir ! La fin du monde est proche ! ».Son nom : Philippulus. Toute ressemblance avec le Philippe Gérard nommé plus haut ne serait pas fortuite : Hergé, qui fut son ami proche au point de nommer l’un de ses personnages fétiches Flupke (« petit Philippe » en bruxellois), ne peut plus supporter les anathèmes de celui qui le soupçonne d’être un traître, un vendu et un lécheur de bottes. Règlement de comptes. Tintin se rend à l’observatoire pour demander au professeur Calys (Calice ?) ce qu’il pense de cette étoile maléfique. La réponse de ce dernier est sans appel : il s’agit d’une immense boule de matière en fusion qui va entrer en collision avec la terre. « Juste ciel !… Mais alors, c’est… » dit Tintin. « LA FIN DU MONDE, OUI ! » s’écrie Calys. Et d’après les calculs, le cataclysme aura lieu à 8 heures, 12 minutes et 30 secondes. Une lecture un peu attentive révèle le talent du dessinateur, conteur génial qui propose une intelligence à plusieurs niveaux. Les enfants éprouvent une peur délectable (je me souviens de ma frayeur devant cette Épeire Diadème, sorte de svastika sur fond atomique). Les adultes remettront l’épisode en contexte : tragédie, étoile jaune et solution finale. En Belgique aussi, les mesures d’exception contre les juifs se mettent en place. Hergé, lui, continue à dessiner. Avec parfois des dérapages d’un goût plus que douteux : « Tu as entendu, Isaac ? La fin du monde ! Si c’était vrai ? – Hé ! Hé ! ce serait une bonne bedite avaire, Salomon !… Che dois 150 000 Frs à mes vournizeurs… Gomme ça che ne devrais bas bayer… ». Antisémitisme ordinaire. Ne cherchez pas ces deux cases de la version noir et blanc dans votre mémoire : dès 1942, mieux éclairé sans doute, Hergé les a supprimées de l’album. De même qu’il rebaptisera Bohlwinkel (« petite boutique de confiserie » en bruxellois) le banquier américain Blumenstein.

Le ciel sur la tête

C’était la grande frayeur de nos ancêtres les Gaulois : que le ciel leur tombe sur la tête… Du moins d’après ce que proclame un autre héros de bande dessinée concurrent de Tintin : Astérix. Le reporter, toujours poursuivi par la vindicte de Philippulus le prophète (« retourne chez Satan ton maître ») et par ses prévisions dignes d’un inquisiteur : « Oui, nous aurons la peste !… La peste bubonique !… Et le choléra !… Et ce sera la fin du monde ». Et plus loin : « Va chez le prince des ténèbres, ton maître… ». Pas de doute, nous sommes en plein millénarisme : le Vingtième Siècle est mort : en route pour le grand Bug de l’an 2000 ! Alors Tintin jette un broc d’eau sur le crâne surchauffé de l’imposteur. Mais ce dernier le poursuit jusque dans ses rêves. Réveillé en sursaut par ce qu’il croit être le gong du sinistre individu, notre héros entend s’égrener les dernières secondes à l’horloge parlante. « Huit heures, douze minutes, vingt secondes… Tip… Huit heures, douze minutes, trente secondes… Tip » Et le plafond lui tombe sur la tête : « Ça y est !… La fin du monde ! ». La page une fois tournée et son appartement quelque peu dévasté, Tintin dit à son chien : « Ce n’est pas la fin du monde !… Ce n’est qu’un tremblement de terre ! » – « Ah !… Ce n’est QUE ça ! » dit Milou. Euphémisme. Et ils courent tous les deux au milieu des gravats de la rue et des gens tirés de leur sommeil, pour arriver à l’observatoire. Là Tintin saute au cou du gardien, pourtant peu avenant, avec cette phrase digne d’un zélateur de Paco Rabanne au soir de l’éclipse du 11 août 1999 : « Hourrah !… La fin du monde est remise à une date ultérieure ! »

Gaëtan de Courrèges

Y a-t-il un avenir pour les rebelles?

0

L’irruption d’un quasi-inconnu à la magistrature suprême, renforcée par un renouvellement sans précédent des instances exécutives et législatives, a transformé la France. En quelques semaines, les déclinistes qui monopolisaient l’attention des médias et suscitaient une apparente adhésion des citoyens, sont passés de la lumière à l’ombre. Le « French bashing » a soudainement laissé la place au « France is back ». La déprime est endiguée par le regain d’une confiance que l’on croyait à jamais exilée. L’optimisme et la bienveillance redeviennent « tendance ». Les premiers changements de postures du nouveau Président, ses promesses et ses projets, ont suscité une quasi-unanimité, y compris sur la scène internationale. Au nez et à la barbe d’une opposition qui roucoulait sur l’impopularité record de son prédécesseur et frétillait à la perspective d’élections imperdables, le « jeune inexpérimenté » a raflé la mise : non seulement il s’installe à l’Élysée, mais il renvoie à leurs chères études la majorité des députés sortants et les remplace par ses troupes de débutants de la société civile… Est-ce à dire que les noirs nuages annonciateurs d’orages étaient des fantasmes d’aigris nostalgiques de la France des années d’or et que, finalement, avec un peu de volontarisme et une façon de dire et de faire différentes, le chemin de l’avenir soit pavé de roses ? Pouvons-nous espérer – ou craindre – que cette météo prometteuse rende caduques l’utilité des rebelles ?

Il appartiendra aux experts d’éclairer en profondeur et avec le recul dont nous ne disposons pas aujourd’hui, ce « renversement de tables » qui, au-delà des apparences de court terme, dépasse certainement les frontières du politique et plonge ses racines dans des terreaux complexes que nombre des jardiniers du pouvoir et de la sociologie politique n’avaient pas anticipé. Il est d’ailleurs frappant de constater que certains d’entre eux, soucieux de compenser leur incapacité à prévoir, ont tenter de reprendre la main en proposant des analyses a posteriori. Ainsi, ils ont souvent qualifié l’arrivée du macronisme et de ses différents avatars de « tsunami », semblant omettre dans ce parallèle géologique, que la tectonique des plaques fait toujours de nombreuses victimes, souvent innocentes… Le nettoyage des disques durs et la remise à jour des logiciels risque d’être fastidieuse et douloureuse !

Au passage et sous bénéfice d’inventaire, il serait regrettable d’oublier que le nouveau pouvoir a brûlé, de justesse, la politesse à celles et ceux dont tous les faiseurs d’opinion prédisaient la victoire, malgré leurs dangereuses promesses de rendre aux citoyens leur vie meilleure, sur fond de rupture avec les principes d’une démocratie qui, malgré ses défauts, demeure, comme W. CHURCHILL avait osé le dire, « le moins mauvais des systèmes« .

UNE INCURIE AUX FACETTES MULTIPLES

Ce rappel effectué, il est possible d’identifier quelques-uns des motifs qui ont conduit les français à rompre, avec récidive, avec les élites d’hier et à manifester leur appétit pour ce qui reste une aventure. Parmi eux, et sans sombrer dans un « tous pourris » dont la démagogie a risqué de faire le lit d’un populisme suicidaire, l’incurie des dirigeants d’hier et d’avant-hier figure certainement en bonne place. Incurie aux facettes multiples, dont la volonté de se maintenir au pouvoir coûte que coûte, au prix de petits arrangements que la morale réprouve, de ne pas faire ce que l’on dit, de ne pas dire ce que l’on fait, de confondre les poches privées et celles dont le suffrage universel vous a confié la bonne gestion…En bref, de ne pas respecter le sens et les limites de leur mission : représenter et accompagner les citoyens dans la conduite de leur vie quotidienne et à venir, dans le respect de valeurs et de principes, universellement reconnus comme une invention française.

Cette explication semble, pour l’instant, aussi recevable que celle qui laisse à penser que la victoire résulterait « en même temps » de la complicité perverse et organisée de toutes les forces mondiales de l’argent et de la communication pour promouvoir un de ses agents, dissimulé sous le masque de l’avidité, et guidé par la concentration des pouvoirs entre les mains des forts pour broyer encore un peu plus celles des faibles… Si la lucidité impose d’examiner toutes les hypothèses qui ont permis cette accession inédite vers le sommet de l’Etat, le complotisme et la schizophrénie sont rarement bons conseiller et n’apporte guère de preuves convaincantes de l’existence d’une convergence aussi macabre, entre des gens qui ne cessent de se concurrencer, voire de se faire la guerre. L’époque est complexe à maîtriser, creuset de chocs où la technologie et la finance concoctent de nouvelles matières instables, présentées comme une étape inévitable vers un nouveau paradigme enfin adapté aux nécessaires mutations des frontières et cartes génétiques, identitaires et communautaires. Cette situation requiert davantage de sagesse et de sens des responsabilités que de supputations à la Cassandre.

REGENERER LES US ET COUTUMES DE LA CORRIDA SOCIO-POLITIQUE

La plupart des dirigeants de la planète, y compris ceux des plus petites de nos entités locales, ont montré, à de rares exceptions près, qu’ils ne savaient pas par quelles cornes il fallait prendre cet imprévisible et furieux taureau. Leurs talents à exécuter quelques passes dans les anciennes arènes, patiemment apprises sur les bancs des grandes écoles ou dans les coursives des partis politiques, se sont avérés stériles et ne séduisent plus.

L’émergence d’un dirigeant « multi-cartes », dont le pedigree cumule les transgressions sociales, professionnelles et culturelles, peut régénérer les us et coutumes de la corrida socio-politique. Elle laisse augurer d’un regard plus acéré sur les enjeux contemporains et d’un réalisme plus pertinent quant aux antidotes susceptibles de les affronter. A cet aune, on peut espérer que le bout de chemin accompli par le nouveau Président de la République, aux côtés de l’un des pontes d’une pensée philosophique qui a promu le dialogue constant entre l’histoire et les apports des sciences humaines et sociales, constitue un viatique prometteur. D’autant plus qu’il y a ajouté une randonnée au sein de la finance internationale et une « marche » au service de l’Etat, s’écartant volontairement de la traditionnelle étape des partis politiques. Sans omettre enfin son aisance à cheminer au cœur de la toile numérique et son attention aux risques que les promeneurs irresponsables font courir en piétinant la nature.   

PAS D’HOMME PROVIDENTIEL

Fort de ce constat, on pourrait déduire que la maison France est – enfin – bien gardée et qu’elle a tous les atouts pour trouver sa – juste – place au sein du village mondial.

Ce serait aller un peu vite en besogne. Il a été fréquemment rappelé au cours des dernières campagnes électorales que, dans le domaine politique comme ailleurs, il n’existe pas d’homme providentiel. On peut être né sous un ciel clément et bénéficier du bon alignement des planètes, la réalité d’ici-bas n’en est pas pour autant changée.

La liste des risques et des dangers qui ponctuent la sinueuse marche de l’humanité vers son destin ne cessent de s’enrichir. Sur le temps long, des progrès indéniables ont été accomplis et des opportunités ne cessent d’advenir. Mais la « créativité » humaine est sans limite, y compris dans le domaine de l’inégalité, de l’intolérance, de la violence ; les excès et les folies dont nous sommes chaque jour témoin, et parfois complices, en apportent la preuve à longueur de journaux télévisés et de réseaux sociaux. Le « vivre ensemble » emblématique de la fin des grands conflits traditionnels est sans cesse et partout soumis à des menées terrifiantes, que la galopante absence de mémoire ne contribue pas à éradiquer. Nous sommes parmi les pays cruellement les mieux placés pour constater que les nouvelles formes de guerre font table rase des frontières et savent infester les moindres interstices de notre vie et de notre destin individuel et collectif ; elles se jouent de plus en plus impunément des protections et des barrières physiques et virtuelles, morales et cultuelles, mises en place, générant de nouvelles migrations, explosives car rejetées par des populations autochtones privilégiant leur « entre soi ».

LES REBELLES ONT ENCORE DU GRAIN À MOUDRE

C’est pourquoi, malgré les promesses et les espoirs nés d’une nouvelle gouvernance, la vigilance s’impose. La messe est loin d’être dite. Les cadavres de ceux qui pensaient pouvoir se partager le butin de masses assagies ou découragées bougent encore. Les auteurs et les acteurs de ce théâtre d’ombres plus ou moins innocentes ne va pas rendre les armes sous le charme et les compétences indéniables d’un seul. La belle organisation du pouvoir et son apparente bienveillance ne suffiront pas à annihiler les égoïsmes, ni à les remplacer par une soudaine appétence à l’intérêt général. Il serait en effet surprenant qu’au sein du Gouvernement, des Administrations, du Parlement, des instances économiques et sociales, du tissu associatif et des foyers de l’action culturelle… chaque membre du corps social abandonne sa zone de confort au profit de l’intérêt général. Pas plus au sein de notre communauté hexagonale que parmi celles qui nous entourent, encore moins de la part de celles qui veulent dominer les autres, au motif de mettre fin à leur soit disant barbarie propre.

Les sujets de rébellion ne manquent pas et les rebelles ont donc encore du grain à moudre. La nouveauté de la situation réside dans l’existence d’une « fenêtre de tir » favorable. Le « dégagisme » laisse le champ libre à de nouvelles formes de rebellions susceptibles de compenser la perte de confiance dont sont affectés la plupart des opposants traditionnels. De nouveaux outils sont mobilisables qui ont fait leur preuve, comme ceux qui ont rendu possible l’arrivée au pouvoir d’un profil venu d’ailleurs, à la vitesse de la lumière. En outre, la transgression ne devrait pas rebuter un spécialiste du genre. En exploitant ces opportunités, les rebelles vont peut-être contribuer à ce que le rayon de soleil de l’élection du nouveau locataire de l’Élysée réchauffe durablement l’ambiance ! Il serait plus que temps.

Patrick Boccard