Les nouvelles religions, ça énerve !

Article paru dans le Rebelle(s) numéro 4 de mai/juin 2016

Les nouvelles religions, ça a toujours eu le don d’énerver. Une religion, ça commence toujours par être nouveau avant d’être ancien. Faut bien commencer un jour. Lorsqu’un nazaréen déboule dans Jérusalem comme un réformateur qui promet une liaison directe avec Dieu le Père sans passer par le rabbin, on a vite fait de le clouer en croix et de vouer ses disciples aux gémonies. Puis plus tard les adeptes de cette « secte juive », pour Rome, sont soumis aux lions et à la torture publique. Ne pensez pas qu’ils étaient les premiers. À titre d’exemple, les disciples de Pythagore organisés en une confrérie religieuse portée sur les sciences se sont fait massacrer et ont vu leurs maisons brûlées, parce qu’ils étaient une secte trop bizarre, même pour les grecs… Dire que nos chères têtes blondes aujourd’hui doivent aduler le théorème d’un grand guru en chef d’une secte considérée comme dangereuse et subversive, guru auquel on attribuait des pouvoirs extraordinaires, la connaissance de toutes ses vies antérieures, le don de guérison par la musique et j’en passe ! Le Mani des manichéens s’est vu coupé en deux et sa tête clouée aux portes de la ville, Mahomet chassé de la Mecque et attaqué sans relâche pendant des dizaines d’année, les Sikhs persécutés pendant des siècles par les Moghols… Bref, les nouvelles religions, ça énerve.

Peut-on évoluer ?

Aujourd’hui, se créent encore de nouvelles religions. Et heureusement. L’aspiration au divin, à la connaissance du fondement de la vie, de la création, n’est pas une scorie des civilisations passées, mais plutôt une impulsion intrinsèque de l’esprit humain, qu’il soit d’hier, d’aujourd’hui ou de demain. Certes, les religions des hommes ne reflètent pas toujours cette vision bienveillante de la recherche du divin, voire font la démonstration du contraire. Mais tout coller sur les dos des religions, c’est facile, et c’est surtout très fallacieux. Les idéologies politiques ont fait aussi leur mal, et ce sont les défauts des hommes plus que les qualités des dieux qui se reflètent dans les entreprises malveillantes des premiers, l’avidité, la soif de pouvoir et la jalousie n’étant pas des moindres. Alors ne doit-on pas laisser leur chance aux nouvelles religions d’aujourd’hui, quand on a vu que celles d’hier ont été rejetées violemment au prix de nombreux morts pour la foi (mais par persécution bien avant que ce soit par esprit de croisade) ? Ne peut-on imaginer un autre mode d’acceptation d’une religion nouvelle, en évitant par exemple de crucifier ses disciples avant qu’elle ne devienne une belle et respectable croyance ? Si nous sautions l’étape « faisons brûler cette secte de malheur » pour passer tout de suite à une relation normale de respect et de tolérance à l’égard des croyants d’un genre nouveau ? Qui sait, peut-être les religions qui naissent ont elles des qualités que n’avaient pas celles d’antan. Et si ce n’est pas le cas, peut-être que le respect que nous leur porterons quand même, leur évitera de finalement prendre le visage de l’oppresseur à leur tour quand le moment de leur gloire sera venu, s’il vient un jour.

Ces nouveaux « mouvements religieux »

Les voici les nouveaux « effrayants » : les témoins de Jéhovah, les mormons, les scientologues, les adeptes de la Science Chrétienne, les moonistes de l’Église de l’Unification, les théosophes, etc. Que n’ont-ils pas qu’avaient les religions d’antan ? Honnêtement, je ne sais pas. Quand on voit que Charles Taze Russel, le fondateur des Témoins de Jéhovah a écrit plus de 5000 pages imprimées, qu’il a prononcé plus de 30 000 sermons publiés dans plus de 4 000 revues, on se doit de prendre au sérieux son influence, et de ne pas considérer tous ses suivants comme des illuminés au bas QI, quoi qu’on pense de son millénarisme. Quand on sait que Ron Hubbard, le père de la scientologie, a écrit plusieurs centaines de milliers de pages pour développer une philosophie religieuse que des millions de gens ont aujourd’hui adoptée, seulement 30 ans après sa mort, on devrait peut-être réfléchir avant de considérer tout scientologue comme un idiot manipulé ou un génie manipulateur (selon sa place dans son Église). Le temps nous dira sûrement ce qu’il adviendra de ces religions, si elles rejoindront les tiroirs des universités comme nombre de leurs ancêtres dans les méandres de l’histoire, ou si elles atteindront une apogée, un succès, une gloire à l’instar de quelques unes des religions passées qui continuent à influencer aujourd’hui le coeur et l’esprit des hommes et femmes de la terre. En attendant, rien ne sert de répéter les erreurs du passé, rien ne sert de crucifier, de brûler ou d’exorciser leurs fidèles. Ils ne sont certainement ni plus bêtes ni moins intelligents que nous.

Au feu les sectes !

Ma bienveillance à leur égard n’est peut-être que la réaction pacifiste et provocatrice à la haine qui anime certains dès qu’il s’agit de nouvelles religions. L’écrivain Roger Ikor, fondateur du Centre Contre les Manipulation Mentales, grand pourfendeur des sectes de tous poils, s’était exprimé comme suit en 1981 : « Il faut cogner, détruire ces sectes qui pullulent sur notre pourriture. Quand suffisamment de gens iront mettre les locaux des sectes à sac, ils (les pouvoirs publics) remueront sans doute ». Nous voici revenus chez les massacreurs anti-Pythagore de la Grèce antique. Au diable la raison, la secte est mauvaise par essence, et ce mal absolu justifie qu’on ne soit pas trop regardant sur les moyens. Les moyens d’ailleurs, ce n’est pas ce qui a semblé manquer à nos voisins belges pour tenter une crucifixion en règles des scientologues de Bruxelles.

Au feu les scientologues !

Cette affaire belge est un cas d’école. En rendant sa décision le 11 mars 2016, le tribunal bruxellois a choisi de jeter au feu le procureur, les policiers et même la sûreté de l’État plutôt que les scientologues. Pourquoi une telle colère à l’égard de ces loyaux serviteurs de l’État ? Parce que justement, au lieu de servir l’État, ils auraient plutôt dérapé dans une sorte de justice parallèle, inutile et surtout infondée. L’auraient-il fait pendant quelques mois, peut-être le tribunal aurait été plus clément. Mais 18 années d’enquête à la charge du contribuable, pour livrer « en vrac » d’après les juges, un dossier qui finalement montre « qu’en réalité, ce qui a été visé, ce ne sont pas tellement les comportements infractionnels individuels de chacun des prévenus, mais que de manière générale ce qui semble poser problème à la partie poursuivante, c’est l’idéologie ou la philosophie constituée par l’enseignement de Monsieur Ron Hubbard au travers de la scientologie », disent les juges avant d’acquitter l’Église de Scientologie belge et les 12 scientologues. C’était la goutte d’eau qui faisait déborder le réservoir ! Comble du comble, c’était la cellule « sectes » de la brigade anti-terroriste de Belgique qui avait mené l’enquête pendant 18 ans, avec l’aide de la Sûreté de l’État (les services secrets belges), tandis qu’à deux pas de là, à Molenbeek ou à Schaerbeek, les terroristes se la coulaient douce ou presque, avec les résultats que l’on sait. Et le policier antiterroriste en chef de cette cellule anti-secte, l’OPJ Lesciauskas, passait toutes ses journées dans la salle d’audience pendant le procès qui dura d’octobre à décembre 2015, tandis que les attentats du 13 novembre allaient avoir lieu, puis avaient lieu, puis avaient eu lieu. Pour ceux qui se sont demandés « mais que fait la police ? », la question est réglée !

Un combat vain et consumant

Joseph Smith, le fondateur du mormonisme, fut assassiné en 1844 par des émeutiers persuadés que les mormons étaient des « diables infernaux », 6 ans après que le gouverneur du Missouri a publié « l’ordre d’extermination des mormons » qui justifia des années de persécution de ces derniers. Durant le xixe siècle, combien de fonds dépensés, combien de soldats mobilisés et combien de temps perdu pour lutter contre l’Église de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours (Église mormone) ? Et pour quel résultat ? Aux États-Unis, les mormons ont finalement crée quasiment un État à eux, l’Utah. Et il s’en fallut de peu pour qu’en 2012, la plus grande puissance mondiale ait à sa tête un président mormon en la personne de Mitt Romney. Le combat contre les nouvelles religions est le plus souvent un combat vain, consumant et inutile. Plus que les querelles de clocher et les opinions des uns et des autres sur tel ou tel mouvement, ce qui est le plus choquant n’est-il pas le gâchis des énergies, le saccage des bonnes volontés et la perte de chance qu’entraîne le rejet de toute religion nouvelle ? Pour chaque religion rejetée ce sont des milliers ou des millions de citoyens qui se sentent exclus, au moins en partie, du jeu sociétal. A-t-on tant que ça les moyens de perdre ces forces vives ? Et si eux aussi, avaient quelque chose à nous apporter ? Je sais, les nouvelles religions, ça a toujours eu le don d’énerver.

Jung et la gnose – Interview exclusive de Françoise Bonardel

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Jung et la gnose, Françoise Bonardel, Editions Pierre-Guillaume de Roux, 2017, 432 pages, 27 euros

Votre livre est passionnant. Il se lit d’une traite. Il nous permet de mieux définir le mot « gnose ». C’est-à-dire ?

Le mot « gnose » signifie simplement connaissance, mais aux premiers siècles de l’ère chrétienne ce terme a pris un sens plus religieux. La gnose est lors considérée comme une révélation accordant le salut à quelques élus. Ainsi est né le gnosticisme qui fut considéré comme une hérésie par les premiers auteurs chrétiens. L’intérêt majeur de la gnose, Jung ne s’y est pas trompé, c’est qu’elle constitue par essence une alternative à la foi, une sorte de « Sophia perennis » si vous voulez. Elle structure en ce sens en profondeur la psychologie analytique jungienne, tel un élément inspirateur. Tournée vers le numineux tout en restant empirique, cette psychologie est en effet davantage une « gnose » qu’une foi comparable à celle des premiers chrétiens par exemple. C’est la connaissance de son véritable « soi » qui concerne chaque individu en particulier et ne s’adresse pas à une collectivité.

On peut à cet égard considérer que l’attitude gnostique préfigure ce que Jung a nommé « processus d’individuation » : la recherche et la découverte du Soi grâce au dialogue du conscient et de l’inconscient. Ce long chemin de transformation prend alors le relais du développement du moi. J’explique par ailleurs dans mon ouvrage que Jung emprunte aux gnostiques la notion de « plénitude » entrevue comme « horizon du Soi », tandis que le Plérôme serait l’équivalent de l’inconscient, matrice des transformations psychiques auxquelles aspiraient déjà en leur temps les gnostiques sans en être pleinement conscients. On se souvient alors de la déclaration éclairante de Jung disant de sa propre vie qu’elle fut « l’histoire d’un inconscient qui a accompli sa réalisation ».

Et le Livre Rouge ? Pour vous qui l’avez particulièrement étudié depuis sa parution, que représente-t-il dans le parcours de C. G. Jung ? Un changement de direction ?

La publication relativement récente du Livre Rouge en français (2011) invite à reconsidérer l’ensemble de l’œuvre de Jung dans la mesure où il constitue le chaînon jusqu’alors manquant dans la progression intérieure de ce grand « médecin de l’âme ». On est aujourd’hui en mesure de comprendre ce qui s’est passé entre ses premières recherches sur les mythologies, au cours desquelles il commença à découvrir les gnostiques, et la publication des Types psychologiques (1921). Avant même de « rencontrer » l’alchimie vers 1929, Jung raconte dans « Ma vie » – sa fameuse biographie supervisée par Aniela Jaffé – combien il s’est passionné pour les gnostiques durant ces mêmes années où il rédigeait le Livre Rouge dont on peut dès lors supposer qu’il porte des traces de ces lectures. J’en apporte la preuve, à commencer par la « crise du midi de la vie » qui marque dans la vie de Jung le passage de la connaissance ordinaire à la « gnose ». Mais nombre de thèmes – la perte de l’âme en particulier – sont aussi à mon sens ceux-là mêmes que met en scène la mythologie gnostique.

Ce n’est donc pas selon moi parce qu’il aurait rencontré et approfondi l’alchimie que Jung se serait détourné de la gnose comme on le dit souvent. Plutôt est-il constamment passé de l’une à l’autre selon que ses propres découvertes le rapprochaient de la mythologie gnostique ou l’inclinaient vers le mode opératoire de l’alchimie. Quand Jung parle de « mythe gnostique » il fait référence à la sauvegarde des étincelles de lumière tombées dans la matière et que la gnose s’emploie à reconduite au Plérôme tandis que l’alchimie réalise à partir d’elles ce « corps » imputrescible qu’est l’Or de transmutation. Loin d’être clivante, la notion de « gnose » permet donc de saisir l’unité profonde de la pensée de Jung en même temps que son évolution.

Philosophe et essayiste, je me suis d’abord intéressée à l’hermétisme et à l’alchimie auxquels j’ai consacré plusieurs essais parmi lesquels Philosophie de l’alchimie (1993) et La Voie hermétique (2002). La philosophie d’Hermès a constitué pour moi une sorte de « clé » grâce à laquelle j’ai tenté une relecture de certaines œuvres d’art et de culture – celle de Dürer, d’Artaud – tout en portant un regard critique sur la modernité. Lectrice des écrits de C. G. Jung depuis de longues années, j’en suis tout naturellement venue à scruter les enseignements des gnoses afin de comprendre ce qu’il en a véritablement retenu, et surtout quel usage psychologique il en a fait.

Interview de Jean-Luc Maxence

Le virtuel dévore le monde réel – Cool Memories

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« Cool Memories », de Jean Baudrillard, Éditions Galilée, plusieurs volumes publiés entre 1980 et 2005

Le virtuel dévore le monde réel

Au moment précis des 10 ans de la disparition du sociologue Jean BAUDRILLARD, le précieux travail d’éclaireur de ce dernier a suscité moins d’attention que les centaines de constats et projets proposés par les candidats à l’élection présidentielle. Et pourtant, l’acuité non conformiste de ses réflexions sur « la société de consommation », aurait pu apporter un peu de fraîcheur à l’eau du moulin politico-médiatique charriée à la fin du quinquennat qui s’est achevé. Entre ses observations sur l’illusion de la libéralisation et de la démocratisation mondiales ouvrant toutes grandes les portes de la félicité aux peuples qui en étaient privés, ses constats sur une consommation qui ne vise plus à satisfaire les besoins élémentaires des individus, mais qui est attisée par des désirs créés par les soldats du marketing, ou ses pronostics sur la déréalisation du monde par le développement tous azimut du virtuel, le sociologue français, fin connaisseur des États-Unis, identifie nombre des ressorts qui dérèglent nos sociétés sans offrir de repères alternatifs. Au moment de la Guerre du Golfe, il théorise sur un « simulacre » qui caractérise selon lui un conflit qui n’a pas eu lieu, et s’attire nombre de critiques lorsqu’il affirme, à propos des attentats contre les tours new-yorkaises, que « la montée en puissance de la puissance exacerbe la volonté de la détruire » (L’esprit du terrorisme, 3.11.01). Mais à ce désabusement nihiliste, il associe un réalisme optimiste : « Il faut vivre en intelligence avec le système, mais en révolte contre ses conséquences, il faut vivre avec l’idée que nous avons survécu au pire » (Cool Memories IV). Une façon de nous aider à penser ce qui se passe ?

Le dernier mineur de fond

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Pourquoi la mine ? Je pense qu’elle s’est imposée naturellement à mon grand-père comme la seule issue professionnelle possible. C’était une époque (les temps modernes) qui conditionnait les hommes à accepter un destin tragique. Le choix de la mine coïncidait aussi avec le choix de la famille. Un mineur de fond possédait des avantages sociaux non négligeables: l’accès au logement et le charbon gratuits. Accepter la dureté de ce métier, c’était offrir à sa famille les possibilités d’une meilleure vie, même si cela devait impliquer un sacrifice. C’était un travail honnête, « propre » comme on dit, mais ô combien salissant et fatiguant. On y commençait souvent très jeune, étant donné que le métier se transmettait généralement de père en fils. Il n’était donc pas étonnant d’y voir travailler des garçons de 12 ans, des galibots plein de jeunesse lorsqu’ils tiraient les berlines ou triaient le charbon. Cette scène n’est plus imaginable aujourd’hui. Tant mieux pour la jeunesse.

Mais il existe aujourd’hui un fossé qui sépare les générations : d’un côté un garçon qui sacrifie son corps au travail, et de l’autre un gamin qui se pavane devant son écran. J’admire le courage de ces jeunes garçons qui ont accepté leur destin malgré eux. Ils l’ont fait, et je doute que les jeunes d’aujourd’hui puissent en faire autant. Le courage manque cruellement à l’heure actuelle, il faut bien l’avouer. Je me souviens dernièrement de jeunes lycéens qui se plaignaient d’avoir trop de devoirs. Ils n’ont pas le temps, ils sont submergés par les efforts intellectuels qu’ils fournissent. Ces jeunes qui appartiennent à des temps nouveaux ne prennent pas la mesure de leur chance, même si la précarité est insistante à l’heure de la postmodernité naissante. Ils jouissent d’une liberté que leurs aînés n’avaient pas. Ils n’ont pas à descendre au fond d’une fosse, ils n’ont plus à le faire. C’est un progrès qu’il ne faut pas négliger, et cela ne doit pas nous empêcher d’être reconnaissant envers ceux qui se sont sacrifiés.

On a raison de remercier le boulanger pour son pain, le vigneron pour son vin…Je remercie moi-même tous ces ouvriers et artisans français, travaillant dans des conditions souvent difficiles, qui nous offrent de si belles choses. Je leur en suis extrêmement reconnaissant. Mais je m’interroge aussi sur celui qui remercie le mineur de fond. Qui se soucie aujourd’hui de se chauffer au charbon ? Combien ont oublié que certains anciens de la fosse sont toujours en vie ? Ils disparaissent, on les oublie, et le charbon avec. En France, être mineur de fond ne signifie plus rien. Il évoque simplement un métier passé et enterré. Je vois tous les jours Monsieur Tout le monde qui remercie chaleureusement le technicien pour avoir réparé sa tablette numérique…Mais je ne le vois jamais remercier le mineur de fond, car il l’associe malheureusement à quelque chose qui est mort. En effet, le dernier mineur de fond est mort en cette année 2017.

Exercice difficile que de rendre hommage à une personnalité aussi affectueuse et généreuse que Gilbert Quenehen, le dernier mineur de fond. Exercice douloureux lorsque cette personnalité si riche et si profondément exemplaire qui vient de nous quitter s’avère être votre grand-père adoré. Il est écrit sur le fronton du panthéon de Paris : « Aux grand hommes, la patrie reconnaissante ». Mon grand-père n’aimait guère les honneurs, et je l’imagine mal accepter une quelconque canonisation. Néanmoins, il est de mon devoir de vous rappeler le grand homme qu’il était, notamment dans sa ville de cœur, Calonne-Ricouart.

Je ne vais pas ici vous présenter la liste de tous les faits d’armes de mon grand-père, je préfère évoquer avec vous les aspects essentiels qui font à mon sens la grandeur héroïque de sa personnalité.

Ancien combattant ou ancien combattu comme il aimait à dire avec cette ironie et cette désinvolture qui le définissait si bien. Il n’a jamais parlé avec moi des horreurs de la guerre d’Algérie, mais il s’est souvent confié sur la camaraderie existante là où on ne l’attend pas.

Mon grand-père possédait un esprit combatif qui ne s’est jamais éteint, même et surtout devant la maladie. Face à la silicose et dernièrement face à ce maudit crabe, il est resté vaillant sans faillir moralement. Il nous a quittés avec cet esprit combatif et ironique qui n’est pas sans rappeler celui des philosophes stoïciens à l’instar de Zénon de Cition.

Après une longue vie bien remplie, Zénon en sortant de son école chuta et se fracassa le pied. Zénon en déduisit alors que son temps était venu. Il leva les yeux vers le ciel et s’adressa à Dieu : « J’arrive. Pourquoi m’appelles-tu ? » La légende nous conte que Zénon mourût après avoir retenu sa respiration. Cette anecdote illustre à merveille le courage et la force ironique qui animaient mon vénéré aïeul. Et je l’imagine bien, ce foutu matin d’avril s’exclamait : « Ché bon, j’vins. Je sais. Ch’est min tour ed’partir comme tant d’viux. Ché mi, vlà m’tiète, min cul i vient ! » C’est précisément avec cet esprit stoïcien qu’il devint mineur de fond pendant plus d’une trentaine d’années. Comme le dit si bien la chanson de Pierre Bachelet « Les corons » : « Il était de la fosse comme on est d’un pays. C’est grâce à lui que je sais qui je suis ». Plus qu’un métier, c’était une culture, une manière de vivre qui reposait sur l’entraide fraternelle, l’amour familial, le sens de la fête et qui permettait certainement de supporter une réalité professionnelle profondément pénible. Les mineurs ont donné une âme à ce pays en sacrifiant à petit feu leur corps. A l’heure des burn out et des bore out, je ne peux m’empêcher de me demander comment réagiraient les salariés d’aujourd’hui que nous sommes si nous devions quitter le confort de nos écrans d’ordinateur, nos smartphones et autres merveilles technologiques pour descendre au fond, travailler entre 8h et 10h par jour sous 40 degrés dans des conditions extrêmement précaires.

Gilbert Quenehen était un mineur engagé et solidaire comme la majorité de ses camarades. Et puis, il y avait André Mancey, un homme profondément épris de justice, mineur et ancien combattant, maire de Calonne-Ricouart qui fut le premier et seul député-mineur de la région. Et c’est ce même besoin de justice sociale qui poussa mon grand-père à s’engager au PCF et à devenir plus tard conseiller municipal de sa ville de cœur Calonne puis adjoint au maire.

Militant politique, Gilbert était toujours à la disposition des habitants, toujours à l’écoute d’une doléance et faisait toujours le maximum pour trouver une solution. D’André Mancey jusqu’à André Delcourt, il a connu les aménagements urbains et culturels les plus importants de Calonne-Ricouart et y a aussi apporté sa contribution, faisant de cette cité minière un modèle en matière de bien-vivre ensemble dans une région tellement sinistrée. L’engagement de Gilbert était sans faille. Il connaissait les moindres recoins de la ville, il en était même un temps le maître des clefs. Je ne me souviens pas le nombre de fois où je l’accompagnais faire le tour de Calonne pour rencontrer les pêcheurs de l’étang de Quenehem, les joyeux boulistes, passer à la salle Gagarine, au club de javelots présidé par son ami Roger Crochet, et bien sûr se désaltérer au bistrot de la cité du 6, etc. Et puis, il fallait toujours passer dire bonjour à un tel, Marcel Mollet, Edouard Kukla, Jean Pezé, Marcel Hermet, etc.

Gilbert aimait la culture minière. Il aimait nous faire danser, nous faire rire, nous plonger dans le folklore local. Toujours derrière la sono, il donnait l’ambiance avec une petite polka, la « fête au village », la « danse des canards », la « chenille qui redémarre ». Bon vivant, il était hédoniste, appréciait les plaisirs simples et vrais de la vie comme la plupart de ses camarades mineurs de fond. Mais quel était le véritable sens de cette culture minière ?

Au XIXème siècle, l’exploitation du charbon signifiait un aboutissement, un moyen efficace de réchauffer le cœur des français. Cependant, chaque exploitation minière impliquait des sacrifices corporels, souvent mortels. Il serait donc louable de ne jamais oublier le sacrifice de ces hommes, de ces femmes, et de ces enfants. Certes, le progrès technique a permis la fermeture des mines de charbon en France, en créant des nouveaux moyens énergétiques (nucléaire, gaz, énergie solaire), des nouvelles conditions de travail qui ont largement contribué à limiter les dégâts corporels sur les individus. Il n’en reste pas moins que sans le sacrifice de ces mineurs de fond, nous n’aurions peut-être jamais pu arriver à un tel résultat. De plus, il existe toujours d’autres exploitations minières dans le monde qui implique un taux considérable de mortalité.

Le souci véritable réside dans la non-reconnaissance du corps silicosé. Un mineur est reconnu silicosé dès l’instant où le médecin trouve des séquelles graves sur le corps, c’est-à-dire un certain taux de silicose. Mais si le taux apparaît trop faible, ou en dehors de la norme édictée, on associera la pathologie du sujet à une bronchite chronique ou à un excès de tabac. La médecine se contentera alors de prescrire des plantes pour infusions, du sirop, mais sans jamais reconnaître la présence à risque de la poussière de silice. La silicose est une maladie pulmonaire incurable provoquée par l’inhalation de la poussière de silice cristalline. Ce qui est important de savoir réside dans le fait que cette maladie est progressive après l’exposition. Ceci pose problème, car le sujet peut être gravement affecté, vingt années après avoir été exposé. L’évolution de la silicose est irrégulière et incalculable. De ce fait, il est plus ou moins difficile de reconnaître un corps silicosé lorsque vingt années se sont écoulées. Et c’est précisément le cas de mon grand-père qui a été confronté à la bonne et à la mauvaise foi de la médecine et de la sécurité sociale.

Je pense qu’il n’est pas nécessaire d’entrer plus en profondeur dans les détails médicaux, je préfère faire appel au bon sens. Le 10 janvier 2007, suite à un examen médical, un médecin a conclu la chose suivante : « Votre grand-père a été exposé aux risques silicotiques. Il existe des lésions d’emphysème sans cause silicotique ». J’aimerais savoir par quel miracle hellénique, un corps humain peut-il échapper à 30 années passées au fond d’une fosse, sans subir de lésions. Connaissant la santé physique de mon grand-père, je ne comprends pas ce qui aurait pu produire des lésions d’emphysème en dehors de la poussière de silice. Un mineur de fond n’échappe jamais à ces lésions : ceci est corporellement impossible. Là où la médecine peine à donner sens aux choses absurdes de cette société de consommation, la philosophie, elle, apporte par contre, des réflexions étonnantes.

Quand on songe par exemple au chien de mon grand-père, Hector, une association libre se fait naturellement avec les philosophes cyniques de l’antiquité grecque et leur manière de faire face aux absurdités mondaines ou sociales. Le sens contemporain du mot « cynique » est complètement erroné en oubliant que son étymologie grecque « cynos » signifie « chien ». On connaît le fameux Diogène le cynique qui vivait dans son tonneau et qui envoyait chier Alexandre le Grand, mais on connaît peu sa façon de penser. En relisant ce philosophe-chien, je me rends compte à quel point cette école de pensée correspond parfaitement à la personnalité atypique de mon grand-père. Diogène était peut-être à vrai dire le premier philosophe de gauche puisque profondément matérialiste et anti-conformiste. Tel le chien, le philosophe cynique aboie, mord et rouspète en raison d’un refus de l’hypocrisie. Il y a 3 principes philosophiques enseignés :

  • Autosuffisance : il en faut peu pour vivre heureux comme dirait l’ours Baloo du Livre de la Jungle. Vivre dans un tonneau ou dans une baraque, vivre simplement et humblement, tel est le premier principe enseigné par l’école des cyniques.
  • Refus des honneurs et des privilèges, refus des grands discours abstraits (ATUPHIA en Grec ce qui signifie absence de vanité)
  • Mordre et aboyer pour bousculer les consciences et confronter les menteurs à leurs erreurs.

Le philosophe-chien provoque, transgresse, taquine pour bousculer toutes les classes sociales. L’attitude ironique et provocatrice de mon grand-père n’était pas haineuse, elle reflétait une forme ancienne de sagesse qui consiste à mordre, aboyer pour contester et non humilier ou se plaindre. Gilbert utilisait des jurons de contestation ou d’affection (nig’doulle, zouafe, nonoche, drissard, gros losse, babache, etc), c’était sa façon d’exprimer ses sentiments et ses idées même face à des gens importants, fussent-ils maires ou présidents.

Je le vois encore s’adresser avec ces mots percutants qui disent toute la simplicité et le plaisir d’être ensemble même dans les moments douloureux : «  Vous autes, vous êtes harnaiqué, arrêtez de braire pour cha. Grand-mère va querre leur diminche pour ches tchiots et mi j’paie m’tournée pour mé camarates et tout ché gins ichi, même ché minteux ».

Frédéric Vincent

Limbo, une dystopie au temps de la Guerre Froide

Paru en 1952, Limbo est aux États-Unis considéré à l’égal de 1984 d’Orwell et du Meilleur des Mondes d’Huxley – excusez du peu pour un roman encore aujourd’hui assez largement ignoré. Comment parler d’un livre dont l’histoire a été si compliquée, jusqu’à expliquer sa relative obscurité ? Ajoutant à la confusion, l’auteur lui-même n’apparaît d’ailleurs pas comme particulièrement prédestiné à écrire un tel opus.

Après des études de psychologie terminées en 1935 à l’université de Yale, l’auteur Bernard Wolfe commence par être secrétaire et garde du corps de Trotski à Mexico, précédant donc dans ce rôle le fameux Ramon Mercader qui, lui, trucidera le fondateur de l’Armée Rouge. A la suite de cet épisode de jeunesse, Wolfe apprend son métier de rédacteur en écrivant des histoires porno pour un magnat américain du pétrole. Disparaissant en 1985 à l’issue d’une carrière bien remplie de nouvelliste et de scénariste de télévision, Wolfe n’aura écrit qu’un seul roman de science-fiction et il apparaît que celui-ci fait partie des œuvres les plus marquantes du genre. Le fameux J.G. Ballard, auteur majeur de Crash et de La Forêt de cristal, témoigne de la considération dans laquelle il tient Bernard Wolfe qui exerça une forte influence sur sa vocation. Il dit à propos de Limbo: « Je fus fasciné par la puissance du thème central ainsi que par l’intelligence et la lucidité avec lesquelles il était exploité ».

Limbo est une dystopie. Kézako ?

Suivons la démonstration impeccable de Gérard Klein, notre guide pour tout ce qui relève de la science-fiction en général et de ce livre en particulier. Il en fut le premier éditeur en français ainsi que le préfacier :

« Une utopie dit le merveilleux qui serait si on l’applique », par conséquent « parfait fonctionnement d’une société idéale ».

« Une anti-utopie décrit l’abomination à laquelle conduirait la réalisation effective d’une utopie ». (Amenant par là-même à faire comprendre que toute utopie est en elle-même une anti-utopie, donc à fuir comme la peste…)

Enfin : « Une dystopie illustre un dysfonctionnement d’une société réelle, décrit l’effroyable qui sera si on ne fait rien ».

Si vous avez suivi, tout est clair. Dystopie, Limbo est une projection cauchemardesque de ce qu’était déjà le monde dans les années cinquante quand, dans tous les esprits, la Guerre Froide ne pouvait manquer à brève échéance de devenir chaude.

Le livre commence au large de l’Afrique, sur l’île du Tapioca, ainsi nommée car elle abrite une peuplade qui pratique depuis cinq cents ans la lobotomie aux fins d’éradiquer la violence. Bilan, l’agressivité y est modérée et la libido faiblarde. Les esprits, les actions et les rêves des habitants sont mesurés à l’échelle de la consistance du tapioca. On y fait connaissance avec le Dr Martine, dont on comprend vite qu’il a abordé l’île à la suite d’une guerre nucléaire généralisée dont il s’est autrefois sauvé in extremis. Le Dr Martine se trouve être neurochirurgien lobotomiste. Un mieux certain pour cette société qui a ainsi adopté d’enthousiasme les méthodes modernes d’injection de strychnine. Elles remplacent avantageusement la vivisection au burin des circonvolutions cérébrales comparées à une ruche anarchique.

Sur cette manière d’Île du Docteur Moreau débarque un jour une bande d’hurluberlus occidentaux portant en lieu et place de leurs membres amputés des prothèses aux capacités bio-mécaniques sidérantes. Ne comprenant pas la raison de ces amputations, ni le comportement étrange de ces nouveaux venus qui lui titillent les neurones, le Dr Martine décide de partir incognito sous le nom du Dr Lazarus – of course – et de (re)découvrir le monde qu’il a quitté sans regrets vingt ans auparavant.

Après un voyage en bateau déjà surprenant, se dévoilent – sans aucune trace des anciennes civilisations, sans l’encombrement du passé, rêves d’un Le Corbusier démiurge – des villes multicolores poussées sur les ruines des cités jadis détruites par les bombardements nucléaires. On y a rejeté la guerre, banni la violence. On s’y passionne pour les Jeux Olympiques de la dianétique, du yoga, de la sémantique et de la maîtrise de l’anxiété. Le Dr Martine apprend incidemment que le jour précis de son départ pour un ailleurs rimbaldien et salvateur est devenu la date la plus importante pour cette nouvelle collectivité mondialisée dont il fait connaissance peu à peu, étonné et effrayé.

La société semble égalitaire, une pseudo-démocratie médiatique a remplacé les machinae rationatrix, les machines pensantes qui dirigeaient le monde d’avant et déclenchèrent la guerre exterminatrice. On y trouve cependant comme toujours des gagnants et des perdants, les marques de déférence dépendant du nombre de membres amputés, remplacés par des prothèses lumineuses et tourbillonnantes. Les citoyens ayant conservés bras et jambes d’origine se trouvent manifestement relégués en bas de l’échelle.

Ami lecteur, nous ne t’en dirons pas plus. La farce est glaçante et avec le Dr Martine, alias Dr Lazarus – bien sûr – tu iras de surprise en surprise.

Pas exempt de maladresses stylistiques qui ne sont pas dues à l’excellente nouvelle traduction, le roman est d’une richesse inouïe tant pour les concepts scientifiques et philosophiques abordés que pour ses inventions langagières déroutantes. Wolfe fait preuve d’une misogynie très « fifties » tout en émaillant les pensées du personnage principal de considérations sexuelles plus ou moins incongrues au milieu de références philosophiques exigeantes. On peut légitimement supposer qu’elles sont des réminiscences de l’auteur de pornos, sans toutefois que l’ouvrage relève des confessions érotiques.

On aura compris que malgré ces ombres, Limbo est un conte philosophique qui doit être lu, ne serait-ce que pour se rassurer, l’amputation, les cyberprothèses, les machinae rationatrix et la lobotomie n’ayant pas été généralisées. Nous avons trouvé mieux : les véhicules autonomes, le transhumanisme, l’intelligence artificielle et le Prozac.

Eric Desordre