Jung et la gnose – Interview exclusive de Françoise Bonardel

0
Résultat de recherche d'images pour "jung et la gnose"
Jung et la gnose, Françoise Bonardel, Editions Pierre-Guillaume de Roux, 2017, 432 pages, 27 euros

Votre livre est passionnant. Il se lit d’une traite. Il nous permet de mieux définir le mot « gnose ». C’est-à-dire ?

Le mot « gnose » signifie simplement connaissance, mais aux premiers siècles de l’ère chrétienne ce terme a pris un sens plus religieux. La gnose est lors considérée comme une révélation accordant le salut à quelques élus. Ainsi est né le gnosticisme qui fut considéré comme une hérésie par les premiers auteurs chrétiens. L’intérêt majeur de la gnose, Jung ne s’y est pas trompé, c’est qu’elle constitue par essence une alternative à la foi, une sorte de « Sophia perennis » si vous voulez. Elle structure en ce sens en profondeur la psychologie analytique jungienne, tel un élément inspirateur. Tournée vers le numineux tout en restant empirique, cette psychologie est en effet davantage une « gnose » qu’une foi comparable à celle des premiers chrétiens par exemple. C’est la connaissance de son véritable « soi » qui concerne chaque individu en particulier et ne s’adresse pas à une collectivité.

On peut à cet égard considérer que l’attitude gnostique préfigure ce que Jung a nommé « processus d’individuation » : la recherche et la découverte du Soi grâce au dialogue du conscient et de l’inconscient. Ce long chemin de transformation prend alors le relais du développement du moi. J’explique par ailleurs dans mon ouvrage que Jung emprunte aux gnostiques la notion de « plénitude » entrevue comme « horizon du Soi », tandis que le Plérôme serait l’équivalent de l’inconscient, matrice des transformations psychiques auxquelles aspiraient déjà en leur temps les gnostiques sans en être pleinement conscients. On se souvient alors de la déclaration éclairante de Jung disant de sa propre vie qu’elle fut « l’histoire d’un inconscient qui a accompli sa réalisation ».

Et le Livre Rouge ? Pour vous qui l’avez particulièrement étudié depuis sa parution, que représente-t-il dans le parcours de C. G. Jung ? Un changement de direction ?

La publication relativement récente du Livre Rouge en français (2011) invite à reconsidérer l’ensemble de l’œuvre de Jung dans la mesure où il constitue le chaînon jusqu’alors manquant dans la progression intérieure de ce grand « médecin de l’âme ». On est aujourd’hui en mesure de comprendre ce qui s’est passé entre ses premières recherches sur les mythologies, au cours desquelles il commença à découvrir les gnostiques, et la publication des Types psychologiques (1921). Avant même de « rencontrer » l’alchimie vers 1929, Jung raconte dans « Ma vie » – sa fameuse biographie supervisée par Aniela Jaffé – combien il s’est passionné pour les gnostiques durant ces mêmes années où il rédigeait le Livre Rouge dont on peut dès lors supposer qu’il porte des traces de ces lectures. J’en apporte la preuve, à commencer par la « crise du midi de la vie » qui marque dans la vie de Jung le passage de la connaissance ordinaire à la « gnose ». Mais nombre de thèmes – la perte de l’âme en particulier – sont aussi à mon sens ceux-là mêmes que met en scène la mythologie gnostique.

Ce n’est donc pas selon moi parce qu’il aurait rencontré et approfondi l’alchimie que Jung se serait détourné de la gnose comme on le dit souvent. Plutôt est-il constamment passé de l’une à l’autre selon que ses propres découvertes le rapprochaient de la mythologie gnostique ou l’inclinaient vers le mode opératoire de l’alchimie. Quand Jung parle de « mythe gnostique » il fait référence à la sauvegarde des étincelles de lumière tombées dans la matière et que la gnose s’emploie à reconduite au Plérôme tandis que l’alchimie réalise à partir d’elles ce « corps » imputrescible qu’est l’Or de transmutation. Loin d’être clivante, la notion de « gnose » permet donc de saisir l’unité profonde de la pensée de Jung en même temps que son évolution.

Philosophe et essayiste, je me suis d’abord intéressée à l’hermétisme et à l’alchimie auxquels j’ai consacré plusieurs essais parmi lesquels Philosophie de l’alchimie (1993) et La Voie hermétique (2002). La philosophie d’Hermès a constitué pour moi une sorte de « clé » grâce à laquelle j’ai tenté une relecture de certaines œuvres d’art et de culture – celle de Dürer, d’Artaud – tout en portant un regard critique sur la modernité. Lectrice des écrits de C. G. Jung depuis de longues années, j’en suis tout naturellement venue à scruter les enseignements des gnoses afin de comprendre ce qu’il en a véritablement retenu, et surtout quel usage psychologique il en a fait.

Interview de Jean-Luc Maxence

Le virtuel dévore le monde réel – Cool Memories

0
« Cool Memories », de Jean Baudrillard, Éditions Galilée, plusieurs volumes publiés entre 1980 et 2005

Le virtuel dévore le monde réel

Au moment précis des 10 ans de la disparition du sociologue Jean BAUDRILLARD, le précieux travail d’éclaireur de ce dernier a suscité moins d’attention que les centaines de constats et projets proposés par les candidats à l’élection présidentielle. Et pourtant, l’acuité non conformiste de ses réflexions sur « la société de consommation », aurait pu apporter un peu de fraîcheur à l’eau du moulin politico-médiatique charriée à la fin du quinquennat qui s’est achevé. Entre ses observations sur l’illusion de la libéralisation et de la démocratisation mondiales ouvrant toutes grandes les portes de la félicité aux peuples qui en étaient privés, ses constats sur une consommation qui ne vise plus à satisfaire les besoins élémentaires des individus, mais qui est attisée par des désirs créés par les soldats du marketing, ou ses pronostics sur la déréalisation du monde par le développement tous azimut du virtuel, le sociologue français, fin connaisseur des États-Unis, identifie nombre des ressorts qui dérèglent nos sociétés sans offrir de repères alternatifs. Au moment de la Guerre du Golfe, il théorise sur un « simulacre » qui caractérise selon lui un conflit qui n’a pas eu lieu, et s’attire nombre de critiques lorsqu’il affirme, à propos des attentats contre les tours new-yorkaises, que « la montée en puissance de la puissance exacerbe la volonté de la détruire » (L’esprit du terrorisme, 3.11.01). Mais à ce désabusement nihiliste, il associe un réalisme optimiste : « Il faut vivre en intelligence avec le système, mais en révolte contre ses conséquences, il faut vivre avec l’idée que nous avons survécu au pire » (Cool Memories IV). Une façon de nous aider à penser ce qui se passe ?

Le dernier mineur de fond

0

Pourquoi la mine ? Je pense qu’elle s’est imposée naturellement à mon grand-père comme la seule issue professionnelle possible. C’était une époque (les temps modernes) qui conditionnait les hommes à accepter un destin tragique. Le choix de la mine coïncidait aussi avec le choix de la famille. Un mineur de fond possédait des avantages sociaux non négligeables: l’accès au logement et le charbon gratuits. Accepter la dureté de ce métier, c’était offrir à sa famille les possibilités d’une meilleure vie, même si cela devait impliquer un sacrifice. C’était un travail honnête, « propre » comme on dit, mais ô combien salissant et fatiguant. On y commençait souvent très jeune, étant donné que le métier se transmettait généralement de père en fils. Il n’était donc pas étonnant d’y voir travailler des garçons de 12 ans, des galibots plein de jeunesse lorsqu’ils tiraient les berlines ou triaient le charbon. Cette scène n’est plus imaginable aujourd’hui. Tant mieux pour la jeunesse.

Mais il existe aujourd’hui un fossé qui sépare les générations : d’un côté un garçon qui sacrifie son corps au travail, et de l’autre un gamin qui se pavane devant son écran. J’admire le courage de ces jeunes garçons qui ont accepté leur destin malgré eux. Ils l’ont fait, et je doute que les jeunes d’aujourd’hui puissent en faire autant. Le courage manque cruellement à l’heure actuelle, il faut bien l’avouer. Je me souviens dernièrement de jeunes lycéens qui se plaignaient d’avoir trop de devoirs. Ils n’ont pas le temps, ils sont submergés par les efforts intellectuels qu’ils fournissent. Ces jeunes qui appartiennent à des temps nouveaux ne prennent pas la mesure de leur chance, même si la précarité est insistante à l’heure de la postmodernité naissante. Ils jouissent d’une liberté que leurs aînés n’avaient pas. Ils n’ont pas à descendre au fond d’une fosse, ils n’ont plus à le faire. C’est un progrès qu’il ne faut pas négliger, et cela ne doit pas nous empêcher d’être reconnaissant envers ceux qui se sont sacrifiés.

On a raison de remercier le boulanger pour son pain, le vigneron pour son vin…Je remercie moi-même tous ces ouvriers et artisans français, travaillant dans des conditions souvent difficiles, qui nous offrent de si belles choses. Je leur en suis extrêmement reconnaissant. Mais je m’interroge aussi sur celui qui remercie le mineur de fond. Qui se soucie aujourd’hui de se chauffer au charbon ? Combien ont oublié que certains anciens de la fosse sont toujours en vie ? Ils disparaissent, on les oublie, et le charbon avec. En France, être mineur de fond ne signifie plus rien. Il évoque simplement un métier passé et enterré. Je vois tous les jours Monsieur Tout le monde qui remercie chaleureusement le technicien pour avoir réparé sa tablette numérique…Mais je ne le vois jamais remercier le mineur de fond, car il l’associe malheureusement à quelque chose qui est mort. En effet, le dernier mineur de fond est mort en cette année 2017.

Exercice difficile que de rendre hommage à une personnalité aussi affectueuse et généreuse que Gilbert Quenehen, le dernier mineur de fond. Exercice douloureux lorsque cette personnalité si riche et si profondément exemplaire qui vient de nous quitter s’avère être votre grand-père adoré. Il est écrit sur le fronton du panthéon de Paris : « Aux grand hommes, la patrie reconnaissante ». Mon grand-père n’aimait guère les honneurs, et je l’imagine mal accepter une quelconque canonisation. Néanmoins, il est de mon devoir de vous rappeler le grand homme qu’il était, notamment dans sa ville de cœur, Calonne-Ricouart.

Je ne vais pas ici vous présenter la liste de tous les faits d’armes de mon grand-père, je préfère évoquer avec vous les aspects essentiels qui font à mon sens la grandeur héroïque de sa personnalité.

Ancien combattant ou ancien combattu comme il aimait à dire avec cette ironie et cette désinvolture qui le définissait si bien. Il n’a jamais parlé avec moi des horreurs de la guerre d’Algérie, mais il s’est souvent confié sur la camaraderie existante là où on ne l’attend pas.

Mon grand-père possédait un esprit combatif qui ne s’est jamais éteint, même et surtout devant la maladie. Face à la silicose et dernièrement face à ce maudit crabe, il est resté vaillant sans faillir moralement. Il nous a quittés avec cet esprit combatif et ironique qui n’est pas sans rappeler celui des philosophes stoïciens à l’instar de Zénon de Cition.

Après une longue vie bien remplie, Zénon en sortant de son école chuta et se fracassa le pied. Zénon en déduisit alors que son temps était venu. Il leva les yeux vers le ciel et s’adressa à Dieu : « J’arrive. Pourquoi m’appelles-tu ? » La légende nous conte que Zénon mourût après avoir retenu sa respiration. Cette anecdote illustre à merveille le courage et la force ironique qui animaient mon vénéré aïeul. Et je l’imagine bien, ce foutu matin d’avril s’exclamait : « Ché bon, j’vins. Je sais. Ch’est min tour ed’partir comme tant d’viux. Ché mi, vlà m’tiète, min cul i vient ! » C’est précisément avec cet esprit stoïcien qu’il devint mineur de fond pendant plus d’une trentaine d’années. Comme le dit si bien la chanson de Pierre Bachelet « Les corons » : « Il était de la fosse comme on est d’un pays. C’est grâce à lui que je sais qui je suis ». Plus qu’un métier, c’était une culture, une manière de vivre qui reposait sur l’entraide fraternelle, l’amour familial, le sens de la fête et qui permettait certainement de supporter une réalité professionnelle profondément pénible. Les mineurs ont donné une âme à ce pays en sacrifiant à petit feu leur corps. A l’heure des burn out et des bore out, je ne peux m’empêcher de me demander comment réagiraient les salariés d’aujourd’hui que nous sommes si nous devions quitter le confort de nos écrans d’ordinateur, nos smartphones et autres merveilles technologiques pour descendre au fond, travailler entre 8h et 10h par jour sous 40 degrés dans des conditions extrêmement précaires.

Gilbert Quenehen était un mineur engagé et solidaire comme la majorité de ses camarades. Et puis, il y avait André Mancey, un homme profondément épris de justice, mineur et ancien combattant, maire de Calonne-Ricouart qui fut le premier et seul député-mineur de la région. Et c’est ce même besoin de justice sociale qui poussa mon grand-père à s’engager au PCF et à devenir plus tard conseiller municipal de sa ville de cœur Calonne puis adjoint au maire.

Militant politique, Gilbert était toujours à la disposition des habitants, toujours à l’écoute d’une doléance et faisait toujours le maximum pour trouver une solution. D’André Mancey jusqu’à André Delcourt, il a connu les aménagements urbains et culturels les plus importants de Calonne-Ricouart et y a aussi apporté sa contribution, faisant de cette cité minière un modèle en matière de bien-vivre ensemble dans une région tellement sinistrée. L’engagement de Gilbert était sans faille. Il connaissait les moindres recoins de la ville, il en était même un temps le maître des clefs. Je ne me souviens pas le nombre de fois où je l’accompagnais faire le tour de Calonne pour rencontrer les pêcheurs de l’étang de Quenehem, les joyeux boulistes, passer à la salle Gagarine, au club de javelots présidé par son ami Roger Crochet, et bien sûr se désaltérer au bistrot de la cité du 6, etc. Et puis, il fallait toujours passer dire bonjour à un tel, Marcel Mollet, Edouard Kukla, Jean Pezé, Marcel Hermet, etc.

Gilbert aimait la culture minière. Il aimait nous faire danser, nous faire rire, nous plonger dans le folklore local. Toujours derrière la sono, il donnait l’ambiance avec une petite polka, la « fête au village », la « danse des canards », la « chenille qui redémarre ». Bon vivant, il était hédoniste, appréciait les plaisirs simples et vrais de la vie comme la plupart de ses camarades mineurs de fond. Mais quel était le véritable sens de cette culture minière ?

Au XIXème siècle, l’exploitation du charbon signifiait un aboutissement, un moyen efficace de réchauffer le cœur des français. Cependant, chaque exploitation minière impliquait des sacrifices corporels, souvent mortels. Il serait donc louable de ne jamais oublier le sacrifice de ces hommes, de ces femmes, et de ces enfants. Certes, le progrès technique a permis la fermeture des mines de charbon en France, en créant des nouveaux moyens énergétiques (nucléaire, gaz, énergie solaire), des nouvelles conditions de travail qui ont largement contribué à limiter les dégâts corporels sur les individus. Il n’en reste pas moins que sans le sacrifice de ces mineurs de fond, nous n’aurions peut-être jamais pu arriver à un tel résultat. De plus, il existe toujours d’autres exploitations minières dans le monde qui implique un taux considérable de mortalité.

Le souci véritable réside dans la non-reconnaissance du corps silicosé. Un mineur est reconnu silicosé dès l’instant où le médecin trouve des séquelles graves sur le corps, c’est-à-dire un certain taux de silicose. Mais si le taux apparaît trop faible, ou en dehors de la norme édictée, on associera la pathologie du sujet à une bronchite chronique ou à un excès de tabac. La médecine se contentera alors de prescrire des plantes pour infusions, du sirop, mais sans jamais reconnaître la présence à risque de la poussière de silice. La silicose est une maladie pulmonaire incurable provoquée par l’inhalation de la poussière de silice cristalline. Ce qui est important de savoir réside dans le fait que cette maladie est progressive après l’exposition. Ceci pose problème, car le sujet peut être gravement affecté, vingt années après avoir été exposé. L’évolution de la silicose est irrégulière et incalculable. De ce fait, il est plus ou moins difficile de reconnaître un corps silicosé lorsque vingt années se sont écoulées. Et c’est précisément le cas de mon grand-père qui a été confronté à la bonne et à la mauvaise foi de la médecine et de la sécurité sociale.

Je pense qu’il n’est pas nécessaire d’entrer plus en profondeur dans les détails médicaux, je préfère faire appel au bon sens. Le 10 janvier 2007, suite à un examen médical, un médecin a conclu la chose suivante : « Votre grand-père a été exposé aux risques silicotiques. Il existe des lésions d’emphysème sans cause silicotique ». J’aimerais savoir par quel miracle hellénique, un corps humain peut-il échapper à 30 années passées au fond d’une fosse, sans subir de lésions. Connaissant la santé physique de mon grand-père, je ne comprends pas ce qui aurait pu produire des lésions d’emphysème en dehors de la poussière de silice. Un mineur de fond n’échappe jamais à ces lésions : ceci est corporellement impossible. Là où la médecine peine à donner sens aux choses absurdes de cette société de consommation, la philosophie, elle, apporte par contre, des réflexions étonnantes.

Quand on songe par exemple au chien de mon grand-père, Hector, une association libre se fait naturellement avec les philosophes cyniques de l’antiquité grecque et leur manière de faire face aux absurdités mondaines ou sociales. Le sens contemporain du mot « cynique » est complètement erroné en oubliant que son étymologie grecque « cynos » signifie « chien ». On connaît le fameux Diogène le cynique qui vivait dans son tonneau et qui envoyait chier Alexandre le Grand, mais on connaît peu sa façon de penser. En relisant ce philosophe-chien, je me rends compte à quel point cette école de pensée correspond parfaitement à la personnalité atypique de mon grand-père. Diogène était peut-être à vrai dire le premier philosophe de gauche puisque profondément matérialiste et anti-conformiste. Tel le chien, le philosophe cynique aboie, mord et rouspète en raison d’un refus de l’hypocrisie. Il y a 3 principes philosophiques enseignés :

  • Autosuffisance : il en faut peu pour vivre heureux comme dirait l’ours Baloo du Livre de la Jungle. Vivre dans un tonneau ou dans une baraque, vivre simplement et humblement, tel est le premier principe enseigné par l’école des cyniques.
  • Refus des honneurs et des privilèges, refus des grands discours abstraits (ATUPHIA en Grec ce qui signifie absence de vanité)
  • Mordre et aboyer pour bousculer les consciences et confronter les menteurs à leurs erreurs.

Le philosophe-chien provoque, transgresse, taquine pour bousculer toutes les classes sociales. L’attitude ironique et provocatrice de mon grand-père n’était pas haineuse, elle reflétait une forme ancienne de sagesse qui consiste à mordre, aboyer pour contester et non humilier ou se plaindre. Gilbert utilisait des jurons de contestation ou d’affection (nig’doulle, zouafe, nonoche, drissard, gros losse, babache, etc), c’était sa façon d’exprimer ses sentiments et ses idées même face à des gens importants, fussent-ils maires ou présidents.

Je le vois encore s’adresser avec ces mots percutants qui disent toute la simplicité et le plaisir d’être ensemble même dans les moments douloureux : «  Vous autes, vous êtes harnaiqué, arrêtez de braire pour cha. Grand-mère va querre leur diminche pour ches tchiots et mi j’paie m’tournée pour mé camarates et tout ché gins ichi, même ché minteux ».

Frédéric Vincent

Limbo, une dystopie au temps de la Guerre Froide

Paru en 1952, Limbo est aux États-Unis considéré à l’égal de 1984 d’Orwell et du Meilleur des Mondes d’Huxley – excusez du peu pour un roman encore aujourd’hui assez largement ignoré. Comment parler d’un livre dont l’histoire a été si compliquée, jusqu’à expliquer sa relative obscurité ? Ajoutant à la confusion, l’auteur lui-même n’apparaît d’ailleurs pas comme particulièrement prédestiné à écrire un tel opus.

Après des études de psychologie terminées en 1935 à l’université de Yale, l’auteur Bernard Wolfe commence par être secrétaire et garde du corps de Trotski à Mexico, précédant donc dans ce rôle le fameux Ramon Mercader qui, lui, trucidera le fondateur de l’Armée Rouge. A la suite de cet épisode de jeunesse, Wolfe apprend son métier de rédacteur en écrivant des histoires porno pour un magnat américain du pétrole. Disparaissant en 1985 à l’issue d’une carrière bien remplie de nouvelliste et de scénariste de télévision, Wolfe n’aura écrit qu’un seul roman de science-fiction et il apparaît que celui-ci fait partie des œuvres les plus marquantes du genre. Le fameux J.G. Ballard, auteur majeur de Crash et de La Forêt de cristal, témoigne de la considération dans laquelle il tient Bernard Wolfe qui exerça une forte influence sur sa vocation. Il dit à propos de Limbo: « Je fus fasciné par la puissance du thème central ainsi que par l’intelligence et la lucidité avec lesquelles il était exploité ».

Limbo est une dystopie. Kézako ?

Suivons la démonstration impeccable de Gérard Klein, notre guide pour tout ce qui relève de la science-fiction en général et de ce livre en particulier. Il en fut le premier éditeur en français ainsi que le préfacier :

« Une utopie dit le merveilleux qui serait si on l’applique », par conséquent « parfait fonctionnement d’une société idéale ».

« Une anti-utopie décrit l’abomination à laquelle conduirait la réalisation effective d’une utopie ». (Amenant par là-même à faire comprendre que toute utopie est en elle-même une anti-utopie, donc à fuir comme la peste…)

Enfin : « Une dystopie illustre un dysfonctionnement d’une société réelle, décrit l’effroyable qui sera si on ne fait rien ».

Si vous avez suivi, tout est clair. Dystopie, Limbo est une projection cauchemardesque de ce qu’était déjà le monde dans les années cinquante quand, dans tous les esprits, la Guerre Froide ne pouvait manquer à brève échéance de devenir chaude.

Le livre commence au large de l’Afrique, sur l’île du Tapioca, ainsi nommée car elle abrite une peuplade qui pratique depuis cinq cents ans la lobotomie aux fins d’éradiquer la violence. Bilan, l’agressivité y est modérée et la libido faiblarde. Les esprits, les actions et les rêves des habitants sont mesurés à l’échelle de la consistance du tapioca. On y fait connaissance avec le Dr Martine, dont on comprend vite qu’il a abordé l’île à la suite d’une guerre nucléaire généralisée dont il s’est autrefois sauvé in extremis. Le Dr Martine se trouve être neurochirurgien lobotomiste. Un mieux certain pour cette société qui a ainsi adopté d’enthousiasme les méthodes modernes d’injection de strychnine. Elles remplacent avantageusement la vivisection au burin des circonvolutions cérébrales comparées à une ruche anarchique.

Sur cette manière d’Île du Docteur Moreau débarque un jour une bande d’hurluberlus occidentaux portant en lieu et place de leurs membres amputés des prothèses aux capacités bio-mécaniques sidérantes. Ne comprenant pas la raison de ces amputations, ni le comportement étrange de ces nouveaux venus qui lui titillent les neurones, le Dr Martine décide de partir incognito sous le nom du Dr Lazarus – of course – et de (re)découvrir le monde qu’il a quitté sans regrets vingt ans auparavant.

Après un voyage en bateau déjà surprenant, se dévoilent – sans aucune trace des anciennes civilisations, sans l’encombrement du passé, rêves d’un Le Corbusier démiurge – des villes multicolores poussées sur les ruines des cités jadis détruites par les bombardements nucléaires. On y a rejeté la guerre, banni la violence. On s’y passionne pour les Jeux Olympiques de la dianétique, du yoga, de la sémantique et de la maîtrise de l’anxiété. Le Dr Martine apprend incidemment que le jour précis de son départ pour un ailleurs rimbaldien et salvateur est devenu la date la plus importante pour cette nouvelle collectivité mondialisée dont il fait connaissance peu à peu, étonné et effrayé.

La société semble égalitaire, une pseudo-démocratie médiatique a remplacé les machinae rationatrix, les machines pensantes qui dirigeaient le monde d’avant et déclenchèrent la guerre exterminatrice. On y trouve cependant comme toujours des gagnants et des perdants, les marques de déférence dépendant du nombre de membres amputés, remplacés par des prothèses lumineuses et tourbillonnantes. Les citoyens ayant conservés bras et jambes d’origine se trouvent manifestement relégués en bas de l’échelle.

Ami lecteur, nous ne t’en dirons pas plus. La farce est glaçante et avec le Dr Martine, alias Dr Lazarus – bien sûr – tu iras de surprise en surprise.

Pas exempt de maladresses stylistiques qui ne sont pas dues à l’excellente nouvelle traduction, le roman est d’une richesse inouïe tant pour les concepts scientifiques et philosophiques abordés que pour ses inventions langagières déroutantes. Wolfe fait preuve d’une misogynie très « fifties » tout en émaillant les pensées du personnage principal de considérations sexuelles plus ou moins incongrues au milieu de références philosophiques exigeantes. On peut légitimement supposer qu’elles sont des réminiscences de l’auteur de pornos, sans toutefois que l’ouvrage relève des confessions érotiques.

On aura compris que malgré ces ombres, Limbo est un conte philosophique qui doit être lu, ne serait-ce que pour se rassurer, l’amputation, les cyberprothèses, les machinae rationatrix et la lobotomie n’ayant pas été généralisées. Nous avons trouvé mieux : les véhicules autonomes, le transhumanisme, l’intelligence artificielle et le Prozac.

Eric Desordre

Pour ou contre… Éjecter Alain Finkielkraut de la place de la République ?

 

Alain Finkielkraut © Photo : Claude Truong Ngoc / Wikimedia Commons
Alain Finkielkraut © Photo : Claude Truong Ngoc / Wikimedia Commons

« Les faits »

Samedi 16 avril 2016. Le soleil est tombé sur la place de la République envahie, comme tous les jours, par le mouvement Nuit Debout. Et comme depuis le début, c’est la foire  :  des vendeurs de merguez y côtoient des jeunes perdus, bière à la main, venus humer l’air du temps, celui du grand soir à venir, dont ils ignorent à quel lendemain matin il mènera.

Sur cette place, on trouve de tout. Des assemblées générales où chacun parle à son tour, pour s’exprimer sur ce monde injuste ( beaucoup ) et essayer de trouver des solutions pour le faire avancer dans « le bon sens » ( beaucoup moins. )

Des hommes politiques d’extrême gauche, ou de gauche, s’y rendent parfois incognito, par curiosité, ou peut-être pour recruter des jeunes révoltés dans leur écurie ( bon courage. )

Et puis, ce samedi, l’incident survient. Alain Finkielkraut surgit, comme sorti de l’ombre. Mais que vient-il faire là, à s’aventurer géographiquement et idéologiquement si loin de chez lui ? Dans cette jungle hostile ? Très vite, l’ « intrus » est repéré. L’histoire ne dit pas si les caméras qui s’agglutinent autour de lui étaient prévues dés le départ, ou si « Finkie » est venu de lui-même, courageusement, se confronter à la foule.

« Pour »

On s’en doute, la première réaction, filmée et devenue virale sur internet et les réseaux sociaux, est le rejet. À peine reconnu, le philosophe colérique est pris à partie par ce qu’il appellerait « une horde », qui lui intime, avec plus ou moins de courtoisie ( plutôt moins que plus ) de « se casser ». On peut légitimement s’interroger : Alain Finkielkraut a-t-il sa place un samedi soir place de la République, dans le mouvement Nuit Debout, lui le chantre de la décadence des jeunes, lui l’hérétique aux causes soutenues par les moins de trente ans, lui qui passe son temps à longueur de plateau de télévision à critiquer tout à la fois la paresse de la jeunesse, et le manque cruel d’instruction qui leur est donnée, lui qui pense que les jeunes ne cherchent jamais à compenser ce manque par eux-mêmes ?

À quoi s’attend-il, en débarquant ainsi ? À être reçu avec des Ferrero Rocher, à se voir offrir des merguez ? Lui, l’homme qui ne propose justement pas plus de solution pour l’avenir que ledit mouvement Nuit Debout, vient en plus narguer ces derniers. En tout cas, c’est ainsi que les jeunes l’ont pris. Voyant la figure de cet intellectuel qui pour eux représente tout ce qu’ils détestent, ils n’ont pas pu s’en empêcher. Le « casse-toi pauvre con » a fait fureur. « Finkie » s’en va alors, sagement, enfin pas vraiment… À ces insultes, il répond vivement, pêle-mêle : « Connards !», « Je savais qu’ici je ne trouverais que des dégénérés », ou à la fin, au loin, après avoir courageusement traversé dans les passages cloutés : « Ce sont des coups de casques que vous méritez ! »

Dans ces conditions, on ne peut qu’être pour son départ d’un endroit où il n’était tout simplement pas à sa place, du moment que la violence est absente des débats.

« Contre »

Justement, cette violence, parlons-en. On se souvient, il y a quelques jours, de cette jeune femme qui ne faisait pas partie des manifestations ou du mouvement, et qui se voyait éjecter par un CRS d’un coup de pied que n’aurait pas renié Jean-Claude Van Damme. L’image est horrible, surtout que cette jeune femme ne représentait aucun danger pour les forces de l’ordre.

Chasser Finkielkraut en lui assénant des noms d’oiseaux, n’est-ce pas là reproduire un acte de violence et se comporter comme les CRS, le coup de pied en moins ?

Et la liberté, dans tout cela ? Si « Finkie » a envie de venir voir à quoi ressemble le mouvement Nuit Debout, qu’est-ce qui le lui interdit, au juste ? Pourquoi devrait-il ainsi être chassé comme un malpropre, pourquoi ne pas lui laisser le droit de s’informer un peu sur cette jeunesse qui ne veut pas du monde qu’on lui impose ?

« Pou-tre »

Dans l’Évangile selon Matthieu, 7.3. :  

« Pourquoi vois-tu la paille qui est dans l’œil de ton frère et n’aperçois-tu pas la poutre qui est dans ton œil ? »

 Une hypothèse nous envahit alors l’esprit : Finkielkraut était-il en fait venu faire la révolution ? Quelle mouche l’a piqué ?

En restant un peu plus, si on l’avait toléré, peut-être aurait-on eu droit à un hapax existentiel dans la tête de notre colérique homérique national. Peut-être aurait-il eu une révélation. Il se serait découvert… Lui-même jeune, lui-même avec un avenir précaire qui lui est assuré, lui-même certain de vivre moins bien que ses parents, peut-être alors aurait-il changé de cap. Plutôt que de prendre systématiquement pour cible les musulmans, peut-être se serait-il intéressé au véritable problème qui gangrène notre société, civilisation du fric, de l’argent roi, de l’accroissement des inégalités. Peut-être serait-il devenu plus humain, plus en paix avec lui-même, moins colérique ? Peut-être… À moins qu’il nous soit également interdit de rêver.

Méfions-nous d’une société où les interdits s’accroissent, et où la liberté diminue. Même celle d’aller et venir dans un lieu public où finalement, la vente de merguez prend parfois le pas sur des constructions politiques positives pourtant souhaitables.

                                                                                                                      Christophe Diard