Histoire du coup de foudre

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Histoire du coup de foudre, Jean-Claude Bologne – Albin Michel 2017

Une intéressante histoire du coup de foudre vient d’être publiée. De quoi attiser la curiosité de tous les déçus de l’amour mais aussi de tous les amoureux de l’amour ou de l’Histoire et de la langue française.
On apprend dans ce livre que l’expression « coup de foudre » date de 1741. On la découvre chez Crébillon fils, dans «Les égarements du cœur». Il sera le premier auteur à en donner une définition : «un mouvement dont la cause nous est inconnue et qui nous entraîne, avec une violence à laquelle on voudrait vainement résister, vers l’objet qui nous enchante; même avant que de savoir si nous le frappons aussi vivement que nous en sommes frappés nous-même.» On apprend que par le coup de foudre, la sagesse du mariage, à la mode du XVIIème siècle, semble balayée et que le XVIIIème siècle avec ses Lumières ouvre une nouvelle voie. Avec Rousseau, on parlera de « l’amour subit », qui élève l’âme et rend à celui ci sa noblesse. Pour Stendhal, cette expression sera considérée comme ridicule, mais il s’y intéressera et écrira, en 1822, son essai « De l’amour ». A la fin du XIXème siècle, Théodule Ribot, le fondateur de la psychologie, commencera à parler de révélation de l’inconscient, puis Freud parlera de «retrouvaille», puisque l’on admirerait en l’autre un double de soi- même auquel l’on s’attacherait à cause d’une ancienne mémoire sensorielle. Au XXe siècle, les sondages nous diront que deux tiers des amours liés à un coup de foudre finissent mal en général, brisant le rêve de l’éternité entrevue. L’auteur n’oubliera pas de nous raconter aussi l’approche médico-scientifique des attractions humaines et de nous faire le portrait de quelques personnages mythiques en état de coup de foudre tels que Ramsès II ou Obélix. Un beau programme et un sujet original!

Martine Konorski

Pourquoi les grandes espérances ?

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« Les Grandes Espérances » – Charles Dickens Folio Classiques

 


Pourquoi « Les Grandes espérances »
(« Great Expectations »), ce roman de Charles Dickens a t-il pu inspirer à Rebelle(s) le thème de son dossier ? Sans doute parce que Dickens, l’un des plus grands écrivains britanniques nous montre avec un talent incomparable, à travers une satire sociale qui « décoiffe », comment même au plus profond de la grisaille de l’Angleterre victorienne du XIXème siècle, de grandes espérances peuvent naître chez un individu promis, a priori, à une vie misérable. Voilà qui peut donner à réfléchir. Finalement, pour sortir de la morosité ambiante, quoi de plus vivifiant que de plonger dans les ténèbres de la misère humaine d’où peut jaillir la lumière.

Dans ce chef d’œuvre, au rythme parfois rock’n’roll, qui mêle plusieurs styles, le jeune Pip, sept ans, élevé à la mort de ses parents par son dragon de sœur, semble promis à un avenir obscur, sans amour, sans espoir et sans fortune. Sa rencontre terrifiante, dans un cimetière, avec le forçat Magwitch, émule de Jean Valjean, qu’il aidera à se libérer de ses chaînes, ou avec la pittoresque Miss Havisham et sa protégée, la briseuse de cœurs Estella, ne feront que renforcer les aspirations et les espoirs du héros, non pas celles prosaïques du conformisme victorien vers la recherche du confort et la respectabilité, mais bien vers « les puissances du rêve qui nous font chercher le bonheur au-delà de la Sagesse ».

Le pauvre Pip qui désespère de jamais pouvoir être aimé d’Estella qui le fascine ne dit-il pas magnifiquement : « J’ai regardé les étoiles et j’ai pensé que ce serait affreux pour un homme en train de mourir de soif de tourner son visage vers elles et de ne trouver ni secours ni pitié dans cette multitude scintillante ».

Le héros du livre, vivra en effet de folles et rocambolesques aventures qui feront finalement de lui un homme, un vrai gentleman porté par de grandes espérances.

Que l’on ait eu ou non des traumatismes d’enfance, on ne peut que s’attacher à Pip, ce personnage promis à la désespérance humaine et dont les conditions d’existence tiennent du miracle, ce jeune orphelin qui a honte de sa famille et de son milieu social et qui fait preuve de capacités de résistance hors du commun ; ce héros à la fois faible et apeuré, qui finira par devenir également égoïste et vaniteux mais qui reste en même temps drôle et naïf, perdu par son amour dévorant pour Estella. Le talent de Dickens sera aussi de nous conter cette belle histoire d’amour qui nous montre Pip si terriblement humain, avec ses failles et ses ambivalences. Il faut dire que l’humour de Dickens nous donne à voir des personnages criants de vérité. Dans ce roman d’initiation traditionnel, dans la lignée de Balzac, Dickens crée, avec originalité, des personnages mythiques entrés dans la légende et dépeint les difficultés de la vie des classes populaires, le sort des forçats, la bêtise des gens respectables, le pouvoir de l’argent. Puis ce sera la terrible peinture du monde des « grandes espérances » avec son lot de jeunes oisifs dépensiers et vaniteux qui évoluent dans les fastes de la richesse.

De rebondissement en rebondissement, comme dans un feuilleton à la dramaturgie millimétrée, ce roman aux multiples facettes nous tient en haleine et nous fait découvrir, au fil de près de 600 pages, ce qui va bien pouvoir advenir du héros… Et comme dans toutes les œuvres marquantes de la littérature, ce roman, parcouru par l’intensité des sentiments humains, sait nous tirer le rire et les larmes. Ce que ne manquera pas de souligner John Irving dans une belle préface : « D’ailleurs, c’est le propre de grands romanciers, qu’il s’agisse de Dickens, de Hardy, de Tolstoï ou de Hawthorne et Melville. On parle toujours de leur style, mais en fait, ils exploitent tous les styles, n’en refusent aucun. Pour eux, l’originalité de l’expression est un phénomène de mode qui passera. Les questions plus vastes et plus importantes, celles qui les préoccupent, leurs obsessions, resteront au contraire : l’histoire, les personnages, le rire, les larmes ». 

Martine Konorski

 

 

Les poètes morts sont-ils des cartes de visite ?

Trop souvent, les poètes morts récemment tiennent lieu pour les vivants de cartes de visite. Ainsi, les survivants tentent de s’assurer que celui qui reste est le meilleur dans la perspective d’affronter bien évidemment l’éternité espérée. Voilà l’écueil caché.

Or, en cette fin d’année 2017, la camarde s’est révélée experte et cruelle. À la suite d’un accident d’auto, Jean-Marie Berthier (1940-2017) nous a définitivement quittés. Un comble pour quelqu’un qui souffrit tant, en 1979, de la mort dans un drame de la circulation, de sa fille Mireille, à l’âge de treize ans, et, neuf années plus tard, en 1988, de celle de son fils Jean-Philippe, vingt-cinq ans, également à la suite d’une tragédie de la route ! Jean-Marie Berthier, qui fut un grand voyageur au cœur grand ouvert, un passionné de fraternité authentique, fut édité avec enthousiasme par plusieurs éditeurs passionnés après que Pierre Seghers salua son grand talent. Ainsi fut-il publié par Rougerie, Fanlac, MLD, Le Nouvel Athanor, Le Bruit des autres, et enfin, Bruno Doucey, d’ailleurs sous un titre dramatiquement suggestif : « Ne te retourne plus »…

Au fond, n’en déplaise aux « récupérateurs » experts de tous poils, l’important n’est pas de savoir si, oui ou non, un tel ou tel autre fut L’éditeur principal de Jean-Marie Berthier, mais bien plutôt pourquoi et comment son œuvre et son âme marquèrent et marqueront longtemps encore une époque surfant tant de fois sur la surface des choses, des sentiments, et des engagements politiques trop affichés pour être désintéressés…

Jean-Luc Sigaux, quant à lui, décédé à l’âge de 65 ans, fut toujours défendu et édité par Alain Breton, directeur de la Librairie-Galerie Racine située proche de l’Odéon. J’écrivis de lui, dans mon ouvrage général de critique paru chez Seghers en 2014 (1), qu’il fut un « mystique torturé » tentant de « marcher vers la lumière christique », alors que Jean-Marie Berthier réussit « un chant majeur de notre époque », incarnant le désespoir surmonté.

Disparu quelques mois avant Berthier et Sigaux, Michel Merlen (1940-2017), camarade de ma jeunesse peu sage, fut aussi, à mes yeux, un poète « borderline », révolté et rebelle, intrinsèquement original dans sa franchise dénonciatrice.

Au bout du compte, défendre et donner le goût de la poésie contemporaine pour insuffler l’espérance dans les poumons égoïstes de notre pays, ne saurait revenir à établir avec adresse et opportunisme de gros bottins de noms d’auteurs ! Il s’agit bien davantage de faire prendre l’incendie des mots qui changent la société, de ne jamais étiqueter pour se rassurer, mais bien plutôt de saluer et reconnaître les créateurs de même quête spirituelle, de saluer des connivences et de regrouper des visionnaires pour sauver le monde (2). Dans cette visée, Jean-Marie Berthier, Jean-Luc Sigaux et Michel Merlen sont des mousquetaires indispensables. Messieurs, chapeau bas !

Jean-Luc Maxence

(1) Jean-Luc Maxence, Au tournant du siècle Regard critique sur la poésie française contemporaine (Seghers, 2014).

(2) JEAN-MARIE BERTHIER, Phoenix n°25, Cahiers littéraires internationaux, articles de Karim De Broucker, Emmanuel Dall’Aglio & Jean-Marie Berthier, Laurence Verrey, Dominique Sorrente, Jean-Luc Maxence, Jany Cotteron, Michel Boyer, Jean-Marc Turine, Philippe Mollaret, Jean-Yves Vallat, Bruno Doucey

L’Encyclopédie et les Lumières : quelle aventure!

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Deux hommes de bien par Arturo Perez Reverte – Le Seuil

Arturo PEREZ REVERTE est un auteur prolifique dont l’œuvre, traduite en plus de 30 langues, repose sur un mélange parfaitement maîtrisé de l’intrigue et du récit historique. Sa formation en sciences politiques et en journalisme et son expérience de plus de 20 ans comme reporter et correspondant de guerre lui permettent de mettre méticuleusement en scène des personnages historiques et de les faire côtoyer ceux de sa riche imagination. Derrière ces plongées historiques apparemment distanciées, il délivre des analyses et des portraits lucides et acérés des sociétés contemporaines. Dans ce dernier roman, il nous propose un improbable scénario articulant la montée à Paris de deux « hommes de bien », intègres et courageux, membres de l’Académie Royale d’Espagne, mandatés par leurs pairs, du moins une partie d’entre eux, pour rapporter les 28 tomes de l’Encyclopédie alors interdite Outre-Pyrénées. A force de moult détails à la précision vibrante et palpable, ce récit nous montre que la route de Madrid à Paris était truffée de risques et de dangers, inconcevables aujourd’hui. Il décrit également la vie parisienne prérévolutionnaire, faite d’une activité littéraire débordante, d’une vie politique agitée et d’un libertinage répandu. La quête des deux académiciens sera perturbée, notamment par les tenants de la mise à l’index de l’Encyclopédie… Une fois de plus, l’auteur nous fait profiter de l’ampleur de son érudition et de la profondeur de son imaginaire, tout en nous faisant partager sa passion des livres, de la lecture et de la langue, celle dont « le peuple qui la parle » est le maître. En filigrane, il dessine son admiration pour les Encyclopédistes du 18ème siècle, auteurs selon lui de « la plus brillante réalisation moderne de l’intelligence humaine ».

Patrick Boccard

Avec le »Che », un voyage initiatique en Amérique du Sud

Voyage à motocyclette Ernesto Che Guevara, Editions Mille et une nuits, 224 p. 14,20 euros

Deux jeunes médecins argentins peu argentés – deux amis – prennent la route en décembre 1951 pendant l’été austral pour traverser l’Amérique Latine à la rencontre des peuples du continent. Alberto Granado, le propriétaire de la moto qui les porte – nommée Poderosa, « la Vigoureuse » – dispose déjà d’une conscience politique aiguisée et d’une expérience militante mouvementée. Ernesto Guevara, le lecteur fervent de Lorca et de Neruda n’est pas encore devenu le « Che » et rêve surtout d’une quête initiatique à la Kérouac, dans la foulée des flamboyants et dépenaillés clochards célestes de la Beat Generation.

Le titre du livre de Guevara Voyage à motocyclette est fallacieux. Tout d’abord la Poderosa, une Norton 500 Model Inter 1939 bicylindre à boîte de vitesse Burman rend définitivement l’âme à la 43ème des 169 pages du récit, le 27 février 1952, soit 60 jours précisément après le début d’un voyage de 204 jours (l’année 1952 est bissextile) qui se termine à Caracas sur la mer des Caraïbes le 26 juillet 1952. Ensuite, ayant constaté que seul le premier tiers du périple fut motorisé, l’honnêteté nous oblige également à souligner que si l’Argentine et une partie du Chili ont bien été traversées en motocyclette, ces contrées l’ont aussi été en vol plané.

En effet, à cause du déséquilibre entraîné par un siège passager situé trop en arrière du centre de gravité du bloc moteur, on ne compte pas le nombre de sorties de route de la Poderosa ayant occasionné des chutes plus ou moins spectaculaires mais souvent à grande vitesse et se concluant toujours par de douloureuses contusions. Granado et Guevara sont des durs-à-cuire, des durs au mal passablement inconscients. L’adieu rapide à la fidèle et pétaradante rossinante fut donc pour les deux compères une chance à plusieurs titres car sur un tel engin ils auraient fini par mettre prématurément un terme à leur existence d’aventuriers. Ainsi devenus des vagabonds non motorisés, ils furent aussi contraints de « plonger dans le peuple », se confondant avec la plèbe des autocars et des camions, poursuivant à dos de mule ou en radeau comme l’écrit Ramon Chao dans sa belle et éclairante postface.

Sans le prestige de la Norton 500 et à court de fonds trop tôt dépensés, d’aristocrates crottés mais fringants les voilà transformés en loquedus qui doivent mendier leur pain et le gîte. D’une étape à l’autre, ils rencontrent tour à tour des notabilités locales qui reconnaissent quelquefois deux des leurs sous les oripeaux de routards, des miséreux qui les accueillent sans cérémonie, des plus ou moins pauvres qu’il leur arrive de gruger sans vergogne afin de manger.

Ils rêvent tous deux un temps de l’île de Pâques, où le climat est idéal, les femmes idéales, la nourriture idéale, le travail idéal (il n’y en a pas). Il s’avère qu’aucun bateau n’y va avant six mois. Ils renoncent. Asthmatique, Guevara est souvent malade et son ami Granado lui fait régulièrement des piqûres d’adrénaline. Malgré de nombreuses alertes, il survit. Finalement c’est un costaud, il a une « fragile santé de fer ». Leurs diplômes de médecin leur ouvrent bien des portes, et d’abord celles des hôpitaux, hospices et léproseries rencontrées sur leur chemin, ce qui leur permet principalement de gagner leur vie et accessoirement d’acquérir de l’expérience professionnelle auprès de quelques personnages d’exception.

Souhaitant visiter une mine de cuivre au Chili, ils y rencontrent un couple d’ouvriers communistes miséreux et pathétiques que dans une évocation à la tonalité quasi-religieuse Guevara rend comme exemplaire de la vie terrible des pauvres gens. Le bonhomme change, son regard se déprend de sa seule recherche de l’aventure romantique et il nous fait sentir cette mue avec sensibilité et sans pathos, tout en relevant les potentialités économiques et l’état sanitaire de chaque pays traversé, en scientifique qu’il est de formation. Il s’intéresse et nous intéresse à l’histoire des villes, des peuples, à l’acculturation des indiens toujours à l’œuvre après pourtant des siècles de destruction culturelle et de violences physiques. Sans qu’il ait besoin d’en rajouter, Cuzco, Lima passent ainsi sous nos yeux entre analyse historique et constat social. La prise de conscience se fait peu à peu, au cours de leur pérégrinations et à la faveur des rencontres innombrables qu’ils font, des expériences foisonnantes que le destin jette sous leurs pieds.

A la fin de sa première traversée du continent, Guevara le rêveur romantique – ce qui ne l’empêche pas d’être pragmatique – est également devenu un révolté qui réfléchit. Le pli est pris. Il reprendra ses voyages avec d’autres buts et ne s’arrêtera jamais. Il demeurera un éternel chercheur de la transformation du monde par la création d’un homme nouveau. Comme le lui dit sa mère adorée après qu’il devint ministre à Cuba : « oui tu seras encore un étranger, cela semble être ta destinée perpétuelle ».

Sur la route avec Che Guevara, Alberto Granado – Editions Archipoche, 8,65 euros

Après le beau livre d’Ernesto « Che » Guevara, il est intéressant de lire le récit qu’Alberto Granado fait de cette odyssée, bien après, en 1978. Granado participa à la réalisation du film « Carnets de voyage » du Brésilien Walter Salles, sorti en 2004 et récompensé par de nombreux prix.

Bien qu’introduit par une préface sans intérêt qui sent bon le prêchi-prêcha de l’apparatchik communiste statufié que Granado est devenu à Cuba, plus convenu mais plus enjoué, agrémenté de quelques photos de l’aventure, le texte est complémentaire de celui de Guevara.

Rythmé et balisé dans le temps – les dates et les lieux y sont clairement précisés – le carnet a la facture classique du récit d’aventures de voyage dans la veine des collections spécialisées d’Arthaud ou de Flammarion qui nous tinrent jadis en haleine. Aucun épisode n’est oublié ou occulté, celui de la léproserie de San Pablo au Pérou, central dans le livre de Granado comme dans le film de Salles mais rapidement évacué par Guevara dans son Voyage à motocyclette est l’occasion de ressentir et comprendre l’attention bienveillante et la sollicitude de grand frère que Granado fait montre pour son ami Guevara.

Le recul du temps et la position politique et sociale que Granado a acquise depuis lors expliquent probablement les fréquentes et lourdingues leçons de morale qui émaillent le livre, mais le gars y croit et a objectivement quelques raisons d’y croire. Son regard est souvent ironique et plus chaleureux que celui de Guevara. Il n’a peur de rien, est des deux compagnons le leader pour ce qui est des risques à prendre, des folies à entreprendre. Les descriptions des conditions fréquemment apocalyptiques de la nature et de la vie sur la route sont réjouissantes, surtout quand on en prend connaissance dans le confort d’un fauteuil de lecture, ce qu’à vous, ami lecteur, je souhaite de tout cœur.

Eric Desordre