Découvrir de la vie pour comprendre sa vie

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Les huit montagnes, Paolo Cognetti, Éditions Stock, 2016, 304 pages, 21 euros

Comme son titre incite à l’imaginer, « Les Huit Montagnes » invitent à une longue randonnée dans les montagnes du Val d’Aoste. Pietro, le randonneur conteur, est un jeune italien né dans une famille bourgeoise de Milan. Il a été initié aux charmes de l’altitude par Giovanni son père, avec lequel il entretient des relations compliquées. Car la taciturnité de ce dernier ne s’estompe qu’à la perspective d’un sommet et disparaît dès qu’il commence à gravir une combe. La location d’un chalet permet à la douce mère de Pietro de partager, en paroles, les escapades de ses deux marcheurs qui, dès qu’ils prennent de la hauteur, se rapprochent. Cela n’empêche pas Pietro de nouer une amitié avec Bruno , l’un des garçons du village. Le farouche gamin l’initie, avec amour et méticulosité, aux éléments, aux reliefs, à la faune et à la fl ore. Puis vient l’heure de se préparer un avenir. La prise de distance sera longue, d’autant plus pesante que la nostalgie des cimes est vive. Le retour aux sources devient vital. Malgré la séparation des cheminements, la complicité revient, plus forte des étapes franchies par l’un et par l’autre. Pour Pietro, les sombres horizons du passé s’éclairent, à la lumière de la rudesse de la vie que Bruno s’est choisie. Des perspectives s’ouvrent, un avenir se dessine… Une histoire finalement assez banale et déjà lue : des copains qui grandissent, se construisent et s’éloignent peu à peu l’un de l’autre. Mais Paolo COGNETTI la prend d’assaut avec une résolution de montagnard, dans un respect subtil et une compréhension sincère de ces personnes passionnées et résistantes. Au-delà de son talent à raconter la nature, les caractères, les sentiments, les relations, il fait respirer et sentir, pas à pas, au rythme de montées et de descentes à couper le souffle, de silences et d’écoutes attentives, combien, en parcourant les sentiers et en visant les sommets, on peut découvrir de la vie pour comprendre sa vie. Ce premier roman n’est surtout pas réservé aux amateurs de montagne. Il a d’ailleurs récemment été récompensé par le Prix Strega (le Goncourt italien) et le Prix Médicis étranger. Bonne lecture à tous.

Martine Konorski

La voix et les voies de Françoise Héritier

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Conversations avec Françoise Héritier par Patric Jan, Blackmoon Productions

À ÉCOUTER – À l’occasion de la récente disparition de Françoise HÉRITIER, célèbre anthropologue et digne successeur(e) de Claude LEVI-STRAUSS au Collège de France, on recommande ses entretiens avec Patric Jan, réalisateur, philologue de formation, homme engagé dans tous les grands combats humains. Dans ce coffret DVD d’entretiens filmés on peut entendre celle qui fut surtout connue pour ses essais et plus récemment du grand public. Ces conversations couvrent 4 chapitres : « la valence différentielle des sexes », « Les origines », « Sang, sperme, lait, hiérarchie » et « Filiation, terminologie, alliance ». Françoise HÉRITIER y livre sa pensée sur la construction du rapport masculin-féminin et retrace, dans la simplicité brillante et émouvante qui la caractérisait, toute sa réflexion sur la pensée de la différence fondée sur l’opposition des sexes. « En tant qu’anthropologue mais aussi à partir d’anecdotes de sa propre vie, elle raconte 200 000 ans de cette hiérarchie « patriarcale » aujourd’hui remise en question ».

Martine Konorski

Syrie, rien ne change

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En Syrie – Joseph KESSEL, Éditions Gallimard,
collection Folio, 2014

La dictature de l’actualité nous conduit souvent à nous forger une vision réductrice des faits et des situations et nous enferme fréquemment dans une perception binaire de la réalité. D’autant plus lorsqu’elle s’exprime au travers d’événements qui déterminent l’avenir de peuples et de cultures et, par rebond, portent atteinte à la paix dans le monde. Ainsi de la manière dont il est rendu compte de la situation en Syrie, à la une de la planète médiatique mondiale depuis de longs mois. Même si l’histoire ne repasse pas les plats, il est frappant de constater que les experts et commentateurs de tous poils font preuve au mieux d’une mémoire courte, au pire d’une connaissance incomplète du long chemin chaotique qui a ponctué l’histoire de ce pays. Sans remonter aux temps des Croisades, le simple recul de quelques décennies permet d’éclairer les affrontements et jeux politiques qui ruinent la région – et une partie du patrimoine culturel de l’humanité -, d’un faisceau plus complexe que celui que donne à voir l’avalanche d’images succinctes et spectaculaires déversées par les chaînes de télévision. A titre d’exemple, la lecture du premier reportage de Joseph KESSEL, en Syrie, en 1926, nous apporte une analyse convaincante sur le « pourquoi on se bat et qui s’y bat » et sur le comment y « poussent avec une force ardente les croyances et les hérésies ». Réalisée en quelques semaines au temps du « Mandat » français, cette enquête garde une surprenante actualité, y compris dans sa conclusion qui suggère que « dans un pays qui devrait être florissant et que l’état de guerre entretient dans le marasme, (…) mieux vaut abandonner la partie que de s’user à la jouer mal ». Comme quoi le journalisme peut contribuer à faire comprendre, pour peu qu’il ne se contente pas de réagir aux seuls « poids des mots et choc des photos ».

Gonzague Saint Bris : la fin tragique d’un aristocrate rebelle

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Gonzague Saint Bris – Aristocrates rebelles Les Arènes, 2017, 19,90 euros

À l’époque où je travaillais avec Pierre-Jean Oswald et Hélène, sa comparse, au 38 rue de Babylone, je m’étais lié d’amitié avec Gonzague Saint Bris. Et j’ai même collaboré à l’ouvrage « La bataille romantique », de Gilles Brochard et Alain Louis Sire (NÉO, 1980), préfacé par Gonzague. C’était au temps où celui-ci dialoguait avec la nuit radiophonique. Or, il a suffi d’un violent accident d’auto, le 8 août 2017, dans le Calvados, peu après minuit, pour lui ouvrir la route des anges Le dernier ouvrage de Gonzague Saint Bris, est un éloge populaire des Aristocrates rebelles (*), de Savinien Cyrano de Bergerac à Simone de Beauvoir, en passant par Tolstoï, Abd-el-Kader, Saint-Exupéry, Nelson Mandela, et j’en passe. Ce livre non conformiste ne peut qu’émouvoir au plus profond le fondateur du bimestriel R.B.L qui a touché, depuis 2015, plus de 60 000 lecteurs. En effet, Saint Bris avait été pressenti pour être de notre équipe et son ultime titre est d’ailleurs un pied de nez à la doxa de la gauche trop « caviar » pour être vraiment de gauche ! Adieu l’artiste.

Jean-Luc Maxence

Président, la nuit vient de tomber

Président, la nuit vient de tomber – Arnaud Ardouin, Le Cherche Midi, 2017, 192 p, 19 euros

Cette enquête biographique d’Arnaud Ardoin, éditée par Le Cherche Midi, est devenue en fin d’année un événement éditorial. Il y a en effet quelque chose de déchirant, de poétique même derrière ce superbe titre. Ardoin a su évoquer avec émotion et talent un Jacques Chirac sur le déclin et pourtant resté si populaire dans le cœur des Français ! Chirac comme Président a toujours épousé des causes généreuses (défense des Arts premiers, défense des handicapés), il a su avoir un sens de l’amitié large comme ses mains, même s’il fut un coureur de jupons affriolants au grand dam de son épouse Bernadette… Le Maire, je m’en souviens du temps du Centre DIDRO, quand il accordait et expliquait des subventions généreuses pour secourir une certaine jeunesse blessée par les addictions, savait serrer une main avec chaleur et oublier alors qu’il pouvait paraître parfois triste. Mais, avec lui, le cœur parlait spontanément. L’Humain était tout naturellement en tête d’affiche. Et l’écrivain Arnaud Ardoin a su exprimer ce rayonnement communicatif avec finesse. Cet essai se lit d’une traite, il est sans doute le plus évocateur paru depuis longtemps. C’est un adieu qui devrait toucher par delà les habituels clivages politiques. Quand Ardoin écrit (p. 189) : « Jacques Chirac, c’est Bonaparte avec l’âme d’un moine tibétain… », le journaliste cible juste. De même quand il ajoute : « Cet homme qui a dirigé la cinquième puissance mondiale pendant douze ans est, tout compte fait, un rebelle contrarié », il synthétise sa personnalité et nous fait comprendre pourquoi le personnage public fut aimé au-delà de son parti et le sera désormais comme un des grands mythes de l’Histoire de la République.

Jean-Luc Maxence