Pensées Sauvages, Henry David Thoreau

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Pensées Sauvages, Henry David Thoreau, sélection de Michel Granger, 2017, Editions Le mot et le reste, 160 pages, 15 euros

H.D. THOREAU (1817-1862) est l’un des précurseurs des adeptes et prosélytes de la frugalité heureuse, du respect de la nature et de l’action collective. Ses œuvres les plus connues, « Walden ou la vie dans les bois », « La désobéissance civile » et « Journal », sont considérées comme les mères nourricières des écologistes et des opposants non-violents aux excès de ceux qui gouvernent la société industrielle de son temps. Grand lecteur des textes fondateurs du bouddhisme et de l’hindouisme, il a lui-même été un grand inspirateur des combats de GANDHI et Martin LUTHER KING. Les « Pensées sauvages » proposent une sélection de ses textes opérée par Michel GRANGER, l’un des plus éminents spécialistes de son œuvre. Ce concentré de la pensée de THOREAU, forgée à l’observation intime de la nature et des hommes, confi rme qu’elle était extraordinairement visionnaire. Les thématiques qui structurent ces extraits sont d’une aveuglante actualité : « désintérêt pour la politique », « la frénésie du marché », mais aussi « les hiéroglyphes du paysage », « une forêt sauvage de livres ». En voilà un – de plus – qui aurait sans doute très mal supporté les campagnes électorales que nous venons de vivre !

Patrick Boccard

« Poésie debout » avec Dominique de Roux

Se souvenir de l’écrivain et éditeur Dominique de Roux (1935-1977), disparu il y a quarante ans, est un acte de salubrité publique pour ceux qui rêvent encore des noces des langues et des êtres humains, pour tous ceux et celles qui n’oublient jamais la parole du fondateur des immortels Cahiers de l’Herne : « Il n’y a pas de grande poésie sans grand exil ». Comme par hasard, EXIL était le titre de la revue trimestrielle que de Roux créa et qui vécut de 1973 à 1977… Le fils de Dominique, Pierre-Guillaume vient de faire reparaître opportunément sous le label de sa maison d’édition personnelle (PGDR) un bref texte poétique, Le gravier des vies perdues, brillante contribution à l’Histoire de la littérature poétique de notre pays au vingtième siècle 1 . Dans un style limpide et dépouillé jusqu’à susciter des larmes, Dominique nous entraîne dans « l’éloignement infini du monde des fleurs ». Certes, il célèbre et loue Ezra Pound, à ses yeux un géant, mais, quarante ans après sa propre mort, brutale, on ne peut que se rappeler combien il défendit avec brio, passion et justesse, les talents exceptionnels de René-Guy Cadou, Pierre Jean Jouve et Henri Michaux, et qu’il sut écouter les poètes de la « beat génération » de ma jeunesse folle, notamment Claude Pélieu, Allen Ginsberg et Bob Kaufman. À en croire son fils (mais l’ai-je bien compris ?), son père savait être très présent dans l’agitation parisienne et mondaine, et pourtant très en retrait des vanités superficielles. Ainsi, Christian Bourgois me le décrivit-il – il m’en souvient – un jour où il participait à une présentation de mes éditions de l’Athanor. Dominique de Roux était aussi une sorte de samouraï aristocrate, me dit un jour Jean Parvulesco, rue Vaneau, un chevalier et un aristocrate toujours prêt à défendre la guérilla des rêves.

Auteur et éditeur… Est-ce conciliable ?

L’œuvre de Dominique de Roux (Le Cinquième Empire est à relire absolument), son noble travail d’« éditeur-défricheur » et la sûreté de son instinct font la grandeur du personnage. On songe alors au masque de Janus d’un Pierre Seghers, pour le meilleur. De Roux dépasse en effet les clivages politiques les plus imbéciles, il les transcende. Et, personnellement, avec audace et effronterie scandaleuses, mais je l’espère pardonnées parce qu’avouées, j’attends avec impatience d’assister à la transmutation secrète et quasi alchimique de Pierre-Guillaume, le fils, l’éditeur, en un écrivain imprévisible… Après tout, c’est bien Dominique de Roux lui-même qui affirme dans un inédit que m’offrit en son temps son fils pour le n° 6 du mensuel CE TEMPS DE LIRE (décembre 1979) dont j’étais rédacteur en chef : « Il est possible de concilier un double rôle d’éditeur et d’écrivain. Paradoxalement, écrire c’est faire que le monde vienne s’engouffrer en soi-même, alors que l’aventure de l’édition représente fatalement un mouvement inverse, mais non contraire, par lequel on va soi-même au monde. Écrire et éditer sont une seule et même action ». À bon entendeur, salut!

Jean-Luc Maxence

1. Dominique de Roux, Le gravier des vies perdues (Éditions Pierre-
Guillaume de Roux, 2017), 12,90 €

Quelle politique pour la poésie ?

Ne pas s’agenouiller pour rien

Quand elle est partisane, à genoux devant le ministère de la Culture fraîchement installé, la poésie montée en exergue devient mauvaise et fabricotée, ennuyeuse, une poésie de la flatterie des décideurs de subventions, une poésie couchée pour tout résumer. Depuis quarante ans de passion et de passeur, nous avons l’habitude… Si la gauche « caviar » parvient à l’Élysée, la poésie n’a alors pour porte-drapeaux que l’armée des obscurs plagiaires de Paul Eluard, de Louis Aragon, d’André Breton, d’Eugène Guillevic, de Francis Ponge ou de René Char. Si c’est la droite « Catho ou gigot » qui gagne les élections, les éditeurs spécialisés en reviennent tous en chœur à Charles Péguy, Paul Claudel, Jean-Claude Renard ou Patrice de La Tour du Pin. Même Jean Grosjean paraît trop révolutionnaire. Au bout des mots, la poésie de ce siècle, celle que j’aime, est toujours plurielle et libre des modes du temps qui réduisent l’inspiration et éludent la saisie de l’essentiel et du sens. Quoi qu’il en soit, c’est le temps, toujours, qui détient le dernier
mot et les clefs de cette hypothétique notoriété si souvent secrètement espérée.
À chaque fois que l’État Républicain change de couleurs dominantes, les poètes ont un goût amer dans la bouche et déplorent le manque d’enthousiasme de ses dirigeants pour aider à diffuser les nouveaux enfants d’Arthur Rimbaud par exemple. Ce constat est logique puisque le poète authentique, homme ou femme, obscur ou reconnu par ses pairs, n’en finit pas de scruter sa propre intériorité et de s’interroger sur la
finitude des régimes et des personnes, ce que ne fait pratiquement jamais le député dérisoire d’un Parlement bavard ! Certes, il semble impossible de deviner quels
seront les noms des grands poètes de ce vingt-et-unième siècle, mais une évidence tout de même s’impose : aucun maître prétentieux, aucun gourou de pacotille, aucun petit commerçant du compte d’auteur flatté (c’est l’auteur qui mérite toujours l’adjectif) n’y pourront rien changer : la poésie restera rebelle par définition vis-à-vis des pouvoirs établis et des dictatures d’argent. Quelles que soient les formes qui sont les siennes et son génie propre, tout poète debout chantera jusqu’au bout que rien n’est tout à fait perdu même lorsque tout semble sombrer dans une nuit sans fin, dans un vertige de sang et d’orgueil.

Jean-Luc Maxence

Discret mais affûté

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Chers lecteurs, Georges Picard, Éditions Corti, 2017, 192 pages, 17 euros

Pendant que micros et caméras sont braqués sur les favoris, puis sur les récipiendaires, des différents prix littéraires, alimentant ainsi un buzz de plusieurs mois dont l’industrie littéraire tire le plus grand profit, un écrivain au talent injustement méconnu, se paie le luxe d’un bras d’honneur à cette grande famille qui, à chaque rentrée littéraire, choisit les poulains qui vont « tirer les ventes ». Ainsi Georges PICARD, qui déclare benoîtement dans CHERS LECTEURS, son dernier opus, qu’un auteur ou un ouvrage, doit rencontrer ses lecteurs « par la lecture et non par le biais des médias » et qu’un « auteur se trahit lui-même lorsqu’il se paraphrase devant un micro ou une caméra ». Ce point de vue, pour lapidaire qu’il soit, marque bien l’originalité de ce personnage discret, au parcours « curieux ». Fils d’ouvrier, abandonné par sa mère et recueilli par une organisation de secours aux enfants de déportés et orphelins juifs, il grandit chez un père qui, malgré son modeste statut, lui fait partager sa passion pour les grands classiques. Tout en étudiant la philosophie, il adhère aux Jeunesses communistes, puis rejoint les maoïstes de 1968 qu’il quitte pour embaucher dans une usine de sardines en Bretagne. Avant de devenir écrivain, il se collette à l’écriture, notamment dans le cadre d’un surprenant poste de journaliste à « 60 millions de consommateurs ». Depuis, PICARD a écrit une vingtaine de livres, romans et essais, publiés par l’éditeur de Julien GRACQ. Dans chacun d’entre eux, il parvient à affûter la sobriété et la souplesse de la forme et du fond par une justesse aiguisée. Il dit obtenir ce tranchant par l’observation attentive des gens et de la « vraie vie », à laquelle il s’adonne avec application et délectation, entre autres dans les bistrots du 15 e arrondissement de Paris où il réside. Dans CHERS LECTEURS, il continue de peaufiner sa rébellion douce en développant ce que sa passion de lire et sa passion d’écrire lui procurent. Il confie que les plus beaux jours de son existence sont ceux qu’il consacre à lire, à rêver, à méditer, loin de la foule littéraire et médiatique déchaînées. Il évoque les écrivains, célèbres ou peu connus, qui ont comblé ses passions : Benjamin FONDANE, Georges PERROS, Jean-Claude PIROTTE, Philippe DELERM… mais aussi PASCAL et Frédéric DARD ! Un des talents de PICARD l’écrivain est d’interpréter PICARD le philosophe : « Je ressens le besoin d’aller au cœur des choses, d’arracher à la vie ce qu’elle m’a caché jusqu’à présent, afin d’en savoir un peu plus sur son infinie complexité. Ce que l’expérience vécue m’a refusé, certains livres peuvent me l’offrir, et c’est pourquoi j’ouvre généralement un nouveau volume prometteur dans un état d’attente et d’espérance qui n’aspire qu’à être comblé ». La clarté du style et de la pensée de G. PICARD se confirme dans la limpidité des titres des ouvrages qui ont ponctué son œuvre, parmi lesquels : « Tout le monde devrait écrire », « Penser comme on veut », « De la connerie », « Du malheur de trop penser à soi », Petit Traité à l’usage de ceux qui veulent toujours avoir raison », « Du bon usage de l’ivresse », « Merci aux ambitieux de s’occuper du monde à ma place », ou le récent « Le sage des bois ». Une ressemblance non fortuite avec les « sauts et gambades » chers à Montaigne. Vraiment.

Patrick Boccard

Une vie pas si minuscule

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Cahier Michon – Editions de L’Herne, 344 pages, 33 euros

Pierre MICHON appartient à cette catégorie d’auteurs dont l’œuvre quantitativement modeste, recèle de vrais bijoux qu’il porte très discrètement. Auteur d’une quinzaine d’ouvrages, c’est la parution en 1984 des VIES MINUSCULES qui le font sortir de l’ombre dans laquelle il était contenu, aux marges de la société, proche de la marginalisation. Il dit d’ailleurs que le succès de ce livre l’a « sauvé ». Ce sauvetage va lui permettre de se consacrer à l ‘écriture d’ouvrages dédiés ou inspirés par ses « héros ». Parmi eux figure RIMBAUD, dont il éclaire des facettes méconnues de la poésie, mais aussi le facteur Joseph ROULIN, modèle de Vincent VAN GOGH ou encore le peintre CORENTIN et son tableau représentant le Comité de salut public de la Révolution française, l’un et l’autre purs fruits de l’imagination de MICHON. Quelques distinctions notoires viennent couronner cette œuvre condensée, dont le Prix de l’Académie Française, institution sans doute très impressionnée par la qualité d’une « langue » qui accorde subtilement la prose et la poésie, le sens et la musique. La parution d’un « Cahier Michon » aux Éditions de l’Herne, place MICHON au panthéon de cette collection qui a couronné les plus grandes figures de la littérature et de la pensée. Cette dernière monographie convoque les plus grands noms de la critique universitaire, de l’histoire, de l’art, de l’anthropologie, de la géographie… qui, par leur diversité, révèlent l’amplitude du champ d’investigation de MICHON et la qualité de son écriture. Les amateurs de Pierre MICHON, comme ceux qui lui sont moins familiers, y trouveront par ailleurs nombre d’inédits ou textes rares de l’écrivain : premiers écrits mais aussi variantes, passages supprimés, chapitres retranchés, tous « victimes » de l’exigence de l’auteur qui opte pour le fragment fulgurant et l’inachèvement.

Patrick Boccard