Sur l’écriture – Charles Bukowski

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Sur l’écriture, Charles Bukowski Traduit de l’anglais par Romain Monnery Le Diable Vauvert.

Avec Sur L’écriture, on redécouvre avec tendresse Charles Bukowski l’inénarrable « poète-clochard », déglingué, ivre mort du soir au matin. Dans cette anthologie, correspondance inédite qui regroupe des lettres écrites sur une période de 50 ans, Bukovski fait son « grand numéro », comme lorsqu’il est au bar. Cet amoureux des mots, provocateur, n’y va pas avec le dos de la cuillère, comme à son habitude : Shakespeare, « tu pourrais crever d’ennui en le lisant », la poésie ? « Les rimes puent la lavande », Faulkner ? « très souvent c’est de la merde ». À travers ces lettres, on plonge dans l’univers de ce grand fauve amoché, misanthrope qui vit seul avec sa machine à écrire et dont la seule raison de vivre est l’écriture. « L ‘écriture m’a sauvé de l’asile, du meurtre et du suicide. J’en ai toujours besoin. Maintenant. Demain. Jusqu’au dernier souffle ». Toujours sur le bord, sur les marges, là où se noue la folie créatrice. Le grand jeu de « Buk ». À découvrir affectueusement.

La Cause du peuple – L’histoire interdite de la présidence Sarkozy

 

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La Cause du peuple, l’histoire interdite de la présidence Sarkozy, Patrick Buisson, Éditions Perrin

La parution du livre de Patrick Buisson a été ressentie et commentée d’un point de vue cancanier comme l’ont été les fameux « enregistrements » d’une réunion à la Lanterne, comme l’a été le rapport de la Cour des Comptes mettant en cause l’absence de recours à un marché public pour les commandes de sondages par l’Élysée à l’époque Sarkozy. C’est d’ailleurs moins le contenu du livre lui-même que sa parution et son titre qui ont été commentés, il faut dire que le livre est épais et dense (460 pages dont 10 de notes, des références bibliographiques, des citations etc.) et ne permet pas une lecture cursive. Il y a d’ailleurs un gap entre la présentation du livre, le rouge et noir de la couverture, le titre « emprunté » à la mouvance maoïste du post 68 honni, le bandeau imprimé, « L’histoire interdite de la présidence Sarkozy » et le contenu du livre. Patrick Buisson a induit, il faut le reconnaître, la réception quelque peu sensationnaliste de son livre ! Pourtant, le livre ne recèle aucun « secret », sinon des évidences : Carla Bruni est une bobo de luxe et a soutenu avec sa sœur des militants terroristes italiens réfugiés en France, Fillon présentait un double visage, critique derrière le prince, servile en sa présence etc. Le seul secret véritable ou du moins que Patrick Buisson voudrait ériger en secret (sans doute pour assumer pleinement le rôle de Geheimnisrat), c’est qu’il a effectivement joué un rôle important de conseiller du président Sarkozy, pendant la campagne électorale de 2007, jusqu’en 2008, puis de nouveau pendant la campagne de 2012. Dans l’intervalle, il n’a pu que se lamenter de n’être pas écouté !

Du moins, Buisson a aidé

Ceci est important, puisque toute la thèse de Patrick Buisson et elle est intéressante, est que le peuple (il en a une définition un peu floue : pas une classe sociale, pas non plus un mythe, peut être tout simplement ceux qui n’appartiennent pas à l’élite, aux classes éduquées) ne souffre pas d’un manque de pouvoir d’achat, pas forcément même du chômage ou de la crise économique, mais avant tout d’une perte de sens. « L’ostracisme professé envers le vote populiste eut donc l’heure de donner bonne conscience à tous ceux qui, pour des raisons plus ou moins nobles ou désintéressées, prirent le parti d’ignorer la souffrance sociale et le souci holistique, l’angoisse profonde de dilution du collectif qu’il manifestait face aux désordres de l’individualisme libéral. » (p. 66). Cette phrase résume bien le combat de Patrick Buisson. Qui, au contraire de ce qu’affirment trop rapidement ceux qui font un amalgame facile entre le journal Minute, le Front National et la droite traditionaliste le taxe de maurassien voire de fasciste. Maurassien, il ne l’est pas vraiment, en tout cas politiquement. Étatiste et jacobin, il se différencie du régionaliste que fut Maurras, même si son catholicisme d’ordre plutôt que de foi l’en rapprocherait. Fasciste pas plus. Plutôt que de répéter les erreurs passées et d’être encore en retard d’une guerre, abandonnons ces invectives anachroniques. Il faut dépasser les jugements simplistes et s’intéresser à ce que dit Buisson. Parce qu’il est un des rares politiques à abandonner le refrain trop entendu sur la crise économique, les explications socio-économiques de la misère du monde et que dès lors, il accorde une vraie considération au peuple, en prenant au sérieux sa capacité à chercher du sens et à considérer que les hommes politiques doivent incarner une puissance populaire plutôt que d’apporter des solutions technocratiques à des problèmes matériels. Et parce qu’il est un des seuls politiques, avec parfois le Front National à estimer la parole populaire, à ne pas la taxer du méprisant adjectif de populiste, il faut discuter son diagnostic et les solutions qu’il avance, en ne déniant pas les problèmes qu’il pose. En ce sens d’ailleurs, comme dans son attitude par rapport à l’Europe il est plus proche de Mélenchon que d’aucun autre candidat ! Il faut donc prendre au sérieux le diagnostic sur la malécoute du peuple que fait Buisson, tout en étant critique face à ses solutions. Non par moralisme, mais par réalisme ! En effet, le postulat de Buisson est que le peuple serait nostalgique d’une identité française perdue et que celle-ci serait le reflet de siècles d’histoire tendant à la France une et indivisible, enracinée et même préservée de toute invasion barbare. Clovis, roi des Francs faisant de la France la« fille aînée de l’Église », Louis XIV le Roi-Soleil etc. Patrick Buisson trace l’image d’une France toute entière unie derrière la figure du Roi. Curieux historien que celui qui se prétend formé par de grands historiens des mentalités comme Raoul Girardet et Philippe Ariès et qui nous déroule une histoire proche du Malet-Isaac de notre jeunesse. Et surtout anachronisme total quand l’auteur voit dans la confiance que le peuple faisait au Roi, une sorte de « pré-nationalisme ». Oublieux du caractère mythologique du sacre du Roi (comme du baptême de Clovis) et surtout de la double appartenance des peuples de France : au Roi lointain, sacré, thaumaturge, juge etc. et à la province, celle de la vie quotidienne, de la cuisine et de la langue régionale. Si l’on se réfère à l’histoire de France pour penser les attachements des Français, force est de faire le constat que selon les potentiels d’ouverture sur le monde extérieur des époques, le couple local/national peut devenir régional/européen voire régional/universel. Le Roi de France représentait sans aucun doute le lointain avant la découverte de l’Amérique, il l’a représenté encore tout au long des siècles de constitution du pays de France (il ne faut pas oublier que les frontières actuelles avec la Savoie, le Comté de Nice, l’Alsace sont relativement récentes). Pour le dire autrement, l’identification à un territoire, l’ancrage local, peuvent être vécues à une échelle différente selon les époques. Et il n’est pas sûr que ce que Patrick Buisson analyse comme révolte du peuple contre les élites parisiennes vienne de leur volonté d’ouverture internationale et pas plutôt de leur absence de conscience du besoin d’ancrage local communautaire. De même peut-on remettre en question l’assertion de Patrick Buisson sur la recherche d’identité une et pure des Français. La tradition française, en tout cas celle qui préexistait à la Révolution était bien la double fi délité : à sa province et à son Roi. Elle a été après la Révolution double pour beaucoup : à une religion (juive, protestante, catholique) et à une Nation, voire triple pour certains irréductibles défenseurs d’une autonomie corse, alsacienne, bretonne, occitane, catalane etc. Patrick Buisson fait une lecture quelque peu orientée et anachronique de l’histoire de France : comme celle d’une longue marche vers une unité de langue, de religion, d’origine. Alors que depuis la Révolution française et la tentative d’unité nationale, les mouvements souterrains, localistes, corporatistes n’ont cessé de ressurgir : mutualisme versus socialisme d’État, socialisme municipal réformiste versus idéologie révolutionnaire du Grand Soir, syndicalisme corporatiste versus internationaliste, régionalisme versus centralisme etc. L’idéal national que décrit Patrick Buisson comme racines et futur espéré des Français a certes représenté l’idéal dominant des trois derniers siècles, mais il n’a sûrement pas été celui du Moyen-Âge, et il n’est pas celui de la postmodernité. Il faut donc lire attentivement Patrick Buisson et lui donner acte d’un singulier pouvoir d’intuition quand il pointe le besoin populaire d’un mythe fédérateur, d’un rêve commun plutôt que d’une revendication réduite à l’augmentation du pouvoir d’achat et d’un consumérisme toujours plus absurde. Mais face à cette quête populaire, il ne faut sans doute pas répondre comme lui par une cuirasse de certitudes nostalgiques d’un ordre dépassé. La religiosité ambiante n’est sûrement pas un retour au monothéisme et au catholicisme d’État ; l’attachement au territoire s’ancre plus profondément dans la terre locale qu’un nationalisme politique désuet à l’époque de l’Europe. Et les combats inter-communautaires sont plutôt attisés par le refus des pouvoirs de reconnaître le besoin communautaire que par une trop grande tolérance à l’expression des signes communautaires ou religieux. Sensible et attentif aux expressions populaires, Patrick Buisson l’est certainement, comme l’a toujours été d’ailleurs une certaine droite française ; en revanche, il peine à comprendre le changement d’époque, nostalgique d’un monde passé qu’il pare de vertus souvent plus idéalisées que réelles. C’est là que l’attention à la fonction imaginative d’une société, au décryptage de l’imaginaire (la part de rêve, de poésie qui lie les peuples) devient pure idéologie : Patrick Buisson n’écoute plus la France qui rêve, il essaye de rendre vie à une idée de la Nation Française, Une et Indivisible, aussi factice pour ce qui est du passé que fausse pour ce qui est du présent.

Hélène Strohl

 

 

« La fin du monde est remise à une date ultérieure » (Tintin, dans l’Étoile Mystérieuse)

L’Etoile mystérieuse, Les Aventures de TINTIN, Hergé, Casterman, 1941

1940. La Belgique sous occupation allemande

Les journaux, quotidiens ou périodiques, sont sous la férule de la Propaganda Abteilung. Le « Vingtième Siècle », journal dirigé par le très conservateur Abbé Wallez, dans le supplément jeunesse duquel Hergé dessinait depuis 1929 les Aventures de Tintin et Milou, est censuré. Le jeune homme et son épouse Germaine voient leurs ressources fondre comme neige. Après quelques semaines d’exode passées à Collanges en Auvergne, ils rentrent finalement à Bruxelles, le roi Léopold III ayant invité ses sujets à reprendre leurs activités. Pour Hergé, ce n’est pas la fin du monde, mais c’est la fin d’un monde. Le Soir, quotidien maintenant sous la coupe de l’occupant (on parle de « Soir volé ») propose au dessinateur de reprendre la série des aventures du petit reporter dans les pages de son supplément jeunesse. Hergé hésite. Des amis, en particulier Philippe Gérard, le mettent en garde face à cette compromission. Hergé, qui ne partage en rien les utopies de l’Ordre Nouveau et a coupé les ponts avec Léon Degrelle, ne voit pas quel mal il y aurait à publier ses petits dessins inoffensifs dans un journal… qui tire à 300 000 exemplaires. L’avenir lui donnera tort. Après huit histoires parues en album et une (Au Pays de l’Or Noir) interrompue pour cause de guerre, il maîtrise parfaitement son talent et les enfants en redemandent. En octobre 1940, ce sont donc les premières planches de ce qui s’appellera plus tard Le Crabe aux Pinces d’Or qui paraissent dans le Soir. Avec bientôt la rencontre inoubliable d’un marin alcoolique, le capitaine Haddock.

1941. L’étoile sinistre

Les premières pages de la dixième aventure de Tintin, L’Étoile Mystérieuse (et non L’Île Mystérieuse, qui est un livre de Jules Verne) nous plongent dans une ambiance apocalyptique : une nuit oppressante, l’asphalte qui fond sous ses pas, des rats quittant leurs égouts, une araignée démesurée et surtout une étoile jaune qui grossit dans le ciel, menaçante. Pour couronner le tout, un prophète véhément qui tape sur un gong en criant aux passants : « C’est le châtiment ! Je vous annonce que des jours de terreur vont venir ! La fin du monde est proche ! ».Son nom : Philippulus. Toute ressemblance avec le Philippe Gérard nommé plus haut ne serait pas fortuite : Hergé, qui fut son ami proche au point de nommer l’un de ses personnages fétiches Flupke (« petit Philippe » en bruxellois), ne peut plus supporter les anathèmes de celui qui le soupçonne d’être un traître, un vendu et un lécheur de bottes. Règlement de comptes. Tintin se rend à l’observatoire pour demander au professeur Calys (Calice ?) ce qu’il pense de cette étoile maléfique. La réponse de ce dernier est sans appel : il s’agit d’une immense boule de matière en fusion qui va entrer en collision avec la terre. « Juste ciel !… Mais alors, c’est… » dit Tintin. « LA FIN DU MONDE, OUI ! » s’écrie Calys. Et d’après les calculs, le cataclysme aura lieu à 8 heures, 12 minutes et 30 secondes. Une lecture un peu attentive révèle le talent du dessinateur, conteur génial qui propose une intelligence à plusieurs niveaux. Les enfants éprouvent une peur délectable (je me souviens de ma frayeur devant cette Épeire Diadème, sorte de svastika sur fond atomique). Les adultes remettront l’épisode en contexte : tragédie, étoile jaune et solution finale. En Belgique aussi, les mesures d’exception contre les juifs se mettent en place. Hergé, lui, continue à dessiner. Avec parfois des dérapages d’un goût plus que douteux : « Tu as entendu, Isaac ? La fin du monde ! Si c’était vrai ? – Hé ! Hé ! ce serait une bonne bedite avaire, Salomon !… Che dois 150 000 Frs à mes vournizeurs… Gomme ça che ne devrais bas bayer… ». Antisémitisme ordinaire. Ne cherchez pas ces deux cases de la version noir et blanc dans votre mémoire : dès 1942, mieux éclairé sans doute, Hergé les a supprimées de l’album. De même qu’il rebaptisera Bohlwinkel (« petite boutique de confiserie » en bruxellois) le banquier américain Blumenstein.

Le ciel sur la tête

C’était la grande frayeur de nos ancêtres les Gaulois : que le ciel leur tombe sur la tête… Du moins d’après ce que proclame un autre héros de bande dessinée concurrent de Tintin : Astérix. Le reporter, toujours poursuivi par la vindicte de Philippulus le prophète (« retourne chez Satan ton maître ») et par ses prévisions dignes d’un inquisiteur : « Oui, nous aurons la peste !… La peste bubonique !… Et le choléra !… Et ce sera la fin du monde ». Et plus loin : « Va chez le prince des ténèbres, ton maître… ». Pas de doute, nous sommes en plein millénarisme : le Vingtième Siècle est mort : en route pour le grand Bug de l’an 2000 ! Alors Tintin jette un broc d’eau sur le crâne surchauffé de l’imposteur. Mais ce dernier le poursuit jusque dans ses rêves. Réveillé en sursaut par ce qu’il croit être le gong du sinistre individu, notre héros entend s’égrener les dernières secondes à l’horloge parlante. « Huit heures, douze minutes, vingt secondes… Tip… Huit heures, douze minutes, trente secondes… Tip » Et le plafond lui tombe sur la tête : « Ça y est !… La fin du monde ! ». La page une fois tournée et son appartement quelque peu dévasté, Tintin dit à son chien : « Ce n’est pas la fin du monde !… Ce n’est qu’un tremblement de terre ! » – « Ah !… Ce n’est QUE ça ! » dit Milou. Euphémisme. Et ils courent tous les deux au milieu des gravats de la rue et des gens tirés de leur sommeil, pour arriver à l’observatoire. Là Tintin saute au cou du gardien, pourtant peu avenant, avec cette phrase digne d’un zélateur de Paco Rabanne au soir de l’éclipse du 11 août 1999 : « Hourrah !… La fin du monde est remise à une date ultérieure ! »

Gaëtan de Courrèges

Souvenirs de Georges Perec et faute à la Pléiade

En 1975, c’est Gilles Pudlowki – lequel fut Directeur littéraire de L’ATHANOR durant plusieurs mois – qui me présenta Georges Perec avec qui je sympathisais spontanément. Tant et si bien qu’il me remit une nouvelle inédite pour ma revue PRÉSENCE ET REGARDS, texte que je fis paraître dans le n°17-18, avec une merveilleuse photographie souriante de Perec en couverture ! J’appréciais la générosité de l’homme et je devinais la haute valeur littéraire du poète qui devait se confirmer au fil des années.

Quand je vis paraître en Pléiade les « Œuvres » de Georges Perec, en avril 2017, j’en fus naturellement très joyeux. Je pensais que « La Pléiade » était, en effet, une garantie de bon discernement, en quelque sorte. Mais je déchantais rapidement.

PRÉSENCE ET REGARDS n’est pas « Cause commune » !

Pour ce qui nous concerne, nous protestons ici très ouvertement, publiquement même, pour la page XLVI (chiffre romain) de la « chronologie » du tome 1 de « La Pléiade » qui comporte une erreur manifeste qui rend malheureusement peu sérieuse et frivole la signature de Christelle Reggiani. En effet, pour l’année 1975, il est spécifié : « À l’automne, parait dans la revue Cause commune Les lieux d’une fugue, récit de la fugue que Perec fit, enfant » (sic). De facto, cette précision constitue une faute manifeste et regrettable.

En vérité, c’est bel et bien dans ma revue de poésie PRÉSENCE ET REGARDS n°17-18 que parut une nouvelle inédite de Georges Perec, « Les lieux d’une fugue ». Dans le même numéro de ladite revue, j’aime à noter qu’il y avait aussi au sommaire un interview de Louis Malle, un éloge de Jean-Louis Giovannoni dont je venais d’éditer le premier recueil GARDER LE MORT qui ne devait jamais cesser d’être réédité depuis, et un éditorial chaleureux et intuitif de Jean-Marc Roberts, lequel eut la carrière que l’on n’a pas oublié aux Éditions du Seuil…

Tout cela peut sembler un détail mais ne l’est point. Ne pas reconnaître le travail de découvertes réussi par les modestes revues de passionnés de poésie et de littérature comme le furent PRÉSENCE ET REGARDS, LE PONT DE L’ÉPÉE, POÉSIE I ou ACTION POÉTIQUE, autour des années 1975, est devenu, au XXIème siècle surtout, non seulement une négligence regrettable mais un crime contre une certaine reconnaissance historique. Même si la réalité ne fait pas nécessairement plaisir à des grosses institutions comme Gallimard, toujours soucieuses de maintenir coûte que coûte leur « intouchabilité » problématique, c’est le Réel qui parle vrai, seul le Réel.

Nous en sommes persuadés : il sera un jour utile de revoir du tout au tout l’Histoire littéraire à travers le contenu des modestes publications (au plan du chiffre d’affaires) proposées dans une époque donnée, sachez-le. Cela nous évitera, assurément, de céder à une certaine robotisation de la pensée critique.

Jean-Luc Maxence

Les Souffrances invisibles – Pour une science du travail à l’écoute des gens

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Les Souffrances invisibles – Pour une science du travail à l’écoute des gens, Karen Messing, traduit de l’anglais par Marianne Champagne Editions Ecosociété, 226 p., 18 euros

 

Lorsque l’on est hospitalisé ou que l’un de ses proches l’est, la famille offre volontiers un cadeau à l’équipe de soins, aux infirmières, mais qui se soucie de la femme de ménage ? Celle qui avec son chariot plein de produits toxiques, a passé sans doute plus de temps dans la chambre du patient.

De la même manière se soucie t-on des femmes de ménage qui travaillent dans les trains ? On les voit passer trainant leurs grands seaux trop lourds mais sait-on par exemple, que chacune peut nettoyer jusqu’à 200 toilettes par jour ; courant d’un quai à l’autre de la gare, elles font chaque jour 24 kilomètres chacune en moyenne !

C’est la réalité du quotidien de ces femmes, « travailleuses invisibles », qu’a observé, pendant plus de quarante ans, Karen Messing, ergonome québécoise, spécialiste mondialement reconnue de la santé des femmes au travail. Elle vient de publier un essai remarquable sur ces travailleuses de l’ombre dont le travail est le plus souvent considéré comme « insignifiant » : caissières, serveuses, vendeuses, balayeuses… Tout le travail accompli par celles qui rangent, trient, nettoient, frottent, récurent, désinfectent… est énorme mais on n’y prête attention que lorsqu’il est mal fait. De plus, les souffrances de ce «petit personnel » sont rarement analysées et restent le plus souvent elles aussi «invisibles». C’est donc dans un contexte de mépris social, et d’indifférence de la recherche sur les risques associés à ces métiers déconsidérés, que, Karen Messing met au grand jour, avec empathie, « l’invisible qui fait mal ».

Martine Konorski