Syrie, rien ne change

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En Syrie – Joseph KESSEL, Éditions Gallimard,
collection Folio, 2014

La dictature de l’actualité nous conduit souvent à nous forger une vision réductrice des faits et des situations et nous enferme fréquemment dans une perception binaire de la réalité. D’autant plus lorsqu’elle s’exprime au travers d’événements qui déterminent l’avenir de peuples et de cultures et, par rebond, portent atteinte à la paix dans le monde. Ainsi de la manière dont il est rendu compte de la situation en Syrie, à la une de la planète médiatique mondiale depuis de longs mois. Même si l’histoire ne repasse pas les plats, il est frappant de constater que les experts et commentateurs de tous poils font preuve au mieux d’une mémoire courte, au pire d’une connaissance incomplète du long chemin chaotique qui a ponctué l’histoire de ce pays. Sans remonter aux temps des Croisades, le simple recul de quelques décennies permet d’éclairer les affrontements et jeux politiques qui ruinent la région – et une partie du patrimoine culturel de l’humanité -, d’un faisceau plus complexe que celui que donne à voir l’avalanche d’images succinctes et spectaculaires déversées par les chaînes de télévision. A titre d’exemple, la lecture du premier reportage de Joseph KESSEL, en Syrie, en 1926, nous apporte une analyse convaincante sur le « pourquoi on se bat et qui s’y bat » et sur le comment y « poussent avec une force ardente les croyances et les hérésies ». Réalisée en quelques semaines au temps du « Mandat » français, cette enquête garde une surprenante actualité, y compris dans sa conclusion qui suggère que « dans un pays qui devrait être florissant et que l’état de guerre entretient dans le marasme, (…) mieux vaut abandonner la partie que de s’user à la jouer mal ». Comme quoi le journalisme peut contribuer à faire comprendre, pour peu qu’il ne se contente pas de réagir aux seuls « poids des mots et choc des photos ».

Gonzague Saint Bris : la fin tragique d’un aristocrate rebelle

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Gonzague Saint Bris – Aristocrates rebelles Les Arènes, 2017, 19,90 euros

À l’époque où je travaillais avec Pierre-Jean Oswald et Hélène, sa comparse, au 38 rue de Babylone, je m’étais lié d’amitié avec Gonzague Saint Bris. Et j’ai même collaboré à l’ouvrage « La bataille romantique », de Gilles Brochard et Alain Louis Sire (NÉO, 1980), préfacé par Gonzague. C’était au temps où celui-ci dialoguait avec la nuit radiophonique. Or, il a suffi d’un violent accident d’auto, le 8 août 2017, dans le Calvados, peu après minuit, pour lui ouvrir la route des anges Le dernier ouvrage de Gonzague Saint Bris, est un éloge populaire des Aristocrates rebelles (*), de Savinien Cyrano de Bergerac à Simone de Beauvoir, en passant par Tolstoï, Abd-el-Kader, Saint-Exupéry, Nelson Mandela, et j’en passe. Ce livre non conformiste ne peut qu’émouvoir au plus profond le fondateur du bimestriel R.B.L qui a touché, depuis 2015, plus de 60 000 lecteurs. En effet, Saint Bris avait été pressenti pour être de notre équipe et son ultime titre est d’ailleurs un pied de nez à la doxa de la gauche trop « caviar » pour être vraiment de gauche ! Adieu l’artiste.

Jean-Luc Maxence

Président, la nuit vient de tomber

Président, la nuit vient de tomber – Arnaud Ardouin, Le Cherche Midi, 2017, 192 p, 19 euros

Cette enquête biographique d’Arnaud Ardoin, éditée par Le Cherche Midi, est devenue en fin d’année un événement éditorial. Il y a en effet quelque chose de déchirant, de poétique même derrière ce superbe titre. Ardoin a su évoquer avec émotion et talent un Jacques Chirac sur le déclin et pourtant resté si populaire dans le cœur des Français ! Chirac comme Président a toujours épousé des causes généreuses (défense des Arts premiers, défense des handicapés), il a su avoir un sens de l’amitié large comme ses mains, même s’il fut un coureur de jupons affriolants au grand dam de son épouse Bernadette… Le Maire, je m’en souviens du temps du Centre DIDRO, quand il accordait et expliquait des subventions généreuses pour secourir une certaine jeunesse blessée par les addictions, savait serrer une main avec chaleur et oublier alors qu’il pouvait paraître parfois triste. Mais, avec lui, le cœur parlait spontanément. L’Humain était tout naturellement en tête d’affiche. Et l’écrivain Arnaud Ardoin a su exprimer ce rayonnement communicatif avec finesse. Cet essai se lit d’une traite, il est sans doute le plus évocateur paru depuis longtemps. C’est un adieu qui devrait toucher par delà les habituels clivages politiques. Quand Ardoin écrit (p. 189) : « Jacques Chirac, c’est Bonaparte avec l’âme d’un moine tibétain… », le journaliste cible juste. De même quand il ajoute : « Cet homme qui a dirigé la cinquième puissance mondiale pendant douze ans est, tout compte fait, un rebelle contrarié », il synthétise sa personnalité et nous fait comprendre pourquoi le personnage public fut aimé au-delà de son parti et le sera désormais comme un des grands mythes de l’Histoire de la République.

Jean-Luc Maxence

La Ballade de la mer salée

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Éditions Casterman, 200 pages, noir et blanc, grand format relié, 59,00 € Édition des 50 ans

Le marin libertaire Corto Maltese est de retour dans « la ballade de la mer salée », pour le cinquantenaire de la première édition.

Le beau gosse aux rouflaquettes et à la boucle, Corto Maltese, est de retour dans « la Ballade de la mer salée », BD republiée récemment chez Casterman. Personnage culte inventé en 1967 par le dessinateur et scénariste italien, Hugo Pratt, Corto Maltese est un véritable mythe littéraire du XXème siècle. Aujourd’hui encore, ce capitaine de la marine marchande britannique à l’air de pirate continue de fasciner. Vingt ans après la disparition de son créateur on est donc heureux de pouvoir suivre à nouveau les aventures de Corto Maltese, ce libertaire, fils d’une gitane de Gibraltar. Vêtu de son caban bleu profond, ce singulier marin au regard énigmatique n’oublie pas de se défendre et d’envoyer des bons coups à qui se trouve sur son chemin, ce qui fait son succès.

Personnage emblématique et anti-héros, Corto Maltese nous fait revivre le mythe du marin de Malte, et bien que cette BD ne soit pas très facile d’accès, c’est désormais Juan Diaz Canales (scénario) et Rubén Pellejero (dessin) qui la remettent au goût du jour, à travers de nouvelles aventures à découvrir, dans la même série. Bienvenue donc à ce nouveau Corto Maltese, « aventurier charmeur et ironique » qui, peut-on lire sur le site, « préfère la liberté et l’imagination à la richesse. Sorte d’Ulysse moderne, il est capable de nous faire voyager dans les endroits du monde les plus fascinants » et « traverse le monde, toujours en quête d’un trésor caché, d’un ami à sauver… ou d’une cause perdue à défendre ».

Martine Konorski

Mendiants et orgueilleux et autres histoires

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Oeuvres complètes d’Albert Cossery T1 et T2 Editions Joëlle Losfeld, 53,50 euros, 1232 pages

Albert Cossery vécu en Égypte jusqu’en 1945, puis déménagea à Paris où il habita plus de soixante ans dans un même hôtel de Saint-Germain-des-Prés. Il se pouvait alors qu’on le croise entre les Deux Magots et le café de Flore, dandy maigre et pâle toujours impeccable dans un complet de flanelle claire, chemise sombre, cravate et pochette de couleur. Il tira sa révérence en 2008 à 94 ans. Surnommé le « Voltaire du Nil » pour sa verve ironique, Albert Cossery cultivait la paresse et une frugalité confinant au dénuement. Entre autres reconnaissances littéraires, il reçut le Grand prix de la francophonie en 1990 pour l’ensemble de son œuvre.

Dans chacun de ses livres, Cossery relate sur un mode tantôt comique tantôt tragique l’histoire répétée des miséreux des faubourgs du Caire dans l’Égypte d’avant Nasser, à l’orée des années cinquante. L’humour et l’abjection sont omniprésents dans l’évocation des pérégrinations quotidiennes de ses concitoyens hauts en couleur, à la recherche d’argent, de pitance ou de haschich.

Albert Cossery le Cairote partage le goût de Julien Gracq le Nantais pour les personnages excessifs, l’évocation exaltée de destins d’êtres immodérés. A la différence toutefois de Gracq, dont les héros sont des seigneurs surplombant le monde, commandant aux hommes et décidant lucidement de se laisser emporter par le destin qui les charrie tous dans un torrent épique, Cossery met en scène des êtres pathétiques. Ils ne choisissent pas leur vie. Comme des bactéries dans une boîte de Petri, ils sont consubstantiels à leur milieu de culture et ne peuvent s’en échapper.

Il existe un abîme entre l’élévation de leurs âmes assoiffées de beauté et la réalité de leur condition : « Sa fonction de simple rédacteur dans un quelconque ministère ulcérait son âme romantique », dit Cossery de l’apprenti révolutionnaire El Kordi dans Mendiants et orgueilleux. Changeant soudainement, ils passent de la résignation la plus apathique à une frénésie de justice sociale, de la philosophie du à-quoi-bon à celle de la révolte généralisée qui va régénérer le monde ; « La rue nue sous l ‘énorme clarté de la lune disait tout ce que les hommes cachaient au fond d’eux-mêmes : des espoirs tellement petits et des haines tellement grandes ». Mais il s’agit de révolte plutôt que de révolution, car le niveau de conscience politique ne permet pas d’élaborer quelque doctrine ou programme que ce soit.

Ces hommes ont l’imagination tourmentée et rêvent d’actions d’éclat, de « gestes extravagants de nature alarmante », mais sans jamais aucun souci des suites qu’il serait souhaitable de leur donner, et sont tenaillés par « la mélancolie des choses condamnées d’avance à un échec certain ».

Le maître mot de ces histoires, c’est la misère. Elle se doit d’être extrême, elle l’est d’ailleurs dans ces coins de ville – est-ce seulement une ville ? – pleins de rats et d’immondices. La seule atmosphère qui ne respire pas l’apocalypse est le décor banal des maisons closes du quartier indigène dans lequel quelques rares tables en rotin supportent des cendriers-réclame. Parmi les pauvres, on trouve encore plus pauvre : « Barsoum le croque-mort , tellement pauvre qu’on disait de lui qu’il ne pourrait jamais se payer son propre enterrement. Cet homme enterrait les autres, sans l’espoir d’être enterré lui-même un jour… »

Tout un peuple dérisoire et plastronneur se chamaille dans les cours d’immeuble, s’apostrophant d’une fenêtre à l’autre, au milieu des ruelles, théâtre des trocs et des rapines : le menuisier et sa femme, le réparateur de réchaud à pétrole et sa femme, le charretier et sa femme, le vendeur de melons et sa femme, le montreur de singe et sa femme, le boueux et sa femme, le vendeur de radis et sa femme, marchande de mandarines.

La langue de l’auteur anoblit chaque être, même les plus abjects – et il y en a. Pas de cynisme, quelque soit la situation ; de l’ironie, mais avec l’affection du démiurge pour ses créatures. Chez les gens instruits, la délicatesse, voire la préciosité des sentiments contraste violemment avec la crudité colorée des expressions. A contrario, les mots imposent des manières qui participent d’un savoir-vivre assumé bien que désespéré chez les rejetés du système. ils s’en servent avec bagou et invention. Le boueux infâme joute avec le montreur de singe alors même qu’ils ne savent tous deux ni lire ni écrire. L’extrême urbanité dont fait preuve Yéghen le célèbre poète drogué vis-à-vis du policier qui l’a arrêté perdure sous la torture. Le tortionnaire confère de même avec affabilité, comme le directeur de la prison – fervent admirateur des poèmes de Yéghen – qui reçoit ce dernier dans son bureau avec la déférence due à un ministre. Ces hommes savent causer.

Dans Les hommes oubliés de Dieu, les enfants se retrouve à l’école des Mendiants sous la férule sans pitié de leur professeur de mendicité. Une petite élève trimballe avec elle un bébé inerte et dénutri, son petit frère quasi-cadavre, à la grande satisfaction du professeur. Ce dernier a une éthique professionnelle de fer : il ne peut imaginer qu’on puisse être mendiant à-demi. Il faut se montrer tel qu’on est, sale, malade et difforme. En cela une polémique l’oppose à un érudit déchu, absorbé jadis par la plèbe comme un animal dans les sables mouvants. Ce dangereux intellectuel a eu l’idée saugrenue de rendre les mendiants présentables afin de susciter l’intérêt des passants des beaux quartiers : l’exotisme de la misère peut et doit se sublimer, s’apprêter afin d’augmenter le rendement de la manche.

Le sang du professeur de mendicité ne fait qu’un tour. Ce néfaste hurluberlu qu’est le docte mandarin doit cesser de nuire. Il est impératif de le convaincre de son erreur philosophique ou bien de stopper son activisme, au besoin en le faisant passer de vie à trépas. Par l’inconséquence de sa thèse, il risque en effet de ruiner non pas les petites affaires de la faune des faubourgs, mais l’esprit même qui doit continuer à animer les pauvres. Il faut continuer à distinguer le bien du mal, le peuple souffrant des possédants honnis. Toute tentative de travestissement serait un crime contre l’humanité.

« Cet intellectuel raté ignore la véritable misère ; la misère absurde et immuable qui prend les hommes à leur naissance. Sa misère à lui est encore une fantaisie passagère et non inéluctable. Elle est voulue par lui qui s’est laissé aller à elle. Il peut s’en débarrasser comme d’une chose qu’on jette et qu’on oublie. Mais eux, ils ne peuvent pas. Il faut la lente marche du temps pour préparer l’éclatement formidable qui les délivrera ».

On a pu parler de Dostoïevski à propos de Cossery. L’âme, puissante, n’est toutefois pas la même et le style relève souvent du conte drôlatique et cruel.

Il y a aussi chez Cossery un humour noir et du grotesque de comédie italienne. Tout le monde en prend pour son grade ; et si Cossery fait parler les mâles, est dans leur caboche, suit leurs pensées, il soigne particulièrement la gent féminine lors même qu’il ne prétend pas comprendre la totalité de ses motivations et ne saurait rentrer dans la catégorie des auteurs de sensibilité féministe : « Toutes ces femelles une fois rassemblées devinrent vire enragées, et s’ingénièrent à pondre des imprécations d’une telle violence que le bruit du vent s’en trouva soudain ramolli » ; « ces orageuses mégères le traitèrent d’incapable, de corde à lessive, et de toutes sortes d’épithètes dégradantes pour la dignité d’un mâle. Puis elles se préparèrent en vue de l’expédition » ; « revenues dans la cour, les femmes s’exerçaient déjà la gueule (…) à l’aide de malédictions à longue portée, pouvant atteindre les victimes à travers les années et même les siècles » ; « elles distribuaient à tour de bras des gifles magistrales. Les cris et les hurlements se succédaient à une cadence spasmodique ».

La maison de la mort certaine est pleine de personnages qui nous apparaîtront à nous, occidentaux d’aujourd’hui, particulièrement truculents de prime abord, puis nous feront réfléchir vu ce qu’on a pris l’habitude de croiser le long de nos périphériques et d’apercevoir sous nos échangeurs autoroutiers. Le récit commence avec une description apocalyptique des conditions de vie dans l’hiver glacial des maisons déglinguées. En un seul paragraphe de dix lignes, chacune d’une dizaine de mots, on peut compter jusqu’à trois mots excessifs et définitifs par ligne : terrible, indicible, invincible, sauvage, énorme, infini, dévastateur, atroce, pestilentiel, décombres, ruine, horreur… Par là, Cossery fait aussi songer à quelque Lovecraft égyptien dont les démons perdus gîteraient sur les bords d’un Nil encombré d’ordures.

Les titres de Cossery sont des poèmes à eux tous seuls : La Maison de la mort certaine, Les fainéants dans la vallée fertile, Un complot de saltimbanques, Les couleurs de l’infamie...

Pour 53,50 euros les deux tomes, vous aurez droit à des heures de lecture succulentes et terrifiantes. Et on y revient ; n’hésitez donc pas, faites connaissance avec les mendiants et les orgueilleux.

Eric Desordre