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L’Encyclopédie et les Lumières : quelle aventure!

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Deux hommes de bien par Arturo Perez Reverte – Le Seuil

Arturo PEREZ REVERTE est un auteur prolifique dont l’œuvre, traduite en plus de 30 langues, repose sur un mélange parfaitement maîtrisé de l’intrigue et du récit historique. Sa formation en sciences politiques et en journalisme et son expérience de plus de 20 ans comme reporter et correspondant de guerre lui permettent de mettre méticuleusement en scène des personnages historiques et de les faire côtoyer ceux de sa riche imagination. Derrière ces plongées historiques apparemment distanciées, il délivre des analyses et des portraits lucides et acérés des sociétés contemporaines. Dans ce dernier roman, il nous propose un improbable scénario articulant la montée à Paris de deux « hommes de bien », intègres et courageux, membres de l’Académie Royale d’Espagne, mandatés par leurs pairs, du moins une partie d’entre eux, pour rapporter les 28 tomes de l’Encyclopédie alors interdite Outre-Pyrénées. A force de moult détails à la précision vibrante et palpable, ce récit nous montre que la route de Madrid à Paris était truffée de risques et de dangers, inconcevables aujourd’hui. Il décrit également la vie parisienne prérévolutionnaire, faite d’une activité littéraire débordante, d’une vie politique agitée et d’un libertinage répandu. La quête des deux académiciens sera perturbée, notamment par les tenants de la mise à l’index de l’Encyclopédie… Une fois de plus, l’auteur nous fait profiter de l’ampleur de son érudition et de la profondeur de son imaginaire, tout en nous faisant partager sa passion des livres, de la lecture et de la langue, celle dont « le peuple qui la parle » est le maître. En filigrane, il dessine son admiration pour les Encyclopédistes du 18ème siècle, auteurs selon lui de « la plus brillante réalisation moderne de l’intelligence humaine ».

Patrick Boccard

Avec le »Che », un voyage initiatique en Amérique du Sud

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Voyage à motocyclette Ernesto Che Guevara, Editions Mille et une nuits, 224 p. 14,20 euros

Deux jeunes médecins argentins peu argentés – deux amis – prennent la route en décembre 1951 pendant l’été austral pour traverser l’Amérique Latine à la rencontre des peuples du continent. Alberto Granado, le propriétaire de la moto qui les porte – nommée Poderosa, « la Vigoureuse » – dispose déjà d’une conscience politique aiguisée et d’une expérience militante mouvementée. Ernesto Guevara, le lecteur fervent de Lorca et de Neruda n’est pas encore devenu le « Che » et rêve surtout d’une quête initiatique à la Kérouac, dans la foulée des flamboyants et dépenaillés clochards célestes de la Beat Generation.

Le titre du livre de Guevara Voyage à motocyclette est fallacieux. Tout d’abord la Poderosa, une Norton 500 Model Inter 1939 bicylindre à boîte de vitesse Burman rend définitivement l’âme à la 43ème des 169 pages du récit, le 27 février 1952, soit 60 jours précisément après le début d’un voyage de 204 jours (l’année 1952 est bissextile) qui se termine à Caracas sur la mer des Caraïbes le 26 juillet 1952. Ensuite, ayant constaté que seul le premier tiers du périple fut motorisé, l’honnêteté nous oblige également à souligner que si l’Argentine et une partie du Chili ont bien été traversées en motocyclette, ces contrées l’ont aussi été en vol plané.

En effet, à cause du déséquilibre entraîné par un siège passager situé trop en arrière du centre de gravité du bloc moteur, on ne compte pas le nombre de sorties de route de la Poderosa ayant occasionné des chutes plus ou moins spectaculaires mais souvent à grande vitesse et se concluant toujours par de douloureuses contusions. Granado et Guevara sont des durs-à-cuire, des durs au mal passablement inconscients. L’adieu rapide à la fidèle et pétaradante rossinante fut donc pour les deux compères une chance à plusieurs titres car sur un tel engin ils auraient fini par mettre prématurément un terme à leur existence d’aventuriers. Ainsi devenus des vagabonds non motorisés, ils furent aussi contraints de « plonger dans le peuple », se confondant avec la plèbe des autocars et des camions, poursuivant à dos de mule ou en radeau comme l’écrit Ramon Chao dans sa belle et éclairante postface.

Sans le prestige de la Norton 500 et à court de fonds trop tôt dépensés, d’aristocrates crottés mais fringants les voilà transformés en loquedus qui doivent mendier leur pain et le gîte. D’une étape à l’autre, ils rencontrent tour à tour des notabilités locales qui reconnaissent quelquefois deux des leurs sous les oripeaux de routards, des miséreux qui les accueillent sans cérémonie, des plus ou moins pauvres qu’il leur arrive de gruger sans vergogne afin de manger.

Ils rêvent tous deux un temps de l’île de Pâques, où le climat est idéal, les femmes idéales, la nourriture idéale, le travail idéal (il n’y en a pas). Il s’avère qu’aucun bateau n’y va avant six mois. Ils renoncent. Asthmatique, Guevara est souvent malade et son ami Granado lui fait régulièrement des piqûres d’adrénaline. Malgré de nombreuses alertes, il survit. Finalement c’est un costaud, il a une « fragile santé de fer ». Leurs diplômes de médecin leur ouvrent bien des portes, et d’abord celles des hôpitaux, hospices et léproseries rencontrées sur leur chemin, ce qui leur permet principalement de gagner leur vie et accessoirement d’acquérir de l’expérience professionnelle auprès de quelques personnages d’exception.

Souhaitant visiter une mine de cuivre au Chili, ils y rencontrent un couple d’ouvriers communistes miséreux et pathétiques que dans une évocation à la tonalité quasi-religieuse Guevara rend comme exemplaire de la vie terrible des pauvres gens. Le bonhomme change, son regard se déprend de sa seule recherche de l’aventure romantique et il nous fait sentir cette mue avec sensibilité et sans pathos, tout en relevant les potentialités économiques et l’état sanitaire de chaque pays traversé, en scientifique qu’il est de formation. Il s’intéresse et nous intéresse à l’histoire des villes, des peuples, à l’acculturation des indiens toujours à l’œuvre après pourtant des siècles de destruction culturelle et de violences physiques. Sans qu’il ait besoin d’en rajouter, Cuzco, Lima passent ainsi sous nos yeux entre analyse historique et constat social. La prise de conscience se fait peu à peu, au cours de leur pérégrinations et à la faveur des rencontres innombrables qu’ils font, des expériences foisonnantes que le destin jette sous leurs pieds.

A la fin de sa première traversée du continent, Guevara le rêveur romantique – ce qui ne l’empêche pas d’être pragmatique – est également devenu un révolté qui réfléchit. Le pli est pris. Il reprendra ses voyages avec d’autres buts et ne s’arrêtera jamais. Il demeurera un éternel chercheur de la transformation du monde par la création d’un homme nouveau. Comme le lui dit sa mère adorée après qu’il devint ministre à Cuba : « oui tu seras encore un étranger, cela semble être ta destinée perpétuelle ».

Sur la route avec Che Guevara, Alberto Granado – Editions Archipoche, 8,65 euros

Après le beau livre d’Ernesto « Che » Guevara, il est intéressant de lire le récit qu’Alberto Granado fait de cette odyssée, bien après, en 1978. Granado participa à la réalisation du film « Carnets de voyage » du Brésilien Walter Salles, sorti en 2004 et récompensé par de nombreux prix.

Bien qu’introduit par une préface sans intérêt qui sent bon le prêchi-prêcha de l’apparatchik communiste statufié que Granado est devenu à Cuba, plus convenu mais plus enjoué, agrémenté de quelques photos de l’aventure, le texte est complémentaire de celui de Guevara.

Rythmé et balisé dans le temps – les dates et les lieux y sont clairement précisés – le carnet a la facture classique du récit d’aventures de voyage dans la veine des collections spécialisées d’Arthaud ou de Flammarion qui nous tinrent jadis en haleine. Aucun épisode n’est oublié ou occulté, celui de la léproserie de San Pablo au Pérou, central dans le livre de Granado comme dans le film de Salles mais rapidement évacué par Guevara dans son Voyage à motocyclette est l’occasion de ressentir et comprendre l’attention bienveillante et la sollicitude de grand frère que Granado fait montre pour son ami Guevara.

Le recul du temps et la position politique et sociale que Granado a acquise depuis lors expliquent probablement les fréquentes et lourdingues leçons de morale qui émaillent le livre, mais le gars y croit et a objectivement quelques raisons d’y croire. Son regard est souvent ironique et plus chaleureux que celui de Guevara. Il n’a peur de rien, est des deux compagnons le leader pour ce qui est des risques à prendre, des folies à entreprendre. Les descriptions des conditions fréquemment apocalyptiques de la nature et de la vie sur la route sont réjouissantes, surtout quand on en prend connaissance dans le confort d’un fauteuil de lecture, ce qu’à vous, ami lecteur, je souhaite de tout cœur.

Eric Desordre

Via Appia, emprunter la plus ancienne route d’Italie

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Via Appia, par Jacques de Saint Victor

A une époque où l’avion permet d’aller d’un lieu à un autre en quelques heures et où l’automobile est – souvent à juste titre – l’objet de tous les opprobres, le voyage en voiture a perdu de son attrait. Ce ne fut pas le cas chez les écrivains qui, d’Octave MIRBEAU à Paul MORAND, en passant par Jack KEROUAC et Nicolas BOUVIER, ont nourri leur œuvre de leurs chevauchées motorisées à travers l’Europe, l’Amérique ou l’Asie. Jacques de SAINT VICTOR réhabilite ce moyen de transport, ou plus exactement son potentiel littéraire, en nous promenant sur la route mythique qui relie la mer Tyrrhénienne aux mers Ionienne et Adriatique. La « Via Appia », la plus ancienne des routes de l’Occident, relie en quelques 500 km Rome à Brindisi, aux confins des Pouilles. Cette route est non seulement le témoignage des capacités des Romains à construire de splendides ouvrages, mais également, comme l’a dit Hannah ARENDT dans « Condition de l’homme moderne », le symbole du « triomphe de la vie publique », en ce qu’elle a été conçue comme route ouverte à tous, à l’inverse des voies construites par les Égyptiens, strictement privées, réservées au pharaon et à ses armées. A bord d’une vieille Fiat, parfois laissée au repos pour gambader dans certains sites, l’auteur nous fait tout à la fois partager ses perceptions de l’itinéraire d’aujourd’hui – odeurs de la nature, saveurs de la cuisine locale, refrains de la chanson populaire – ses connaissances historiques de cette route dont subsistent quelques pavés d’époque, et ses références culturelles aux voyages. Grand spécialiste des mafias, il nous décrit également les violences qu’elles exercent actuellement sur la nature et la population de certaines régions traversées et l’abandon d’une sagesse et d’un savoir-vivre qui ont mal résisté aux allées et venues des populations. Même ceux qui croient connaître l’Italie découvriront beaucoup à la lecture de ces pages qui montrent que le voyage en voiture reste un moyen privilégié de rencontre, de découverte et de compréhension du monde.

Par Patrick Boccard

Limbo, une dystopie au temps de la Guerre Froide

Paru en 1952, Limbo est aux États-Unis considéré à l’égal de 1984 d’Orwell et du Meilleur des Mondes d’Huxley – excusez du peu pour un roman encore aujourd’hui assez largement ignoré. Comment parler d’un livre dont l’histoire a été si compliquée, jusqu’à expliquer sa relative obscurité ? Ajoutant à la confusion, l’auteur lui-même n’apparaît d’ailleurs pas comme particulièrement prédestiné à écrire un tel opus.

Après des études de psychologie terminées en 1935 à l’université de Yale, l’auteur Bernard Wolfe commence par être secrétaire et garde du corps de Trotski à Mexico, précédant donc dans ce rôle le fameux Ramon Mercader qui, lui, trucidera le fondateur de l’Armée Rouge. A la suite de cet épisode de jeunesse, Wolfe apprend son métier de rédacteur en écrivant des histoires porno pour un magnat américain du pétrole. Disparaissant en 1985 à l’issue d’une carrière bien remplie de nouvelliste et de scénariste de télévision, Wolfe n’aura écrit qu’un seul roman de science-fiction et il apparaît que celui-ci fait partie des œuvres les plus marquantes du genre. Le fameux J.G. Ballard, auteur majeur de Crash et de La Forêt de cristal, témoigne de la considération dans laquelle il tient Bernard Wolfe qui exerça une forte influence sur sa vocation. Il dit à propos de Limbo: « Je fus fasciné par la puissance du thème central ainsi que par l’intelligence et la lucidité avec lesquelles il était exploité ».

Limbo est une dystopie. Kézako ?

Suivons la démonstration impeccable de Gérard Klein, notre guide pour tout ce qui relève de la science-fiction en général et de ce livre en particulier. Il en fut le premier éditeur en français ainsi que le préfacier :

« Une utopie dit le merveilleux qui serait si on l’applique », par conséquent « parfait fonctionnement d’une société idéale ».

« Une anti-utopie décrit l’abomination à laquelle conduirait la réalisation effective d’une utopie ». (Amenant par là-même à faire comprendre que toute utopie est en elle-même une anti-utopie, donc à fuir comme la peste…)

Enfin : « Une dystopie illustre un dysfonctionnement d’une société réelle, décrit l’effroyable qui sera si on ne fait rien ».

Si vous avez suivi, tout est clair. Dystopie, Limbo est une projection cauchemardesque de ce qu’était déjà le monde dans les années cinquante quand, dans tous les esprits, la Guerre Froide ne pouvait manquer à brève échéance de devenir chaude.

Le livre commence au large de l’Afrique, sur l’île du Tapioca, ainsi nommée car elle abrite une peuplade qui pratique depuis cinq cents ans la lobotomie aux fins d’éradiquer la violence. Bilan, l’agressivité y est modérée et la libido faiblarde. Les esprits, les actions et les rêves des habitants sont mesurés à l’échelle de la consistance du tapioca. On y fait connaissance avec le Dr Martine, dont on comprend vite qu’il a abordé l’île à la suite d’une guerre nucléaire généralisée dont il s’est autrefois sauvé in extremis. Le Dr Martine se trouve être neurochirurgien lobotomiste. Un mieux certain pour cette société qui a ainsi adopté d’enthousiasme les méthodes modernes d’injection de strychnine. Elles remplacent avantageusement la vivisection au burin des circonvolutions cérébrales comparées à une ruche anarchique.

Sur cette manière d’Île du Docteur Moreau débarque un jour une bande d’hurluberlus occidentaux portant en lieu et place de leurs membres amputés des prothèses aux capacités bio-mécaniques sidérantes. Ne comprenant pas la raison de ces amputations, ni le comportement étrange de ces nouveaux venus qui lui titillent les neurones, le Dr Martine décide de partir incognito sous le nom du Dr Lazarus – of course – et de (re)découvrir le monde qu’il a quitté sans regrets vingt ans auparavant.

Après un voyage en bateau déjà surprenant, se dévoilent – sans aucune trace des anciennes civilisations, sans l’encombrement du passé, rêves d’un Le Corbusier démiurge – des villes multicolores poussées sur les ruines des cités jadis détruites par les bombardements nucléaires. On y a rejeté la guerre, banni la violence. On s’y passionne pour les Jeux Olympiques de la dianétique, du yoga, de la sémantique et de la maîtrise de l’anxiété. Le Dr Martine apprend incidemment que le jour précis de son départ pour un ailleurs rimbaldien et salvateur est devenu la date la plus importante pour cette nouvelle collectivité mondialisée dont il fait connaissance peu à peu, étonné et effrayé.

La société semble égalitaire, une pseudo-démocratie médiatique a remplacé les machinae rationatrix, les machines pensantes qui dirigeaient le monde d’avant et déclenchèrent la guerre exterminatrice. On y trouve cependant comme toujours des gagnants et des perdants, les marques de déférence dépendant du nombre de membres amputés, remplacés par des prothèses lumineuses et tourbillonnantes. Les citoyens ayant conservés bras et jambes d’origine se trouvent manifestement relégués en bas de l’échelle.

Ami lecteur, nous ne t’en dirons pas plus. La farce est glaçante et avec le Dr Martine, alias Dr Lazarus – bien sûr – tu iras de surprise en surprise.

Pas exempt de maladresses stylistiques qui ne sont pas dues à l’excellente nouvelle traduction, le roman est d’une richesse inouïe tant pour les concepts scientifiques et philosophiques abordés que pour ses inventions langagières déroutantes. Wolfe fait preuve d’une misogynie très « fifties » tout en émaillant les pensées du personnage principal de considérations sexuelles plus ou moins incongrues au milieu de références philosophiques exigeantes. On peut légitimement supposer qu’elles sont des réminiscences de l’auteur de pornos, sans toutefois que l’ouvrage relève des confessions érotiques.

On aura compris que malgré ces ombres, Limbo est un conte philosophique qui doit être lu, ne serait-ce que pour se rassurer, l’amputation, les cyberprothèses, les machinae rationatrix et la lobotomie n’ayant pas été généralisées. Nous avons trouvé mieux : les véhicules autonomes, le transhumanisme, l’intelligence artificielle et le Prozac.

Eric Desordre

Les Immémoriaux, l’histoire d’une fin du monde

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Les Immémoriaux, c’est l’histoire d’une trahison, celle des dieux par les hommes. C’est l’histoire d’une fin du monde, celui des païens du Pacifique.

Les dieux de la Polynésie ne font en effet pas le poids devant les pasteurs, « les hommes blêmes » qui évangélisent à tour de bras dès que descendus des navires venus d’Occident en ce 18ème siècle finissant conté dans Les Immémoriaux. Le culte du jouir, et pas celui du seul plaisir, est alors balayé des îles paradisiaques et les Maoris se découvrent nus, ressentent la honte, se cachent pour aimer.

Dans les pas de Cook et de Bougainville, officier de marine en mission, Victor Segalen n’assiste pas en 1903 à l’anéantissement d’une culture multi-millénaire en quelques dizaines d’années. Celle-ci a déjà eu lieu quand il est chargé de convoyer les restes de la succession de Gauguin à Tahiti. Victor Segalen sera profondément marqué par ce qu’il découvre de la pensée humaniste et de l’œuvre lumineuse du peintre, de sa vision de la société du jouir Maori. Il en retiendra ce qu’il faut pour écrire Les Immémoriaux.

Segalen y réinvente la langue sacrée des Maoris, la langue qui permet de parler aux dieux, de se les rendre favorables, d’en être les intercesseurs. C’est le soir, c’est le soir des dieux ! Gardez-moi des périls nocturnes ; de maudire ou d’être maudit ; et des secrètes menées ; et des querelles pour la limite des terres ; et du guerrier furieux qui marche dans l’ombre avec les cheveux hérissés.

Et c’est l’alliance des peuples des îles avec la nature, sa douceur et sa violence, les fruits et les requins.

Alors arrivent les hommes au nouveau-parler, dans leurs grandes pirogues. Les guerriers, les prêtres, les Maîtres-du-jouir sont alors évangélisés. Ils deviennent autres. Au changement des êtres, afin que cela soit irrévocable, doit s’ajouter l’extermination des mots, et que les mots périssent en entraînant ceux qui les ont créés. Le vocable ancien est frappé d’interdit et devient donc mort à la foule.

Le panthéon des Maoris se déployait dans une société de l’oralité. Les épopées tribales, les Iliades des héros étaient innombrables, rapportées de toute éternité par les aèdes du Pacifique. Accompagnant la mort des dieux, le passage de l’oral à l’écrit fige les récits, et seul un petit nombre de versions sont gardées. De même en fixant à jamais dans les livres les généalogies, l’histoire et l’origine des tribus sont-elles paradoxalement plus fragiles, plus éphémères. Dès lors sur du papier, elles sont souvent détruites lors des guerres intra-communautaires de la Polynésie qui durent une bonne partie du 19ème siècle et facilitent la conquête coloniale. Plus de conteurs, plus de narrateurs, plus de cette multitude de versions qui permettait d’adapter l’épopée aux puissants du moment et de satisfaire tout le monde. Plus rien – ou au mieux rare et fixé pour toujours. Les missionnaires, les savants européens recueillent puis publient les récits en en modifiant la nature, en choisissant une version parmi des milliers, en privilégiant une généalogie, une histoire officielle. Le livre aussi fut un tueur de culture. Paradoxe…

Les Immémoriaux est un roman, ce n’est pas un récit anthropologique. La réalité historique n’est pas le propos de Segalen. Il ne rejette pas pour autant celle-ci : « Les naturalistes furent d’honorables ouvriers », écrit Segalen, mais la réalité ne l’intéresse pas tant que comme matière à la recréation romanesque, à l’établissement d’une harmonie. Bien que tout aussi poète, il n’est donc pas ce que souhaitera être le Michel Leiris de l’Afrique Fantôme, il n’est pas objectif.

« Plus c’est poétique, plus c’est vrai », comme le dit Novalis ; c’est pour cette raison que Les Immémoriaux initialement paru en 1907 a été réédité – et c’est l’édition sans doute la plus célèbre, le choix finalement le plus légitime – chez Terre Humaine en 1956. Terre Humaine, c’est la magnifique aventure éditoriale de Jean Malaurie, le Dernier Roi de Thulé, qui choisira de republier le Segalen des Immémoriaux juste après le Claude Lévi-Strauss de Tristes Tropiques.

Représentation du monde disparu, recherche de la mémoire perdue, récit de reconstitution, Les Immémoriaux est tout cela. C’est parce que Segalen n’est pas un témoin qu’il nous livre un témoignage bouleversant. C’est parce qu’il n’est pas un témoin qu’il n’oublie rien du drame. C’est parce qu’il aime qu’il comprend tout et nous donne ainsi à lire un des plus grands livres jamais écrit sur la fin du monde.

Eric Desordre

Premier contact des Européens à Tahiti: 1767. Première mission évangélique : 1797. Connaissance suffisante du tahitien pour prêcher dans la langue : 1802. Destruction des idoles : 1808. Baptêmes en masse à Tahiti: 1819. Début de la guerre : 1844. Annexion de Tahiti : 1880.