Un tourbillon de vie : 4321, de Paul Auster

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4321, Paul Auster, Éditions Actes Sud, 2017, 1 024 p., 28 €

Comme l’ont indiqué les nombreuses critiques qui ont accompagné sa sortie, 4321, le dernier roman de Paul Auster, est un long – 1 020 pages – voyage au cœur des quatre vies d’Archie Ferguson, petit-fils d’un jeune immigré russe, débarqué au célèbre Centre d’Ellis Island à New York le 1 er janvier 1900, et qui naîtra, lui, 47 ans plus tard à Newark dans le New Jersey. Cette saga se construit en filigrane d’une description fouillée des États-Unis des « fifties » et des « sixties », mettant en lumière un pays divisé, sur les questions raciales et la guerre du Vietnam, ce qui résonne étonnamment avec cette Amérique contemporaine « coupée en deux » par l’irruption de Donald Trump.

Mais cette immense fresque n’est pas linéaire. Paul Auster propose en effet quatre trajectoires différentes de la vie d’Archie et les développe successivement comme si elles étaient de vraies vies, conduites sans lien les unes avec les autres. Le seul point commun à toutes ces aventures c’est Archie, sa mère Rose et, dans certains cas, son père. Mais ces quatre destins parallèles sont fracassés par les imprévus, par-fois dramatiques et douloureux, qui perturbent considérablement la configuration du cercle familial, faisant surgir et disparaître des oncles, des tantes, des cousins, des cousines… Les relations et les amitiés de la famille vont également varier au fil des ruptures plus ou moins subies.

Bref, un tourbillon de vie conduit avec le talent dont Auster fait montre depuis longtemps et qui maintient l’attention tout au long de ce fleuve qui serpente avec fluidité à coups de méandres entre psychologie de l’adolescence et sociologie de la famille, tendresse et érotisme, observation chirurgicale des choses de la vraie vie et description imaginative du monde.

Cette audace dans le mélange des genres et des postures, se retrouve dans la forme du récit. Auster réussit à mixer une langue très proustienne où ponctuation et grammaire semblent sacrifiées au profit d’une liberté sans fin et un verbe ciselé où les mots sont comptés et distingués. Cette maîtrise permet d’alterner les longues digressions sur le sentiment – et le désir – amoureux et les descriptions méticuleuses de l’élection de J.F. Kennedy, celles des talents de Laurel et Hardy ou celles des exigences du jeu de basket ou de baseball. Au fil de ce tricotage subtil, Paul Auster nous off re en prime une déclaration d’amour à la culture européenne qu’il vénère, où rayonnent, entre autres, écrivains français et musiciens allemands. Ce livre a toutes les qualités d’un best-seller, mais il est surtout une vraie œuvre.

Patrick Boccard

Surveiller et punir

Portrait de Michel Foucault

En 1757, Robert-François Damiens fut condamné au supplice en place de Grève. Devant une foule immense, on le tenailla, l’écartela et le brûla. Les tourments durèrent la journée entière, les seize bourreaux chargés de l’office défaillant tour à tour. Le mal- heureux était encore vivant à l’état de tronc démembré quand il fut jeté au feu. Toutes les parties de son corps se consumèrent jusqu’à disparaître en cendres. Il avait attenté à la vie du roi.

Surveiller et punir commence par ce récit rapporté par les témoins greffiers : détaillé, circonstancié, insoutenable. Cette ordalie d’un régicide se voulait la sanction la plus exemplaire, le spectacle le plus édifiant, la « fête punitive la plus sombre » de l’Ancien Régime. Certes, tous les jugements n’amenaient pas à une telle fin. Les châtiments étaient d’une variété surprenante et quelquefois horrifique : amendes pécuniaires, confiscation, bannissement, relégation, galères, marquage, mutilations, amende honorable, opprobre public, pilori… La prison, quant à elle, était rarement utilisée. Pourquoi ? Parce que jusqu’à la Révolution française, la prison était le symbole de l’arbitraire royal. Lettre de cachet, enfermement extra-judiciaire étaient repoussés par tous les juristes, les anciens comme les réformateurs, comme manifestations des excès du pouvoir souverain et instruments du despotisme. Les cahiers de doléances la rejetaient d’ailleurs comme incompatible avec une bonne justice. Vous lisez bien. Que s’est-il donc passé ?

À la charnière des xviii e et xix e siècles, trois modèles, trois « technologies de pouvoir » s’offrent aux législateurs. Trois institutions les portent. Le souverain – avec un droit monarchique où la punition est un cérémonial de souveraineté, une vengeance publique se voulant terrifiante. Le corps social – dont les juristes réformateurs souhaitent requalifier les individus comme sujets de droit ; la scène de châtiment devant avoir le caractère de l’exemplarité afin d’emporter l’adhésion de la société tout entière, condamné compris. L’appareil administratif – c’est le système carcéral comme technique de coercition, de dressage des individus. Comment donc ce dernier modèle a-t-il fini par être prescrit ?

Au cours de ses travaux de recherche, Foucault a mis en lumière les pratiques et techniques de la société vis-à-vis de certains groupes d’individus – les enfants, les soldats, les fous, etc. – qui posaient problème à celle-ci et dont l’enfermement, l’assujettissement étaient tenus pour la solution. Homosexuel se vivant déviant, s’étant vu prendre pour fou pendant sa jeunesse, profondément malheureux parmi ses condisciples d’école ressentie comme un lieu oppressif et normatif, Foucault s’intéressa aux institutions disciplinaires en général et à l’institution carcérale en particulier. Même s’il rejette la figure de l’écrivain éminent comme le faisait Foucault lui-même, il apparaîtra au lecteur que Surveiller et punir est une œuvre magistrale d’une telle puissance et d’une telle postérité qu’elle ne pourra que changer le regard que l’on porte sur les structures de pouvoir, quelles qu’elles soient. Intuition ? Conviction forgée avant même que d’en démontrer la logique historique, économique et sociologique ? La démonstration de Foucault est en tout cas éclatante, implacable.

De l’ascétisme monastique à l’entraînement mécanique des soldats bien dressés de Frédéric II, en passant par le contrôle des ouvriers dans les ateliers, toutes les institutions à vocation disciplinaire avaient préparé la société à choisir la matrice de l’enfermement comme système de contrôle sur les corps. Pour Foucault, « la discipline est une anatomie politique du pouvoir ». Du couvent à la cellule, de la caserne à la chambrée, de la manufacture à l’atelier, de la salle à l’hôpital, l’encadrement de l’activité et de l’emploi du temps des individus préfigure, prépare et valide la cellule et la prison. C’est parce que les ordres religieux spécialistes du temps, grands techniciens du rythme et des activités régulières, parce que les militaires et les experts de la discipline élaboraient depuis des siècles les procédures de coercition individuelle et collective des corps que la prison s’est « naturellement » imposée au début du xix e siècle. Dans leurs topographies mêmes, « l’école-bâtiment » comme outil de dressage, « l’hôpital-édifice » comme opérateur thérapeutique, « la caserne-campement » comme appareil disciplinaire permettaient à un seul regard de tout voir en permanence ; prémisses du panoptique des frères Bentham. Les inventeurs anglais de cette architecture carcérale permettant de tout observer d’un point central furent d’ailleurs en France distingués par l’Assemblée Constituante. Les députés du temps considérèrent ces visionnaires de la surveillance généralisée comme des bienfaiteurs de l’humanité.

Alors que la prison « n’avait qu’une position restreinte et marginale dans le système des peines », qu’elle servait à s’assurer de quelqu’un avant sa condamnation, pas à le punir, c’est donc pourtant cette règle qui va se généraliser après la Révolution française. L’incarcération sous toutes ses formes, mode étendu de punition, est institutionnalisée en 1810. Concomitamment à la frénésie régulatrice et ordonnancière de l’époque impériale – Code civil, Code pénal, développement des administrations – « le grand édifice carcéral » s’intégrant à l’appareil étatique est programmé à différents niveaux, des salles de police municipales aux maisons centrales en passant par les bagnes.

Sous l’influence des milieux quaker, c’est en Amérique, à Philadelphie, que l’appareil « réformatoire » est mis en place de la façon la plus réfléchie et systématique. Pour l’amendement du condamné et la réinsertion future, on organise l’emploi du temps du prisonnier : solitude censée permettre le retour sur soi, travail à la fois édificateur et économiquement utile à la société, notation de la conduite et observation permanente par les inspecteurs, répartition dans la prison non point tant en fonction des crimes commis que des dispositions à s’amender dont font preuve les détenus. « L’objet des peines n’est pas l’expiation mais la prévention ; on n’efface pas le crime, on transforme le coupable ». Dès lors, plein de bons sentiments et de certitudes opprimantes, le prototype anglo-saxon également expérimenté en Angleterre et en Hollande se banalise dans le monde occidental.

Surveiller et punir, Michel Foucault, 1975, Éditions Gallimard, collection Tel, 360 p., 14 €

Le pilori est supprimé en 1789, la marque en 1832. Le législateur cessait de « faire ressembler les bourreaux à des criminels, les juges à des assassins ». Comme le dit Foucault, « la disparition des supplices, c’est le théâtre de l’expiation qui s’efface ». Si la condamnation tend alors à être la plus publique possible, l’exécution – quelle que soit la sévérité de la sanction – demeurera désormais secrète, au cœur des lieux de privation de liberté, cachée « dans un enfouissement bureaucratique de la peine ». Or le pouvoir total voulu sur l’individu à réformer exclu par définition toute publicité. Impératif de l’ombre. On retombe dans l’ancien système. Dans la prison, les enfermés se retrouvent mis au secret, isolés du corps social.

La prison telle qu’elle existe aujourd’hui, plutôt qu’un lieu de justice, qu’un instrument de formation, qu’une chance pour un nouveau citoyen s’avère un dispositif de vengeance, une machine à broyer, une école du crime. En matière de justice pénale et d’application des peines, tout est à refonder.

Éric Desordre

Les Cahiers de Prison d’Antonio Gramsci

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Les Cahiers de Prison, Antonio Gramsci, Éditions Gallimard-NRF, 552 p., 49,50 €

Antonio Gramsci, philosophe et membre fondateur du Parti Communiste Italien, de 1929 à 1935, a subi pendant plus de 20 ans l’emprisonnement politique par le régime fasciste. («Pour vingt ans, nous devons empêcher ce cerveau de fonctionner », déclarera le 4 juin 1928 le procureur fasciste). C’est donc en prison, pour résister par l’écriture et la pensée que Gramsci écrira les célèbres Cahiers de prison (Quaderni del carcere) qui constituent un recueil des textes et de notes fragmentaires et discontinues : «…Je voudrais, suivant un plan préétabli, m’occuper intensément et systématiquement de quelque sujet qui m’absorberait et polariserait ma vie intérieure », écrivait Gramsci dès 1927.

Il se lance dans l’écriture de son 1er cahier en 1929. Son œuvre traduite en français permet d’appréhender la pensée gramscienne dans « toutes ses hésitations, ses détours et ses va-et-vient ». Pour faciliter la lecture de cette somme, les Cahiers ont été organisés par thèmes à travers 6 volumes publiés entre 1948 et 1951, qui illustrent les axes qui structurent la pensée de l’auteur : Le matérialisme historique et la philosophie de Benedetto Croce ; Les intellectuels et l’organisation de la culture ; Le Risorgimento ; Notes sur Machiavel, sur la politique et sur l’État moderne ; Littérature et vie nationale ; Passé et présent. Parmi les pages les plus célèbres, on retient celles du Matérialisme historique et la philosophie de Croce, des Intellectuels et l’organisation de la culture et les Notes sur Machiavel. En Italie, Les Cahiers de prison ont reçu un écho national, aussi bien sur le plan culturel que politique. Pour l’opinion publique opposée au fascisme, Gramsci emprisonné était devenu un héros ; la rue se mobilisa pour sa libération ainsi que la presse de gauche et jusqu’à Moscou !

Après la guerre beaucoup d’intellectuels du Parti Communiste Italien (PCI) se rapprochèrent du prolétariat et ont permis aux idées de participation civile de Gramsci de pénétrer jusque dans la société. À ce moment, le PCI a été l’un des partis communistes les plus forts. Le souhait de Gramsci semblait se réaliser alors jusque dans l’Italie républicaine. Et pourtant avec la crise du PCI des années 70 jusqu’à sa dissolution dans les années 90 et le compromis historique, Les Cahiers de prison tombent dans une sorte d’oubli en Italie ; dans le même temps cette œuvre commence à faire le tour du monde (Amérique latine, Chine, Inde, Grande Bretagne, États-Unis). Aux États-Unis on redécouvre même Gramsci l’intellectuel et philosophe, plutôt que le « militant ». Dans les années 90, l’International Gramsci Society voit le jour et représente avec l’Institut Gramsci la plus importante institution culturelle pour la promotion des études gramsciennes. À lire pour les courageux.

Martine Konorski

Des jours d’une stupéfiante clarté

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Des jours d’une stupéfiante clarté, Aharon Appelfeld, Éditions de l’Olivier, 2018, 267 p., 20,50 €

Alors que le grand écrivain Aharon Appelfeld vient de disparaître, les éditions de l’Olivier, qui publient toute son œuvre, viennent de publier, à titre posthume, Des Jours d’une stupéfiante clarté, dans une traduction de Valerie Zenatti. Depuis la parution en 2004, d’Histoire d’une vie (prix Médicis étranger), c’est une quarantaine de livres que le discret petit homme à la casquette a publié, avant de s’éteindre.

Avec cette dernière parution, l’auteur, que son ami Philip Roth comparait à Franz Kafka et à Bruno Schultz, signe un magnifique et prodigieux récit, celui d’une résurrection, comme il est écrit en 4e de couverture. Une fois encore c’est dans l’univers de l’errance sur les routes que nous plongera Appelfeld. Celle du voyage particulier de Théo Kornfeld, 20 ans, lorsqu’il quitte le camp de concentration abandonné par ses gardiens, à l‘approche des Russes. Théo se lance alors sur les chemins de l’Europe centrale, avec pour seul but de retrouver la maison familiale. Son errance rencontrera celle de nombreux autres déportés, blessés et détruits au plus profond d’eux-mêmes, autant de rappels du génocide, de l’horreur absolue à laquelle ils ont survécu.

Autant de rencontres qui font ressurgir chez le jeune homme des figures du passé et notamment celle de sa mère adorée, l’originale, Yetti envoûtée par les monastères et la musique, et qui lui disait : « des ailes mon chéri, il nous faut des ailes. Sinon nous piétinons comme des poules. Seul Bach peut nous élever », celle de Martin aussi, son père libraire passionné, qu’il va redécouvrir grâce à ce qu’il apprendra de lui par Madeleine ; une rencontre incongrue. Théo nourrira Madeleine avec de la bouillie de gruau pour lui redonner quelques forces et la transportera dans une brouette pendant des kilomètres, pour trouver un médecin et la sauver.

Rien à ajouter à ce qui est écrit pour présenter ce livre bouleversant : « chaque rencontre suscite en Théo d’innombrables questions. Comment vivre après la catastrophe ? Comment concilier passé et présent, solitude et solidarité ? Comment retrouver sa part d’humanité ? » « … Et malgré la mort cruelle qui a voulu nous arracher nos parents et nos grands-parents, nous continuerons de vivre avec eux. Nous avons abattu la séparation entre la vie et la mort. Tous ceux qui nous sont chers seront avec nous en ce monde et dans le monde à venir »…  À lire de toute urgence.

Martine Konorski

Le Paris de Cendrars

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Le Paris de Cendrars, Olivier Renault, Éditions Alexandrines, collection le Paris des écrivains, 2017, 125 p., 9,90 €

Ce dernier enfant de la collection Le Paris des écrivains respecte la matrice qui a permis la naissance de 25 ouvrages donnant à découvrir la topographie de la capitale vue et vécue par les plus grandes plumes françaises, de Sagan à Dumas, en passant par Modiano et Stendhal. L’auteur, Olivier Renault, distingué libraire passionné d’art et de littérature, promène le lecteur dans le Paris de Blaise Cendrars.

Grand voyageur, Cendrars a nourri nombre de ses poèmes des recoins et des émois que la ville lui a procuré et pour laquelle il a eu un attachement profond. La précision des différentes étapes qui ponctuent cette déambulation révèle une connaissance – et sans doute une recherche – fouillée des domiciliations et des pérégrinations du poète. D’abord celles du modeste écrivain Freddy Sauser, sans le sou, logeant à la fortune du pot, puis celles du poète Blaise Cendrars, se baladant au sein de « la petite constellation des poètes critiques d’art », au milieu des fans qui comme lui adoraient le jazz et se retrouvaient au « Bœuf sur le Toit », discutant avec Pierre Lazareff à la terrasse de « Chez Francis » ou se promenant avec son ami Fernand Léger place Clichy.

La promenade s’achève sur la douloureuse fin de Blaise Cendrars, dont les cendres quitteront ce Paris si inspirant pour reposer à Tremblay sur Mauldre, à côté de la « maison des champs » de Raymone qu’il avait épousée quelque temps avant sa mort.

Patrick Boccard