Brigitta

0
Brigitta, Adalbert Stifter – Editions Cambourakis, 2015 pour la traduction française de Marie Hélène Clément et Silke Hass, 10 euros

S’il est peu connu des Français, l’Autrichien Adalbert Stifter (1805-1868) est un classique dans les pays germaniques. Bien que contemporain de romantiques estampillés pur sucre tels les frères Grimm ou le peintre Caspar David Friedrich, il est toutefois considéré comme un des représentants majeurs de la période Biedermeier du repli sur la sphère privée et la vie familiale. Cette époque fatiguée des révolutions, contre-révolutions et autres guerres napoléoniennes s’épanouit entre le Congrès de Vienne et 1848. Rarement considérés comme romantiques – les historiens de la littérature n’aiment rien tant que les tiroirs où ranger les œuvres – les écrits de Stifter recèlent pourtant beaucoup de cette âme orageuse dont l’acte de naissance fut d’abord allemand. Sachant qu’il s’est suicidé, on peut également supposer que le bonhomme fut bien plus tourmenté que ses réflexions sur la douce loi de la probité et des habitudes domestiques pouvaient le laisser penser. En tout état de cause, qu’il se montre romantique à ses heures ou contempteur des idéaux bourgeois, ce ne sont pas les lubies politiques quelque peu plan-plan de Stifter qui lui valent la postérité mais ses romans. En particulier L’Arrière saison ou L’Homme sans postérité (justement), et le livre qui nous intéresse ici : Brigitta.

Jeune allemand faisant son tour d’Europe, le narrateur de Brigitta voyage comme, bien né, on voyageait au mitan du dix-neuvième siècle. C’est à dire avec suffisamment d’argent et d’entregent pour être assuré d’être accueilli, tantôt dans quelque auberge napolitaine, tantôt chez une notabilité locale hospitalière et polyglotte. C’est en se promenant sur les pentes du Vésuve qu’il fait connaissance du Major, un être d’exception sous le charme duquel il tombe aussitôt. Le Major a la prestance et les manières d’un prince et le sombre secret qui semble lui être attaché ajoute à une séduction d’autant plus grande qu’elle n’est pas recherchée. Figure d’une noblesse d’esprit et de comportement, il fait tourner la tête de toutes les femmes d’Italie sans s’attacher à aucune, et partout ailleurs en Europe où ses pas de nomade doivent l’avoir guidé. Les deux hommes se trouvent avoir en commun passion scientifique et goût littéraire. Une amitié naît.

Quand le Major s’apprête à rejoindre ses terres de Hongrie qu’il quitta il y a bien longtemps, il propose à son ami de venir à l’occasion découvrir ce pays ; le jeune homme pourra rester à demeure son invité le temps qu’il lui plaira. Célibataire et libéré des contingences, celui-ci se décide donc un matin à partir vers l’Est pour une sorte de quête en malle-poste. « Je me baladais à travers une puszta* aussi somptueuse que déserte, comme seule la Hongrie peut nous en offrir. Au début, mon âme toute entière fut saisie par la grandeur du spectacle : l’air caressant frémissait autour de moi à l’infini, la steppe embaumait, et l’éclat de la solitude se glissait partout et par-dessus, mais le lendemain et les jours suivants ce fut la même chose, rien de nouveau jamais à l’horizon, strictement rien, seul l’anneau très étroit à l’intérieur duquel le ciel et la terre s’étreignaient, alors mon esprit s’accoutuma, mon œil fut tellement gorgé de néant qu’il succomba, comme s’il était chargé de matière… »

Fasciné par ce qu’il devine d’irréductible sur ce bord du monde, il repousse sans arrêt le terme de son arrivée. Atteignant enfin après une pérégrination sous hypnose à travers la steppe un Château d’Argol perdu, il y rencontre fortuitement une cavalière qu’il pense d’abord être une intendante de la commanderie. Fort laide, cette femme irradie une force qui ne manque pas de le troubler. L’apparition s’avérera être Brigitta, maîtresse du domaine voisin de Maroshely, où avec trempe elle expérimente de nouvelles techniques de cultures et d’élevage, s’attirant le respect de toute la société alentour, y compris celui du Major. Une relation mystérieuse lie manifestement le Major et Brigitta. Les ressorts de leur attention l’un pour l’autre ne seront révélés au lecteur que vers la fin de l’histoire.

Brigitta est un récit d’apprentissage pour le narrateur, qui prend conscience de l’impermanence de la beauté physique et de la possibilité du maintien des liens amoureux au travers du temps. Il est peu de tels tableaux où est dépeinte une forme de conjugalité aussi indéfectible que singulière. Avec ce court roman, Stifter nous offre une plongée en eau profonde, la découverte progressive, non seulement d’un éden d’avant l’automobile, d’avant le chemin de fer même, mais aussi de l’apparente étrangeté d’un amour peu banal, le sort n’ayant pas offert à chacun de semblables atouts à la naissance : la grâce et l’attachement des siens pour l’un, la laideur et la désaffection maternelle pour l’autre. Il n’y a pas que la différence d’âge qui soit une mesure de la distance entre deux êtres.

Eric Desordre

* la steppe

Leçons pour un jeune fauve

0
Leçons pour un jeune fauve
Michela Murgia
Le Seuil, 2017 pour la traduction française de Nathalie Bauer, 19 euros

L’auteur Michela Murgia a été récompensée en 2010 pour son roman Accabadora par le prix Campiello, comme le furent entre autres avant elle Primo Levi, Mario Rigoni Stern, Antonio Tabucchi et Mario Soldati. C’est dire les espérances entretenues dans l’écriture de cet écrivain sarde. Comme beaucoup, Michela Murgia se définit avant tout comme le produit de sa terre natale, sa région dirait-on en France, en manquant toutefois ce que le sol peut signifier de puissance d’attachement et d’archaïque intimité pour un italien. Elle tient d’ailleurs souvent à souligner combien elle est sarde.

Leçons pour un jeune fauve. Titre somptueux. Ce n’est pas le titre original. En Italien, le titre choisi est Chirù*, le prénom du fauve en question. Dix-sept leçons, dix-sept chapitres. Il s’agit bien de leçons pour et non de leçons à un jeune fauve. En effet la narratrice se récapitule les leçons qu’elle a apprises de sa propre vie. Le fauve n’y entre pas par effraction. C’est elle qui le choisit. En d’autres temps, avant lui, elle en élit d’autres. Eleonora est une comédienne connue et reconnue. Vouée au célibat, elle s’est également attribuée le rôle d’un Pygmalion. Ici, Chirù est Galatée et Galatée a des griffes.

Eleonora, jadis sortie de sa province avec un reste de fêlure laissé par une entrée douloureuse dans le monde, maintenant femme mûre et embourgeoisée, prend donc sous son aile un jeune homme de dix-sept ans, musicien doué mais à dégrossir socialement, sexuellement, sentimentalement. Elle sera son mentor. Lui, silhouette dégingandée, est maladroit et cruel, d’abord sans le savoir puis en le sachant. Deux êtres fondamentalement égoïstes qui passent beaucoup de temps ensemble mais passent l’un à côté de l’autre. Histoire convenue mais histoire vraie. On a pu soi-même vivre une telle éducation, ou du moins une telle initiation. Des leçons qui commencent le soir chez Harold Pinter au théâtre, se poursuivent la nuit dans une brasserie attablés devant un œuf mimosa, se terminent au petit déjeuner, à l’œuf mouillettes.

Le livre est parsemé de fines remarques : « Il y a dans chaque famille un membre qui oriente le climat émotionnel de tous les autres. L’imperceptible chaîne qui attribue cette suprématie émotive n’a rien à voir avec l’âge le sexe et l’intelligence de celui qui l’exerce… dans notre famille, c’était mon père qui détenait ce pouvoir : d’un seul regard, il faisait se lever ou se coucher le soleil sur le visage de maman ou de mon frère… », ou encore : « Je décidais que cet homme me déplaisait (le père de Chirù). Je cultive une méfiance particulière vis-à-vis de ceux qui se targuent de dire toujours ce qu’ils pensent. Je redoute de toutes mes fibres le genre d’individu prêts à prendre pour des pensées le mouvement fortuit de tout ce qui leur traverse l’esprit et qualifient de « sincérité » leur incapacité à le maîtriser ». On trouve aussi dans ce texte de l’affecté et du théâtral. Il est lu comme Frédéric Mitterrand pourrait lire avec son ton inimitable les déchirements entre Julien Sorel et Madame de Rênal dans Le Rouge et le Noir.

C’est donc une histoire éternelle – espérons-le – celle d’un apprentissage où paradoxalement le personnage qui donne le plus est celui qui a le plus à prendre. Histoire d’amour ? Histoire sans conséquence ? Eleonora manque de défaillir quand bien des mois ayant passé elle reconnaît dans un restaurant son ancien protégé en bonne compagnie, en meilleure compagnie. La fêlure est toujours là. Toutes ces histoires ne se terminent pas par un mariage, et c’est tant mieux.

Eric Desordre

*Chirù est le diminutif sarde de Francesco

Mitterand, Camus: deux doubles vies, deux registres, deux personnalités

0
Lettres à Anne, 1962-1995, François Mitterrand, Ed. Gallimard, coll. NRF, 2016, 1246 p., 35 €. Journal pour Anne, 1964-1970 , version augmentée d’illustrations de cette correspondance Ed. Gallimard
Correspondance, 1944-1959, Albert Camus, Maria Casarès, Ed. Gallimard, coll. NRF, 2017, 1300 p., 32,50 €

A quelques mois d’intervalle, la correspondance de deux figures proéminentes de la vie intellectuelle du 20ème siècle a été publiée : celle de François Mitterrand et celle d’Albert Camus avec leur « muse » secrète respective.

Peu de points communs réunissent ces deux auteurs, sauf que leurs ouvrages permettent, en cheminant au long de la double vie sentimentale de l’un et de l’autre, de découvrir un aspect surprenant de leur travail d’écrivain. En donnant à partager leur aventure amoureuse, ils révèlent des personnalités inattendues.

On pouvait en effet anticiper du politique amoureux de littérature, un échange épistolaire avec la chercheuse Anne Pingeot consacré aux diverses itinérances qui l’ont conduit de la modeste position d’élu local à la magistrature suprême. On pouvait également attendre de l’écrivain philosophe, amoureux de « la vie de la Cité », un échange épistolaire avec la comédienne Maria Casarès consacré aux multiples circonvolutions de la pensée et de la création. Et c’est l’inverse qui advient ! Mitterrand se promène de par le monde, attentif aux paysages et habitus de la Nièvre à Cognac, de Jérusalem à New York. Camus s’inquiète sans cesse de l’emploi du temps de son amoureuse et de la prochaine lettre ou rencontre qui les réunira.

D’un côté une ouverture heureuse sur la vie, de l’autre un repli anxieux sur le moi. Les deux auteurs se maintiendront d’ailleurs dans ces registres respectifs jusque dans leur manière de mourir.

Patrick Boccard

Un tourbillon de vie : 4321, de Paul Auster

0
4321, Paul Auster, Éditions Actes Sud, 2017, 1 024 p., 28 €

Comme l’ont indiqué les nombreuses critiques qui ont accompagné sa sortie, 4321, le dernier roman de Paul Auster, est un long – 1 020 pages – voyage au cœur des quatre vies d’Archie Ferguson, petit-fils d’un jeune immigré russe, débarqué au célèbre Centre d’Ellis Island à New York le 1 er janvier 1900, et qui naîtra, lui, 47 ans plus tard à Newark dans le New Jersey. Cette saga se construit en filigrane d’une description fouillée des États-Unis des « fifties » et des « sixties », mettant en lumière un pays divisé, sur les questions raciales et la guerre du Vietnam, ce qui résonne étonnamment avec cette Amérique contemporaine « coupée en deux » par l’irruption de Donald Trump.

Mais cette immense fresque n’est pas linéaire. Paul Auster propose en effet quatre trajectoires différentes de la vie d’Archie et les développe successivement comme si elles étaient de vraies vies, conduites sans lien les unes avec les autres. Le seul point commun à toutes ces aventures c’est Archie, sa mère Rose et, dans certains cas, son père. Mais ces quatre destins parallèles sont fracassés par les imprévus, par-fois dramatiques et douloureux, qui perturbent considérablement la configuration du cercle familial, faisant surgir et disparaître des oncles, des tantes, des cousins, des cousines… Les relations et les amitiés de la famille vont également varier au fil des ruptures plus ou moins subies.

Bref, un tourbillon de vie conduit avec le talent dont Auster fait montre depuis longtemps et qui maintient l’attention tout au long de ce fleuve qui serpente avec fluidité à coups de méandres entre psychologie de l’adolescence et sociologie de la famille, tendresse et érotisme, observation chirurgicale des choses de la vraie vie et description imaginative du monde.

Cette audace dans le mélange des genres et des postures, se retrouve dans la forme du récit. Auster réussit à mixer une langue très proustienne où ponctuation et grammaire semblent sacrifiées au profit d’une liberté sans fin et un verbe ciselé où les mots sont comptés et distingués. Cette maîtrise permet d’alterner les longues digressions sur le sentiment – et le désir – amoureux et les descriptions méticuleuses de l’élection de J.F. Kennedy, celles des talents de Laurel et Hardy ou celles des exigences du jeu de basket ou de baseball. Au fil de ce tricotage subtil, Paul Auster nous off re en prime une déclaration d’amour à la culture européenne qu’il vénère, où rayonnent, entre autres, écrivains français et musiciens allemands. Ce livre a toutes les qualités d’un best-seller, mais il est surtout une vraie œuvre.

Patrick Boccard

Surveiller et punir

Portrait de Michel Foucault

En 1757, Robert-François Damiens fut condamné au supplice en place de Grève. Devant une foule immense, on le tenailla, l’écartela et le brûla. Les tourments durèrent la journée entière, les seize bourreaux chargés de l’office défaillant tour à tour. Le mal- heureux était encore vivant à l’état de tronc démembré quand il fut jeté au feu. Toutes les parties de son corps se consumèrent jusqu’à disparaître en cendres. Il avait attenté à la vie du roi.

Surveiller et punir commence par ce récit rapporté par les témoins greffiers : détaillé, circonstancié, insoutenable. Cette ordalie d’un régicide se voulait la sanction la plus exemplaire, le spectacle le plus édifiant, la « fête punitive la plus sombre » de l’Ancien Régime. Certes, tous les jugements n’amenaient pas à une telle fin. Les châtiments étaient d’une variété surprenante et quelquefois horrifique : amendes pécuniaires, confiscation, bannissement, relégation, galères, marquage, mutilations, amende honorable, opprobre public, pilori… La prison, quant à elle, était rarement utilisée. Pourquoi ? Parce que jusqu’à la Révolution française, la prison était le symbole de l’arbitraire royal. Lettre de cachet, enfermement extra-judiciaire étaient repoussés par tous les juristes, les anciens comme les réformateurs, comme manifestations des excès du pouvoir souverain et instruments du despotisme. Les cahiers de doléances la rejetaient d’ailleurs comme incompatible avec une bonne justice. Vous lisez bien. Que s’est-il donc passé ?

À la charnière des xviii e et xix e siècles, trois modèles, trois « technologies de pouvoir » s’offrent aux législateurs. Trois institutions les portent. Le souverain – avec un droit monarchique où la punition est un cérémonial de souveraineté, une vengeance publique se voulant terrifiante. Le corps social – dont les juristes réformateurs souhaitent requalifier les individus comme sujets de droit ; la scène de châtiment devant avoir le caractère de l’exemplarité afin d’emporter l’adhésion de la société tout entière, condamné compris. L’appareil administratif – c’est le système carcéral comme technique de coercition, de dressage des individus. Comment donc ce dernier modèle a-t-il fini par être prescrit ?

Au cours de ses travaux de recherche, Foucault a mis en lumière les pratiques et techniques de la société vis-à-vis de certains groupes d’individus – les enfants, les soldats, les fous, etc. – qui posaient problème à celle-ci et dont l’enfermement, l’assujettissement étaient tenus pour la solution. Homosexuel se vivant déviant, s’étant vu prendre pour fou pendant sa jeunesse, profondément malheureux parmi ses condisciples d’école ressentie comme un lieu oppressif et normatif, Foucault s’intéressa aux institutions disciplinaires en général et à l’institution carcérale en particulier. Même s’il rejette la figure de l’écrivain éminent comme le faisait Foucault lui-même, il apparaîtra au lecteur que Surveiller et punir est une œuvre magistrale d’une telle puissance et d’une telle postérité qu’elle ne pourra que changer le regard que l’on porte sur les structures de pouvoir, quelles qu’elles soient. Intuition ? Conviction forgée avant même que d’en démontrer la logique historique, économique et sociologique ? La démonstration de Foucault est en tout cas éclatante, implacable.

De l’ascétisme monastique à l’entraînement mécanique des soldats bien dressés de Frédéric II, en passant par le contrôle des ouvriers dans les ateliers, toutes les institutions à vocation disciplinaire avaient préparé la société à choisir la matrice de l’enfermement comme système de contrôle sur les corps. Pour Foucault, « la discipline est une anatomie politique du pouvoir ». Du couvent à la cellule, de la caserne à la chambrée, de la manufacture à l’atelier, de la salle à l’hôpital, l’encadrement de l’activité et de l’emploi du temps des individus préfigure, prépare et valide la cellule et la prison. C’est parce que les ordres religieux spécialistes du temps, grands techniciens du rythme et des activités régulières, parce que les militaires et les experts de la discipline élaboraient depuis des siècles les procédures de coercition individuelle et collective des corps que la prison s’est « naturellement » imposée au début du xix e siècle. Dans leurs topographies mêmes, « l’école-bâtiment » comme outil de dressage, « l’hôpital-édifice » comme opérateur thérapeutique, « la caserne-campement » comme appareil disciplinaire permettaient à un seul regard de tout voir en permanence ; prémisses du panoptique des frères Bentham. Les inventeurs anglais de cette architecture carcérale permettant de tout observer d’un point central furent d’ailleurs en France distingués par l’Assemblée Constituante. Les députés du temps considérèrent ces visionnaires de la surveillance généralisée comme des bienfaiteurs de l’humanité.

Alors que la prison « n’avait qu’une position restreinte et marginale dans le système des peines », qu’elle servait à s’assurer de quelqu’un avant sa condamnation, pas à le punir, c’est donc pourtant cette règle qui va se généraliser après la Révolution française. L’incarcération sous toutes ses formes, mode étendu de punition, est institutionnalisée en 1810. Concomitamment à la frénésie régulatrice et ordonnancière de l’époque impériale – Code civil, Code pénal, développement des administrations – « le grand édifice carcéral » s’intégrant à l’appareil étatique est programmé à différents niveaux, des salles de police municipales aux maisons centrales en passant par les bagnes.

Sous l’influence des milieux quaker, c’est en Amérique, à Philadelphie, que l’appareil « réformatoire » est mis en place de la façon la plus réfléchie et systématique. Pour l’amendement du condamné et la réinsertion future, on organise l’emploi du temps du prisonnier : solitude censée permettre le retour sur soi, travail à la fois édificateur et économiquement utile à la société, notation de la conduite et observation permanente par les inspecteurs, répartition dans la prison non point tant en fonction des crimes commis que des dispositions à s’amender dont font preuve les détenus. « L’objet des peines n’est pas l’expiation mais la prévention ; on n’efface pas le crime, on transforme le coupable ». Dès lors, plein de bons sentiments et de certitudes opprimantes, le prototype anglo-saxon également expérimenté en Angleterre et en Hollande se banalise dans le monde occidental.

Surveiller et punir, Michel Foucault, 1975, Éditions Gallimard, collection Tel, 360 p., 14 €

Le pilori est supprimé en 1789, la marque en 1832. Le législateur cessait de « faire ressembler les bourreaux à des criminels, les juges à des assassins ». Comme le dit Foucault, « la disparition des supplices, c’est le théâtre de l’expiation qui s’efface ». Si la condamnation tend alors à être la plus publique possible, l’exécution – quelle que soit la sévérité de la sanction – demeurera désormais secrète, au cœur des lieux de privation de liberté, cachée « dans un enfouissement bureaucratique de la peine ». Or le pouvoir total voulu sur l’individu à réformer exclu par définition toute publicité. Impératif de l’ombre. On retombe dans l’ancien système. Dans la prison, les enfermés se retrouvent mis au secret, isolés du corps social.

La prison telle qu’elle existe aujourd’hui, plutôt qu’un lieu de justice, qu’un instrument de formation, qu’une chance pour un nouveau citoyen s’avère un dispositif de vengeance, une machine à broyer, une école du crime. En matière de justice pénale et d’application des peines, tout est à refonder.

Éric Desordre