Paul Morand et les Jésuites – Fouquet ou le Soleil offusqué

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Fouquet ou le Soleil offusqué – Paul Morand, Gallimard, première parution 1961, Folio – 179 pages – 6,60 euros

Paul Morand, écrivain admiré, est l’admirateur éclairé des auteurs du dix-septième siècle, les Sévigné, les Lafayette, les Retz, les Saint-Simon,ces femmes et ces hommes du temps où la langue française se codifie pratiquement telle qu’elle est (devrait être ?) aujourd’hui.

En 1961, avant d’être « enfin immortel » puisqu’il ne sera académicien qu’en 1968, Paul Morand fait paraître son Fouquet ou Le Soleil offusqué. Surtout connu pour ses nouvelles, Morand est aussi, plus qu’un biographe, un fin portraitiste. Qu’est-ce donc qui a passionné à ce point Morand dans le personnage de Fouquet, pourqu’il y mette tant de lui-même ?

Famille angevine, les Fouquet connaissent jusqu’au Nicolas du même nom une élévation sociale plus ou moins régulière, entrecoupée de brèves éclipses. L’écureuil, animal allégorique « que l’on retrouvera orgueilleusement rampant » dans les armoiries du Surintendant est originellement à l’enseigne d’un commerce de drap d’Angers, où à la suite de quelque revers de fortune un des ancêtres s’installa chaussetier. On dirait aujourd’hui tailleur de pantalons. « Orgueilleusement rampant », c’est tout l’art de Morand : un faux oxymore. En héraldique rampant veut au contraire dire debout, comme le cavallino rampante de Ferrari. Aujourd’hui, le somptueux Fouquet en aurait certainement plusieurs modèles dans son garage…

On grimpe l’échelle sociale avec l’aide des oncles, des tantes, des cousins. Les Fouquet ont l’esprit de famille, du moins jusqu’à notre Fouquet, Nicolas, qui fut trahi (parmi d’autres) par son frère Basile – abbé espion de son état – son double méphitique. Ancien élève des jésuites du Collège de Clermont, fils d’un Maître des Requêtes au Parlement de Bretagne, occupant lui-même une telle fonction à vingt-cinq ans, Nicolas Fouquet se fait remarquer au procès de Chalais. Chalais est un jeune écervelé ami de Louis XIII qu’il trahit. Ce Chalais versatile, faible et fat est manipulé par Gaston d’Orléans le frère du roi, par la mère du roi, par les Grands, par tous. Ce procès où Fouquet a le rôle d’accusateur est rondement mené avec à la manœuvre un Richelieu étourdissant d’habileté. Chalais est condamné à mort, exécuté. Richelieu prend définitivement le pouvoir pour le plus grand bien de l’État. Fouquet prend du galon au grand avantage de sa famille. À la mort de Richelieu, Nicolas Fouquet passe au service de Mazarin qui sera son maître en improbité. En retour, Fouquet en sera le sourcier en crédits.

Bien avant de construire Vaux-le-Vicomte, Fouquet s’installe à une encablure du château de Vincennes, à Saint-Mandé. Seule une poterne de potager le sépare de la famille royale. Dans son Saint-Mandé chéri – il y vivra ses heures les plus douces – les jésuites installent à demeure un révérend père espion. C’est une spécialité du temps. Ce dernier saura veiller sur son protégé, du moins jusqu’à la chute. Morand nous décrit le Fouquet passé par les mains des serviteurs de la Compagnie de Jésus : « Brillant, insinuant, mondain, maître en compromis, casuiste, imbattable en vers latins, amateur de devises ingénieuses, attiré comme un papillon par les girandoles de toutes les fêtes, Fouquet est le type même de l’élève des jésuites parisiens (…) ; cette montée en volutes, ces lignes plus courbes que le dos des courtisans, ces arabesques en porte-à-faux, c’est bien l’architecture jésuite, c’est la vie même de Fouquet ».

Fouquet devient le client (il leur passe commande et les soutient financièrement), l’ami (il les aime et est en retour aimé d’eux) de Madame de Sévigné, de La Fontaine, de Molière, de Scarron, de Le Vaux, de Le Nôtre qui seront les hôtes et les créateurs de Vaux. On ne peut comprendre le Fouquet protecteur des arts et des lettres que si l’on sait que Saint-Mandé, thébaïde qui n’a pas l’apparat du château qui servira de modèle à Versailles, n’est remplie que de livres. Histoire, géographie, médecine, droit : « Fouquet a ensemble l’esprit des belles lettres et celui des affaires ». Il y a de la vertu chez cet affairiste, et jusque dans sa Maison. Épouse et filles de Fouquet sont à Saint-Mandé les assistantes de Vincent de Paul, que Fouquet admire. Morand le résume magnifiquement : « Fouquet est un honnête homme malhonnête ».

Fouquet est donc le sourcier en or de tout ce beau monde. Le sorcier devrait-on dire. Qu’est ce qui explique le prodigieux succès de Fouquet, son immense fortune, ou plutôt ses moyens colossaux car il vit comme tout le monde – tout ce monde – à crédit ? Il n’y avait pas de Banque de France. Dans le pays de la vénalité des charges, aux mœurs des prêteurs « plein de ressources et vides de scrupules », au temps où il est de notoriété publique que le Roi n’a aucun crédit et qu’il peut faire banqueroute à tout moment, Fouquet règne. Par sa capacité à donner confiance, par son entregent, il permet à tous – d’abord à lui imposés puis par lui choisis, de Mazarin au Roi en passant par la Reine-Mère – de disposer d’argent. Il sait trouver les prêteurs, les vrais riches : Fermiers Généraux, banquiers, marchands ; ceux qui accumulent alors que la Cour dépense. On comprendra que le Roi digère mal cette sujétion. Elle s’ajoute à celle qu’il éprouve vis-à-vis d’un Mazarin qui le rationne en tout. Fouquet a la capacité d’emprunter, Mazarin celle de dépenser, le Roi n’a que celle de mendier. C’est du moins ce que ressent le Roi, douloureusement. Le « cheminement souterrain » du jeune Roi dissimulateur attendant son heure ne se laissait pas deviner. Peu nombreux furent ceux qui le pressentirent.

Fouquet n’en fut pas. À la mort de Mazarin, le Roi ne mendiera plus. Il peut compter sur Colbert pour le débarrasser de Fouquet. Colbert, un « commis, avec son sac de velours noir, plein de papiers, et sa méchanceté de velours noir ». Exit Mazarin. Alors, en quatre mois, Monsieur le Surintendant des finances passe du statut de l’homme le plus puissant de France à celui de prisonnier d’un cul de basse fosse. Il n’a rien vu venir. « Les maladresses des hommes très habiles ont quelque chose de fascinant » ; aujourd’hui on évoquerait un Jérôme Cahuzac ; l’époque a les personnages qu’elle mérite. Fouquet n’a pas compris que Mazarin disparu, le jeune Roi ne pouvait pas, ne pouvait plus dépendre de lui. En 1661, le Grand Siècle commençait, et il commençait sans Fouquet.

Fouquet jadis « trop puissant dans un État trop faible », maintenant détenu et traduit en justice se défendra admirablement, reconstituant de mémoire les transactions qu’on lui reprochait, réussissant à confondre ses juges qui ne pouvaient s’empêcher de reconnaître, à la fureur du Roi, que l’essentiel des dépenses avait servi l’État. Mais voilà, le Roi ne voulut pas, ne voulut jamais pardonner d’avoir eu à se sentir mendiant. Sauvant sa tête in extremis grâce à sa maîtrise des chiffres et à la très relative indépendance du pouvoir judiciaire, Fouquet finit par mourir derrière les murs épais du donjon de Pignerolles, à l’issue de dix-neuf années de captivité qu’on estimerait aujourd’hui proprement inhumaine.

Morand nous présente l’affaire Fouquet ainsi qu’il le fait de l’affaire Chalais : comme une scélératesse, « en bonne place des crimes commis par la monarchie ». C’est la thèse de Morand, sa sensibilité, son histoire. Pour Morand, Richelieu c’est le crime ; Colbert, c’est le crime ; de Gaulle – son temps à lui, Morand – c’est le crime. Au pays où la Nation et l’État se confondent, ces hommes – est-ce un hasard ? – sont nos plus grands serviteurs de l’État, des héros de l’histoire de France. Ce n’est pas le cas de Morand.

Morand hait l’État ; l’État pourtant qu’il choisit en 1912 de servir au sortir de l’École Libre des Sciences Politiques pour entrer dans la carrière, celle des ambassades, plus tard celle d’ambassadeur. Celui d’un État failli, disparu dans la tourmente de juin 1940, lui laissant ce qu’il croit être un boulevard pour ses rêves de recomposition politique européenne. En 1944, cet État restauré lui cherchera des poux dans la tête. Procès, indignité, ostracisation. Fouquet, c’est Morand. Un type bien, injustement accusé, condamné par une justice aux ordres, d’un État par définition écrasant et arbitraire. Vu le parcours politique et moral du biographe, on comprend l’identification, on comprend la thèse. Morand, c’est Fouquet. On connaît aussi le personnage, amateur de bolides et séducteur ; l’homme brillant, aimé des femmes, le jouisseur, l’homme du monde, c’est lui.

L’État n’est pourtant pas mauvaise mère et le servira bien : à lui ses pompes, ses ors. À lui les Affaires étrangères avant guerre, après guerre l’Académie française ; institution créée soit-dit en passant par un Richelieu honni de Morand. Éblouissant et amer, glorieux et snobé, admiratif et méprisant, notre auteur n’est pas avare de contradictions ; ni de mauvaise foi.

À l’encontre de son héros, Morand fait preuve d’une lucidité qu’il n’aura pas pour lui-même. À moins que plus subtilement il laisse le soin à ses lecteurs de tracer seuls le parallèle : « Fouquet est trop heureux, trop ami de la chance pour n’avoir point ce fond d’égoïsme qui empêche de se donner entièrement ; il ne se donne pas, il se prête ; aussi n’aura-t-il pas la taille de son destin ». Comme il le dit de son héros, Morand « s’impose aux milieux mêmes qui nourrissent le plus parfaitement la méchanceté de l’homme : la Cour et l’Administration », parmi des « courtisans creux et des fonctionnaires vides ». On ne saurait mieux décrire le Morand de Vichy, celui qui restera dans les mémoires, dans les livres d’histoire, pourtant dans l’ombre de l’écrivain admirable qu’il fut aussi.

Éric Desordre

Le scandale de la diffusion de la poésie

Autoportrait et philosophie – © Renaud Camus – CC

Depuis quarante ans et plus, je ne peux que déplorer le mensonge majeur que toutes les maisons d’édition de poésie, petites ou grandes, n’hésitent pas à répéter : nous diffusons, nous diffusons, nous diffusons !

Il y a ceux qui, comme L’Harmattan mettent en avant leurs dépôts parisiens déguisés en librairies fonctionnant en circuit fermé et « obligent » à l’achat par le poète lui-même d’un certain nombre de ses recueils (au moins, ainsi, l’éditeur pourra régler la facture de l’imprimeur !). Il y a ceux qui mettent en avant l’enseigne de leur diffuseur (d’Harmonia Mundi pour un Bruno Doucey à Soleils Diffusion pour un Nouvel Athanor têtu). Il y a aussi les dinosaures du passé qui, à l’enseigne de Gallimard, Grasset et Compagnie, planifient une perte à ne pas dépasser en faveur du maintien du rayon poésie dans leur prestigieux catalogue. Ceux-là, il est vrai, ne fonctionnent que sur la notoriété de quelques vieilles barbes historiques des années révolues. Et puis, il y a ceux qui déposent le bilan tout au bout du désespoir et ne sont plus que pour avoir été (dixit Léo Ferré). Il y a enfin l’ombre lumineuse de Poésie 1, ma sœur… Combien de fantômes as-tu engendrés autrefois en mariant de force poètes et placards publicitaires ? Au fond, si l’on devait récapituler l’aventure éditoriale de la poésie en France en ce début de siècle fou de numérique, il faudrait revisiter les grands cimetières sous la lune des cadavres récents de l’édition poétique. Mais je tairai les noms ici pour ne pas définitivement déprimer de tout. C’est ainsi : la poésie semble malade dans notre pays, complètement malade, dirait Serge Lama sans chercher à se prendre pour l’un des poètes chantants, Brel ou Brassens, songeant à l’époque où Pierre Seghers voulait les accueillir dans sa série « Poètes d’aujourd’hui » et se faisait copieusement renvoyer sur les roses… Au bout du compte, on ferait mieux de rêver à l’inattendu, de site dérisoire en site dérisoire, sur la toile aux bien pâles étoiles. Et j’ai souvent envie de vomir en consultant toutes ces revues « mises en net » qui ne se prolongent, dans le Réel, que par des bottins imprimés de noms sans épaule ! Que ne ferait-on pas pour figurer dans tous ces guides de Cuisine poétique aux trois étoiles aristocratiques, souvent distribuées par des Dauphin de l’opportunisme systématique. N’est pas surréa- liste qui veut ! C’est ainsi, j’ose le dire et même le crier : la création sans plagiat reste une perle rare et l’élan vital (pauvre Bergson) décline à vue d’œil. L’orgueil fait du moindre scribouil- leur à compte d’auteur caché, un Rimbaud nouveau. L’heure est venue du règne officiel des Trissotins du verbe pâle. En dernière instance, aujourd’hui, tout paraît poudre aux yeux et pouvoir exorbitant des réseaux mondains. Le mot de passe final paraît bel et bien être la phrase « passe-moi la rhubarbe et tout ira bien » !

Jean-Luc Maxence

La Mémoire n’en fait qu’à sa tête, Bernard Pivot

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La mémoire n’en fait qu’à sa tête, Bernard Pivot, Albin Michel 2017, 240 pages, 18 euros
L’homme qui a fait lire plus de livres que tous les professeurs de français que compte l’hexagone prend sa plume pour nous faire partager quelques épisodes de sa vie. Gourmand revendiqué, il nous raconte surtout les grandes émotions dont sa mémoire s’est nourrie. Avec sa simplicité et sa franchise coutumières, il mitonne ses rencontres et ses échanges avec les plus savoureux des auteur.e.s qu’il a rencontrés, au temps du Figaro Littéraire ou d’Apostrophes, de Marguerite DURAS à Charles BUKOSWKI, en passant par Fabrice LUCHINI ou François MAURIAC. Il les émulsionne avec les souvenirs de gens moins connus que les stars de l’édition qu’il n’a cessé de côtoyer. Fou amoureux de la langue, il avoue que s’il vénère celle des orfèvres de l’écriture, il est très sensible à celle des champions du calembour. Il confirme que le bon vin et le grand football lui créent ses plus grandes « impatiences ». Mais il entrouvre également la mémoire de l’homme qu’il est, où se mêlent une unique gifle reçue de son père et les divers chapitres d’une vie sexuelle et amoureuse fournie. L’ensemble est admirablement lié par cet humour croustillant et modeste dont bien des vedettes de la média-littérature ignorent la recette.

Patrick Boccard

Pensées Sauvages, Henry David Thoreau

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Pensées Sauvages, Henry David Thoreau, sélection de Michel Granger, 2017, Editions Le mot et le reste, 160 pages, 15 euros

H.D. THOREAU (1817-1862) est l’un des précurseurs des adeptes et prosélytes de la frugalité heureuse, du respect de la nature et de l’action collective. Ses œuvres les plus connues, « Walden ou la vie dans les bois », « La désobéissance civile » et « Journal », sont considérées comme les mères nourricières des écologistes et des opposants non-violents aux excès de ceux qui gouvernent la société industrielle de son temps. Grand lecteur des textes fondateurs du bouddhisme et de l’hindouisme, il a lui-même été un grand inspirateur des combats de GANDHI et Martin LUTHER KING. Les « Pensées sauvages » proposent une sélection de ses textes opérée par Michel GRANGER, l’un des plus éminents spécialistes de son œuvre. Ce concentré de la pensée de THOREAU, forgée à l’observation intime de la nature et des hommes, confi rme qu’elle était extraordinairement visionnaire. Les thématiques qui structurent ces extraits sont d’une aveuglante actualité : « désintérêt pour la politique », « la frénésie du marché », mais aussi « les hiéroglyphes du paysage », « une forêt sauvage de livres ». En voilà un – de plus – qui aurait sans doute très mal supporté les campagnes électorales que nous venons de vivre !

Patrick Boccard

« Poésie debout » avec Dominique de Roux

Se souvenir de l’écrivain et éditeur Dominique de Roux (1935-1977), disparu il y a quarante ans, est un acte de salubrité publique pour ceux qui rêvent encore des noces des langues et des êtres humains, pour tous ceux et celles qui n’oublient jamais la parole du fondateur des immortels Cahiers de l’Herne : « Il n’y a pas de grande poésie sans grand exil ». Comme par hasard, EXIL était le titre de la revue trimestrielle que de Roux créa et qui vécut de 1973 à 1977… Le fils de Dominique, Pierre-Guillaume vient de faire reparaître opportunément sous le label de sa maison d’édition personnelle (PGDR) un bref texte poétique, Le gravier des vies perdues, brillante contribution à l’Histoire de la littérature poétique de notre pays au vingtième siècle 1 . Dans un style limpide et dépouillé jusqu’à susciter des larmes, Dominique nous entraîne dans « l’éloignement infini du monde des fleurs ». Certes, il célèbre et loue Ezra Pound, à ses yeux un géant, mais, quarante ans après sa propre mort, brutale, on ne peut que se rappeler combien il défendit avec brio, passion et justesse, les talents exceptionnels de René-Guy Cadou, Pierre Jean Jouve et Henri Michaux, et qu’il sut écouter les poètes de la « beat génération » de ma jeunesse folle, notamment Claude Pélieu, Allen Ginsberg et Bob Kaufman. À en croire son fils (mais l’ai-je bien compris ?), son père savait être très présent dans l’agitation parisienne et mondaine, et pourtant très en retrait des vanités superficielles. Ainsi, Christian Bourgois me le décrivit-il – il m’en souvient – un jour où il participait à une présentation de mes éditions de l’Athanor. Dominique de Roux était aussi une sorte de samouraï aristocrate, me dit un jour Jean Parvulesco, rue Vaneau, un chevalier et un aristocrate toujours prêt à défendre la guérilla des rêves.

Auteur et éditeur… Est-ce conciliable ?

L’œuvre de Dominique de Roux (Le Cinquième Empire est à relire absolument), son noble travail d’« éditeur-défricheur » et la sûreté de son instinct font la grandeur du personnage. On songe alors au masque de Janus d’un Pierre Seghers, pour le meilleur. De Roux dépasse en effet les clivages politiques les plus imbéciles, il les transcende. Et, personnellement, avec audace et effronterie scandaleuses, mais je l’espère pardonnées parce qu’avouées, j’attends avec impatience d’assister à la transmutation secrète et quasi alchimique de Pierre-Guillaume, le fils, l’éditeur, en un écrivain imprévisible… Après tout, c’est bien Dominique de Roux lui-même qui affirme dans un inédit que m’offrit en son temps son fils pour le n° 6 du mensuel CE TEMPS DE LIRE (décembre 1979) dont j’étais rédacteur en chef : « Il est possible de concilier un double rôle d’éditeur et d’écrivain. Paradoxalement, écrire c’est faire que le monde vienne s’engouffrer en soi-même, alors que l’aventure de l’édition représente fatalement un mouvement inverse, mais non contraire, par lequel on va soi-même au monde. Écrire et éditer sont une seule et même action ». À bon entendeur, salut!

Jean-Luc Maxence

1. Dominique de Roux, Le gravier des vies perdues (Éditions Pierre-
Guillaume de Roux, 2017), 12,90 €