Littéraire(s)

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1972 – interview de Pierre Seghers

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Pierre Seghers et Vinícius de Moraes. Paris 1972 - © photo : Alécio de Andrade - cc
Pierre Seghers et Vinícius de Moraes. Paris 1972 – © photo : Alécio de Andrade – cc

Entretien à mots découverts avec Pierre Seghers

Jean-Luc Maxence : Trente ans au service des poètes… trente ans de combat pour vendre la poésie, la faire aimer, lui donner la place qu’elle mérite… Je pense aux vers d’Aragon : « Et s’il était à refaire / Je referais ce chemin »… Si c’était à refaire, Pierre Seghers ?

Pierre Seghers : Aussitôt je recommencerais. Je serais ravi de pouvoir le faire. Editer des poètes est une aventure exaltante. Découvrir des auteurs, des univers intérieurs, connaître des hommes, s’en faire des amis ou les perdre de vue, apprécier la voix personnelle, intime de chacun d’eux, évoluer dans cette riche diversité qui fait la valeur même de notre poésie, quoi de plus passionnant ?

Jean-Luc Maxence : Vraiment… Vous ne regrettez pas…

Pierre Seghers : Vous avez raison… On ne quitte pas le service de la poésie comme on s’inscrit à une caisse de retraite ! L’ambiance d’une imprimerie, le plaisir de corriger des épreuves sur le marbre, la fabrication même d’un recueil, la joie de l’ouvrier, de l’artisan, ne s’oublient jamais. Vous l’avez ou non dans le coeur. On ne guérit pas de la poésie. C’est sans doute pour cela que je m’occupe encore (d’une collection modeste qui publie 4 livres par an (Poésie 72), lesquels sont imprimés par un ami, Pierre Farlac, un imprimeur dans le Périgord… Il y a notamment un recueil de Jean Malrieu et un autre d’Evelyne Florêt, préfacé par Joseph Delteil, que j’aime beaucoup…

Jean-Luc Maxence : Justement. Comment jugez-vous de la valeur d’un poète ? Quels sont vos critères d’appréciation ? La forme ? On ne peut pas juger une poésie sur l’apparence extérieure, n’est-ce pas ?

Pierre Seghers : Bien sûr que non ! Ce serait sans mesure avec le mystère de la création poétique. Vous savez, poésie classique, moderne, ces adjectifs ne signifient rien ! Un authentique poète forge Iui-même la forme qui est la sienne, il passe toute son existence à la chercher, à la cerner. Un poète, c’est un souffle, un mouvement qui n’appartient qu’à lui, un regard du coeur qui trouve son écho grâce aux mots. La forme… Elle peut aller du verset de Paul Claudel au Haïkaï (le bord du silence)…

Jean-Luc Maxence : Avez-vous parfois regretté d’avoir édité un poète ?

Pierre Seghers : Si je vous disais non, à juste titre vous ne me croiriez pas ! Prenez simplement ma petite collection « P S » de plaquettes de poche, 560 poètes… alors ?

Jean-Luc Maxence : Avez-vous parfois regretté de n’avoir pas édité un poète ?

Pierre Seghers : Certainement. Mais, au bout du compte, j’ai eu la chance de pouvoir présenter au public les principaux poètes de mon temps, je crois. J’ai toujours voulu ne pas être un homme de Parti, un partisan…

Jean-Luc Maxence : en poésie ?

Pierre Seghers : (il sourit) en poésie, bien sûr, je parle actuellement de poésie exclusivement…

Jean-Luc Maxence : Pierre Seghers, vous n’aimez pas le confort intellectuel ?

Pierre Seghers : C’est la fin de tout. On s’endort, on s’encroûte dans les fauteuils…

Jean-Luc Maxence : Changeons de cap avec une « question bateau » mais utile. L’état de santé de la poésie française ? La poésie, comment est-elle diffusée chez nous ?

Pierre Seghers : La diffusion de la poésie est moins mauvaise qu’on le dit d’habitude. Les tribunes se font plus nombreuses même si nous sommes loin de trouver une situation d’ensemble semblable à celle de certains pays. Prenons pour exemple les journaux de la grande presse. Il y a Le Monde qui défend la poésie presque toutes les semaines. Mais les autres ? Combat de temps en temps… Il faudrait que tous s’y mettent. Même les grands journaux régionaux. Je pense à Sud-Ouest, au Dauphiné Libéré, etc. Ce serait très efficace de présenter un poète dans ces publications à fort tirage. Si vous en parlez aux directeurs intéressés, leurs réponses sont presque toujours les mêmes : « Si l’on accueille un poète, 100 autres vont réclamer leur tour ! »

Jean-Luc Maxence : Et la radio ? La télévision ?

Pierre Seghers : Le petit écran constitue un véhicule précieux pour la poésie. Si l’on pariait sur la qualité et la présence humaine, on pourrait toucher le plus grand nombre et surtout atteindre des gens qui ignoraient jusqu’alors la puissance de rayonnement de la poésie. Des efforts sont faits, des réussites sont à signaler, cette série d’émissions d’Hélène Martin, « Plain-chant » par exemple est excellente. Les « poétiques » de Jean-Marie Drot, si vivantes, si humaines, également.

Jean-Luc Maxence : Vous-même, vous avez organisé quelques émissions à la télévision, la dernière en date, sur Aragon a eu un profond retentissement… Et la radio ?

Pierre Seghers : Sur France-Culture j’ai eu pendant plus d’un an une émission régulière « Poètes d’aujourd’hui ». Seulement voilà : je ne voulais pas monter cette émission seulement pour quelques-uns. Poésie pour les insomniaques… Or, on avait donné à la poésie une heure de passage sur les ondes catastrophique : 23 h. Cela annulait presque tous les efforts que je faisais pour divulguer la poésie. Et pourtant cela me passionnait. J’en ai eu assez. Que voulez-vous, moi-même, à 23 heures, le plus souvent je dors, ou j’ai envie de dormir ! J’ai alors essayé d’obtenir une heure d’écoute plus favorable. On m’a expliqué que c’était impossible à cause d’une question de « grilles » d’horaires. Je n’aime pas les grilles, les barreaux ! J’ai renoncé.

Gerard Philipe lisant des poèmes de Paul Eluard pour Pierre Seghers, Paris 1955 - © photo : Virginie Seghers - cc
Gerard Philipe lisant des poèmes de Paul Eluard pour Pierre Seghers, Paris 1955 – © photo : Virginie Seghers – cc

Jean-Luc Maxence : En dépit d’une mésaventure de ce genre, vous restez optimiste ?

Pierre Seghers : Heureusement, il y a d’autres signes plus encourageants. Ainsi le volume « Les poètes maudits » récemment paru s’est vendu à plus de 15.000 exemplaires. Il y a vingt ans, il aurait trouvé 1.000 lecteurs…

Jean-Luc Maxence : Et la publicité au secours de la poésie, quel est votre avis sur ces tentatives-là ?

Pierre Seghers : Pourquoi pas ? Il faut bien se battre avec les armes dont on dispose. D’autres se servent de la publicité pour enfoncer dans la tète des gens une marque de lessive, mieux vaut, n’est-ce pas, leur donner du rêve, de la méditation, de la révolte, un moyen de s’élever. Vous pensez à l’initiative de Jean Breton, à son expérience « Poésie 1 » à 2 francs… C’est une bonne idée… Ici encore, à défaut de mécènes, il faut accepter d’avaler la couleuvre ! Encore une fois les animateurs de poésie doivent composer avec l’argent sans jamais se laisser dévorer par lui. Vous savez, les anciens « Cahiers du Sud », à Marseille, ne tenaient que par la publicité, il n’empêche qu’ils étaient d’une rare qualité poétique ! Qui, sans finances, paierait le papier, l’imprimeur, la distribution, les timbres-poste ?

Jean-Luc Maxence : Bon… Laissons maintenant l’éditeur Seghers tranquille. Passons, si vous le voulez bien, au poète… (je feuillette son dernier recueil : « Les mots couverts », il me le dédicace). Le poète Pierre Seghers me semble avoir un souci constant d’exalter la poésie en elle-même, c’est un lyrique original, grave et pourtant pétillant de vivre, qui s’interroge sur lui-même et par ricochet sur le destin du poète en général.

Pierre Seghers : La poésie est une compagne fidèle, une voix intérieure, un miroir auquel on n’échappe pas. C’est un partenaire exigeant. Quand on vit en permanence avec la poésie, on cherche toute sa vie à dialoguer avec cet autre qui est vous-même… C’est l’objet principal de l’écriture. Mon prochain recueil à paraître, en octobre de cette année, est un peu un bilan, une tentative de réponse à la question : Pourquoi la poésie et moi vivons-nous ensemble depuis si longtemps ?

Jean-Luc Maxence : Quel est le titre de ce prochain livre ?

Pierre Seghers : Dis-moi, ma vie… J’ai trouvé un éditeur (il sourit malicieusement) un éditeur belge, André De Rache, très connu dans son pays et ailleurs, mais hélas ! insuffisamment en France.

Jean-Luc Maxence : Ce qui m’étonne dans votre poésie, c’est son aspect presque religieux, sacré… même mystique ?

Pierre Seghers : Oui, vous avez bien lu. Tout homme se cherche, croit s’être trouvé, se perd, s’oublie, se retrouve et ainsi de suite jusqu’à la fin. Ainsi va-t-il en lui-même et au-delà de lui. Une sorte de prière, vous voyez ?

Jean-Luc Maxence : Autre remarque en vous lisant : vous débouchez souvent sur le tragique, voire le désespoir ?

Pierre Seghers : Quel texte vous inspire cette réflexion ?

Jean-Luc Maxence : Ce poème des « mots couverts » qui s’intitule « La torche »… ce vers terrible : « Je vous le dis; tout sera plus noir, il nous manquera une torche »…

Pierre Seghers : C’est la conclusion d’une suite de poèmes dédiés à André Frénaud. C’est ainsi qu’il faut le comprendre. Frénaud, c’est une poésie d’homme floué, ravagé, mais une présence indispensable. C’est ce que je voulais exprimer.

Jean-Luc Maxence : Tout poète authentique n’est-il pas, de toute façon, un homme floué ?

Pierre Seghers : Non ! Un poète n’est pas toujours floué. Certes, il peut l’être par les autres, à cause de l’incompréhension, mais il met une telle passion à construire son château poétique et, en dépit de tous les déchirements d’où naît, pierre après pierre, ce château, le poète porte en lui un tel soleil qu’il ne peut pas être floué. C’est une grâce que d’être artiste, de vivre cette création avec soi-même et les autres.

Jean-Luc Maxence : Pourquoi écrit-on ?

Pierre Seghers : Par besoin, par plaisir personnel, pour soi. Mais surtout pas enfermé dans une tour d’ivoire. On écrit pour soi et pour que les autres, en nous lisant, se retrouvent. Si on les rencontre à la croisée de nous-même, c’est un bonheur. Je ne crois pas aux oeuvres de commande, pas plus qu’aux oeuvres enfermées dans des coffres ou même dans des systèmes, ce qui revient au mêne.

Jean-Luc Maxence : Et la poésie dite de recherche linguistique ?

Pierre Seghers : Vous voulez parler de tel-quel ou de Poétique… Vous savez, c’est une mode et qui passera comme toutes les modes. Il en restera le meilleur, le plus compréhensible ! D’instinct, je n’aime pas une revue qui dissèque le langage et ne propose pratiquement pas de poèmes… Cela me fait songer à cette phrase de Picasso entendue il y a quelques jours par un proche… Picasso disait : « Existe-t-il toujours, à Paris, de ces critiques qui empêchent les peintres de peindre ? ». On a parlé longtemps encore, de l’amour, du désespoir, de l’amitié, de tout et de rien, en définitive de cet Essentiel qui nous traque.

Quand j’ai quitté Pierre Seghers, dans le ciel, l’orage s’était apaisé, on voyait des banquises de nuages rouler et puis, de loin en loin, des éclaircies de bleu. Des éclaircies de bleu ? Ce n’était évidemment que hasard. Evidement ?…

Par Jean-Luc Maxence

Extrait de l’interview dans Cerf Volant n°80 – 4e trimestre 1972

Hors Concours, un vent de fraicheur dans le paysage littéraire

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©34studio.fr

Certains parlent de Galli-Gra-Seuil pour qualifier le manque d’ouverture du prix Goncourt aux autres maisons d’édition, d’autres, plus nuancés, regrettent l’absence des petites maisons au palmarès des grands prix littéraires. Il ne leur est pas formellement interdit d’y prétendre, mais la tache semble impossible.

C’est en partant de ce constat et de l’envie de mettre en lumière ceux restés jusque-là dans l’ombre, que fut créé en avril 2016 le prix Hors Concours. Cette initiative a pour ambition d’élire le meilleur texte littéraire publié par un petit ou micro éditeur afin de permettre aux libraires et au grand public de distinguer parmi le florilège de romans publiés chaque année celui qui sera jusqu’à l’automne prochain le représentant de l’édition indépendante. Car ce sont eux qui découvrent les auteurs de demain, osent publier des textes à risque économiquement mais dont la qualité et l’importance leur apparaissent comme irréfutables. Dans de petites structures à taille humaine, loin des grands groupes éditoriaux, souvent situés en province, ils épluchent consciencieusement les manuscrits reçus par la poste, nouent une relation proche et forte avec leurs auteurs dans une économie souvent délicate.

Sélectionnés par 300 professionnels du livre, parmi 50 romans et recueils de nouvelles publiés par des éditeurs indépendants, 8 textes finalistes très différents furent désignés, allant du roman noir au conte pour adulte, en passant par le réalisme magique et le récit intimiste. Un collège de cinq journalistes littéraires issus des grands médias représentant à la fois la presse papier, la radio, la télévision et internet délibéra ardemment afin de désigner le lauréat du premier prix Hors Concours.

Et c’est à l’issue de la soirée de remise du prix, le 9 novembre 2016, au sein du Centre National du Livre, au cours de laquelle le livre et les livres finalistes furent mis à l’honneur, que le roman Koumiko d’Anna Dubosc publié chez Rue de Promenades fut consacré.

Récit autobiographique, ce texte raconte la relation entre Koumiko, poétesse qui décline, et Anna, sa fille, qui doit faire face à cette nouvelle mère qui a remplacé l’autre sans vraiment crier gare.

Il faut signaler que cette soirée fut une franche réussite : chaque finaliste a pu entendre un extrait de son texte être lu, et chaque auteur a pu avoir la chance de présenter son œuvre.

Il se dégageait de cette cérémonie un profond respect de l’objet livre, de ceux qui les créent, qu’ils soient auteurs ou éditeurs.

Saluons ici le travail et l’énergie de Gaëlle Bohé, cheville ouvrière du projet, engagée et passionnée.

L’Académie Hors Concours sera dès l’an prochain ouverte aux mordus du livre souhaitant participer à la sélection des huit finalistes. Cette alternative réussie au prix Goncourt est déjà appelée à se développer car la mise en place d’un prix Hors Concours des lycéens fait actuellement l’objet d’une réflexion…

Fanny Durousseau

Quand le diable sortit de la salle de bain

quand-le-diable-sortit-de-la-salle-de-bainsIl me tardait de trouver un vrai, un bon roman sur la précarité, sans trop de pathos, un roman qui traiterait de notre époque, dans laquelle les moins de trente-cinq ans sont voués à eux-mêmes, un roman qui aurait une portée onirique, je me demandais qui relèverait le défi, qui avait suffisamment lu Ask the dust de John Fante, La Faim de Knut Hamsun et Dans la dèche à Paris et à Londres de George Orwell pour pouvoir nous pondre un récit qui nous entraînerait non seulement dans le réel, en nous racontant une histoire dans laquelle le héros ou l’héroïne subirait les affres du quotidien, du chômage, d’une mentalité non bourgeoise qui serait la sienne, se confronterait sans arrêt aux petites humiliations subies par les pauvres, en permanence parqués dans leur solitude, aux jugements familiaux, mais aussi dans une dimension onirique, j’attendais un roman qui nous sorte de notre quotidien tout en nous y ramenant, j’attendais un roman qui soit véritablement novateur, qui contienne un peu de cette modernité qu’on trouve dans certains films, j’attendais un roman joyeusement bordélique, complètement foutraque, truffé de petites pépites, j’attendais d’être surpris, choqué parfois, ému souvent, de ressentir les imperfections d’un texte comme des éléments disparates d’un visage qui feraient partie d’un tout, et qu’on ne nommerait plus des imperfections mais des aspérités nécessaires pour donner de la couleur aux mots, je me lamentais parce qu’un roman (contemporain) ne m’avait plus séduit depuis la radicalité dégagée par  Histoire de la violence  d’Édouard Louis, et ça fait un bail, alors je me rabattais sur des essais, sur d’autres types de lectures, et puis j’écrivais mes propres textes, évidemment, mais rien ne vaut un bon roman, on s’y plonge, on en ressort un peu changé, la littérature a cet effet-là sur les consciences, elle modifie notre perception, mais en douceur, on revient à un livre longtemps après, et on n’est plus le même, et quand un roman est bon et nous touche, ce qui devient de plus en plus rare, on est à la fois triste et heureux que ça se termine, et c’est ce que Sophie Divry a réussi à faire dans son texte.

Quand le diable sortit de la salle de bain, Sophie Divry, Éditions Noir sur Blanc, collection Notabilia, 18 euros

Sorti en 2015

Christophe Diard

L’incendie de la maison de George Orwell

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Andrew Ervin

Quand j’ai achevé la lecture de « 1984 », j’ai tout de suite compris que rien ne serait jamais plus comme avant. Au sortir de l’adolescence, ce roman si contemporain m’a ouvert les yeux sur tout un pan du monde matériel et des idées, qui avait jusque là échappé à mon regard.

Ray Welter, personnage principal du roman d’Andrew Ervin, a lui aussi vu sa vie changer après avoir lu « 1984 » de George Orwell. Après la lecture de ce chef d’œuvre de la littérature du XXe siècle, il décide de devenir publicitaire et tente d’appliquer avec une curiosité presque innocente les principes de manipulation des masses  utilisés dans le monde totalitaire de Big Brother.

Le succès est tel que, si sa situation matérielle est révolutionnée, son équilibre intérieur s’effondre. Il décide alors de tout quitter pour rallier l’île de Jura à quelques encablures des côtes écossaises et de s’établir, pour un temps, dans la maison où George Orwell a écrit « 1984 » comme si ce lieu recelait les réponses à son mal être.

La fuite est au cœur de cette histoire, fuir la modernité pour retrouver un mode de vie ancestral, fuir la culpabilité pour un lieu vierge de tout péché, fuir la famille pour devenir qui on est. Dans la quête du sens de son existence, Ray Welter côtoiera sur cette île presque coupée du monde des personnages rudes, parfois attachants, tiraillés entre la préservation de leur tradition et l’acceptation de l’influence du monde extérieur.

En aidant Molly une jeune artiste  provocatrice piégée à Jura, il tentera avec force whisky de se purger de ses fautes et de son obsession pour « 1984 », qui pèse d’un poids trop lourd sur son existence.

« L’incendie de la maison de George Orwell » est un bon roman, qui donne à réfléchir sur nos choix de vie et les conséquences de nos actes. À lire également si vous êtes intrigués par la vie en vase clos, sur l’île ancestrale de Jura…

Fanny Durousseau

L’incendie de la maison de George Orwell, d’Andrew Ervin (Éditions Joëlle Losfeld, janvier 2016) 22€

Condor Live : le spectacle

Caryl Férey - © Photo Alice Varenne
Caryl Férey – © Photo Alice Varenne

Un spectacle se doit de nous transporter dans un ailleurs, dans un autre espace temps. Le temps de la représentation, le spectateur doit pouvoir oublier ses soucis ; de travail, de logement, d’un lendemain qui déchante…

Il doit aussi, le temps d’une soirée, pouvoir réfléchir, ouvrir des portes sur le monde, grâce à ce qu’il verra sur la scène. Et ressentir des émotions, passer un moment unique, souvent un « one shot » sans bis repetita précis.

Rien de moins que cela.

Ils sont peu, les spectacles qui permettent cette dérive, ce voyage. Cette intemporalité.

Souvent, il manque cette dimension artistique aux tentatives de révolution.

Caryl Férey aime le voyage, l’intemporalité et cette dérive. Il a écrit Condor, un beau livre noir ( oui, un livre peut être beau et sombre ) avec pour toile de fond le Chili et ses démons : Pinochet, puis son héritage politique.

La narration est également centrée sur l’histoire d’amour entre Gabriela, jeune femme habitée par la mystique de son peuple, et Esteban, issu d’une famille riche, qui porte comme un fardeau le fait d’être issu certes d’une famille aisée, mais controversée.

L’adaptation musicale à laquelle « Rebelle(s) » a pu assister porte sur un roman dans le roman, un moyen pour l’auteur de faire revivre au travers de la littérature deux victimes de la dictature qui avaient touché son âme.

Que dire alors de l’interprétation de Bertrand Cantat, à la lecture et au chant ? Accompagné par deux formidables musiciens, Manusound, et Marc Sens à la guitare, l’ex chanteur du groupe Noir Désir nous livre ici une prestation électrique, semblant totalement possédé par le texte, à la limite du chamanisme, entrant dans une transe communicative. Rien ne compte plus que la scène, et ce qu’il s’y passe. Ce ne sont que sensations. Perceptions. Le chant utilisé ici comme courroie de transmission, vecteur d’émotions.

On ne ressort pas de ce spectacle indemne, et cette représentation à la Maison de la Poésie de Paris est appelée à se répéter, ici ou ailleurs, dans les mois à venir.

 

            Christophe Diard et Fanny Durousseau