L’évasion héroïque : une thérapie prometteuse

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Frédéric Vincent, psychanalyste et collaborateur de REBELLE(S)

Nombreuses sont les productions imaginaires qui traitent de la question de l’enfermement carcéral. Ces œuvres culturelles sont devenues étrangement inspirantes et ont même donné l’idée au psychanalyste Frédéric Vincent d’inventer la psychothérapie héroïque.

La prison est l’enfer névrotique que la modernité a engendré pour mieux contrôler et exploiter les individus. On sait que la majorité des sociétés humaines passées ou actuelles (Romains, Grecs, Égyptiens, Aborigènes, Dogons, Esquimaux, Bororos, etc.) ne connaissent pas l’enfermement comme sanction punitive. Par contre, il est intéressant de constater que chez les Guaranis par exemple, l’isolement d’un individu correspond davantage à une épreuve initiatique. On peut contraindre un individu à être enfermé dans un trou, on peut l’attacher à un arbre mais dans un but précis qui est l’évasion. Dans les rites de passage, on prive momentanément l’individu de sa liberté pour qu’il puisse la conquérir par lui-même. La prison moderne n’a malheureusement pas cette vocation initiatique, elle vous prive de votre liberté et ne vous donne en aucun cas les moyens de vous évader. Bien au contraire, le système carcéral renforce constamment ses dispositifs de contrôle et de surveillance afin que l’idée même d’évasion disparaisse de l’esprit du détenu.

L’imaginaire carcéral

L’imaginaire ambiant illustre le succès de ce principe d’évasion. De la Grande Évasion (1963) au Labyrinthe (2014), de Papillon (1973) à Hunger Games (2012), de Papa Schultz (1965) à L’Évadé d’Alcatraz (1979), élaborer un plan d’évasion semble être une idée qui fascine autant les scénaristes d’Hollywood que les spectateurs. Pourquoi une telle fascination ? L’enfermement psychosocial est un sentiment névrotique persistant qui touche tout le monde. À l’image de la prison moderne, la société occidentale s’organise de manière similaire comme l’a justement montré Michel Foucault dans son célèbre « Surveiller et Punir » (1975). À l’ère du numérique, le panoptique de Bentham est devenu un dispositif banal et accepté de tous. Les dissidents de Freud (Gross, Jung, Adler, Reich) ont compris très vite que le sens du monde moderne se situait dans la préservation de la « dissociation névrotique » comme moyen de surveillance et d’exploitation de l’homme. Par contre, l’imaginaire carcéral véhiculé par le cinéma et la littérature nous délivre un message inspirant : « il est possible de s’évader et de regagner la liberté d’être ».

L’enfermement : une épreuve initiatique

Le cycle littéraire « L’épreuve » (adapté au cinéma sous le titre « Le labyrinthe ») illustre à merveille le concept d’évasion héroïque. Le cycle raconte l’histoire d’un jeune de 16 ans, Thomas, qui se réveille complètement amnésique au beau milieu d’un labyrinthe géant dont les murs se déplacent pendant la nuit selon une certaine logique et qui est peuplé d’araignées géantes métalliques. Thomas se réveille parmi d’autres jeunes qui ne se souviennent que de leur prénom et qui ont organisé une micro-société au cœur du labyrinthe. Ces jeunes incapables de se souvenir de leur vie passée à l’exception de leur prénom organisent un mode de survie où les blocards (nom qu’ils se sont attribués) jouent un rôle bien défini. Dans cette tribu, on trouve le groupe des coureurs, ceux qui doivent pénétrer dans le labyrinthe afin de l’explorer et d’en comprendre le mécanisme. Le jeune Thomas est attiré par le labyrinthe et se découvre être un excellent coureur. Pour comprendre ce qu’ils sont et pourquoi ils sont là, Thomas et les blocards vont devoir affronter le labyrinthe et ses minotaures d’acier et surtout réussir à s’en évader. Cette évasion va impliquer des risques et des pertes mais garantir un résultat : une réminiscence, une remémoration du passé et une compréhension de l’ici et maintenant. Ce cycle littéraire est intéressant à plusieurs niveaux, il souligne à quel point nous pouvons être nos propres geôliers. Mais il rappelle aussi que nous possédons en chacun de nous les clefs de notre propre évasion.

Guérir la dissociation névrotique par l’évasion

L’évasion héroïque peut se définir comme un processus d’individuation qui commence par une résistance devant les diktats idéologiques et un besoin d’échapper à toute forme de vie schizoïde. En ce sens, le lâcher-prise (surrender), l’émotionnel, le ludique, l’imaginaire sont les meilleurs alliés dans un plan d’évasion qui sonne comme une progression lente et difficile à travers les 7 stades psychologiques du Moi. S’évader, c’est intégrer ces différents stades dans la construction de sa psyché. Frédéric Vincent a inventé la psychothérapie héroïque dont l’objectif premier est de faire comprendre à l’analysant l’attachement aveugle qu’il peut avoir envers les institutions surplombantes, de lui faire prendre conscience de son propre enfermement mental. Devenu lucide, il peut alors traverser le labyrinthe chaotique du monde soi-disant civilisé, affronter le minotaure technocratique, trouver son trésor intérieur et réussir son évasion. L’évasion héroïque n’a qu’une seule finalité : la guérison de la « dissociation névrotique », c’est-à-dire aider l’analysant à « réunir ce qui est épars » en lui, lui permettre une harmonisation psychique de toutes ses contradictions.

Georges Clastres

Association des psychanalystes européens – colloque de Paris, 2017

Frédéric Vincent en 30 secondes
Dans la continuité des penseurs néo-jungiens (Hillman, Durand, Maffesoli), le psychanalyste Frédéric Vincent a inventé la psychothérapie héroïque qui définit le Moi selon 7 stades ou degrés psychologiques. Ses recherches scientifiques l’ont amené ainsi à développer une nouvelle méthode thérapeutique dont les résultats sont plus que prometteurs.

Pour tout renseignement : www.fredericvincent.fr

 

La fin du monde, c’est quand ?

Extrait du Rebelle(s) numéro 10, septembre/octobre 2017

L’idée même de fin du monde a toujours hanté les habitants de notre planète, depuis les temps les plus reculés de l’espèce humaine, semble-t-il. En ce début de vingt-et-unième siècle, les bientôt 10 milliards d’êtres humains (la fourmilière est prévue pour 2050 !) font figure d’ultimes habitants d’une immense Atlantide aux bords de l’anéantissement gigantesque. L’autodestruction du genre humain est comme programmée depuis de longue date. Les prophètes de malheur habitent chez nous. Rien ne va plus et la roulette du futur tourne à toute vitesse annonçant des catastrophes écologiques, des tremblements de terre et des famines, des glaciations maudites et des désertifications méritant le même adjectif ! Et les oiseaux de Satan tournent comme des charognes au-dessus de ce qui n’est, chantent-ils, que le châtiment divin et final de nos égoïsmes…

Et si la vraie « fin des haricots » de l’ère du Verseau était ailleurs ? Si la bonne date, toujours remise à demain, était aujourd’hui ? S’il importait peu que le terme annoncé du Verseau se situe « aux alentours de l’an 2000 » selon la formule tant de fois utilisée ! Si l’on devait finir par avouer que le cauchemar absolu, avec ses mythes, ses salauds et ses héros, habitait en nos âmes perdues dès notre naissance ? S’il fallait dépasser, voir oublier ici, les avis hallucinés d’Helena Blavatsky, la théosophe allumée, laquelle situait la fin du monde en 1911, d’Edgar Cayse, de Dane Rudhyar, de Carl Gustav Jung même, sans oublier les oracles noirs de Nostradamus ou des Adventistes du septième jour, ou encore les hippies de ma jeunesse qui célébraient, notamment dans Hair, l’ouverture, l’écoute, le rock’n’roll, la drogue, le « Faites l’amour, pas la guerre ! » et la culture psychédélique pour tous.

S’il fallait dépasser toutes les transes de l’Apocalypse et les signaux des soucoupes volantes (ovni) comme les menaces de collision des comètes pour comprendre quelque chose à cette Sainte Trouille gigantesque que nous interrogeons à R.B.L ? Si la fin du monde n’était, au fond, qu’une ancestrale névrose planétaire, ontologique de quelque manière ?

Et l’Apocalypse de Saint Jean ?

Bien sûr, il y a aussi les textes sacrés. En premier lieu la « révélation » (apocalypsis en grec) faite à Jean qui nous révèle le scénario de la fin du monde quand adviendront l’ouverture des tombeaux, la résurrection des morts et le Jugement dernier. Selon les dernières nouvelles des historiens, le texte de Jean aurait été écrit vers 96 après Jésus-Christ. Et si l’on en croit les traditions, et les textes sacrés, Jean aurait eut sa vision à Patmos.

En fait, les visions prophétiques de Jean complètent celles des prophètes Daniel et Ézéchiel de l’Ancien Testament. Et l’Apocalypse est le résultat d’une extase eschatologique de Jean qui entendit derrière lui une voix clamer, ainsi qu’une trompette : « Ta vision, écris-la dans un livre pour l’envoyer aux 7 Églises, à Éphèse, Smyrne, Pergame, Thyatire, Sardes, Philadelphie, et Laodicée » Ladite apocalypse commence par l’apparition de 7 candélabres d’or entourant comme un Fils d’homme, revêtu d’une longue robe serrée à la taille par une ceinture en or. Cet homme a des cheveux blancs, ses pieds sont « pareils à de l’airain précieux », sa voix fait songer au « mugissement des grandes eaux ». Dans sa main droite, il y a 7 étoiles, et de sa bouche sort une épée effilée à double tranchant, son visage est comme le soleil brillant de tout son éclat. Et Jean tombe aux pieds de ce tableau, comme mort, mais le personnage merveilleux lui dit : « Ne crains rien, c’est moi, le Premier et le Dernier, le Vivant ; j’ai été mort, et me voici vivant pour les siècles des siècles, détenant la clef de la Mort et de l’Hadès. ».

Plus avant dans le texte suivent des visions prophétiques qui constituent en somme les préliminaires du « grand jour » de Dieu, selon l’expression proposée par la première édition de la Bible oecuménique. Dieu remet à l’Agneau les destinées du monde, L’Agneau brise les sept sceaux. C’est l’annonce que les serviteurs de Dieu seront préservés, puis celle du triomphe des élus au ciel, puis un silence solennel suivant l’ouverture du septième sceau, puis les prières des Saints hâtant l’avènement du Grand Jour. Tout tremble, à grands coups de tonnerre, de voix et d’éclairs. Les 7 Anges aux 7 trompettes sonnent… La première entraîne la consumation d’un tiers de la terre, la deuxième annonce qu’un tiers de la mer devient du sang, la troisième se fait entendre quand tombe du ciel un « grand astre », tel un globe de feu. Au son de la quatrième, le jour perd le tiers de sa clarté, et la nuit de même. Et les visions de Jean s’enchaînent aux sons des dernières trompettes des Anges : à la cinquième un astre tombe sur la terre, provoquant une immense fournaise, à la sixième apparaissent 200 millions de cavaliers effrayants, et menaçants. C’est le signe de l’imminence du châtiment final. Et le son de la septième trompette est semblable au rugissement final du lion quand est consommé le Mystère de Dieu. Toute une cavalcade d’épisodes se suivent et s’entremêlent.

Jean, par exemple, prend « le petit livre ouvert dans la main de l’Ange », et il l’avale. Dans sa bouche, il y a la douceur du miel, mais quand il a mangé l’Apocalypse, ses entrailles sont brûlantes d’amertume. Durant la séquence annoncée par la septième trompette, vingt-quatre vieillards vêtus de robes blanches, assis devant Dieu, se prosternent. On note aussi la vision de la Femme enceinte aux douze étoiles couronnant sa tête et du Dragon à sept têtes et dix cornes qui la combat et veut dévorer son enfant aussitôt né. Mais la Femme met au monde un enfant mâle qui « doit mener toutes les nations avec un sceptre de fer » (sic). Une certitude : le courroux divin règne pêle-mêle dans l’apocalypse de Jean. Notamment, quand le Dragon transmet son pouvoir à la Bête et que le faux prophète se met au service de ce dernier. Et la Bête a son chiffre symbolique à jamais : c’est le fameux 666 qui fait trembler aujourd’hui encore…

D’un cauchemar à l’autre

Et tout cela s’élargit en une succession de fléaux descendant sur la Terre (cataclysmes, bêtes monstrueuses et faux prophètes), Le tableau géant est vraiment cauchemardesque même si le Verbe de dieu finit par vaincre. Jean ne cesse de nous le faire comprendre : « le temps est proche ».

Avant de châtier Babylone pour l’éternité, Dieu va envoyer chez les impies des séries de fléaux dignes des antiques plaies d’Égypte. Voilà bel et bien l’annonce des temps messianiques, le châtiment de Babylone et celui de Rome sont imminents. La Prostituée est en larmes, l’extermination des nations païennes s’accomplit, les armées du Ciel triomphent. Jean voit un Ange descendre des nuées, tenant à la main la clef de l’Abîme, ainsi qu’une énorme chaîne. Et l’Ange du ciel maîtrise le Dragon, l’antique Serpent qui symbolise Satan, et l’enchaîne pour mille années… Après ce répit, Satan, relâché de sa geôle, s’en va séduire les nations des quatre coins de la planète (Gog et Magog). Le second combat eschatologique est livré et Satan, le séducteur diabolique, jeté dans un étang de soufre embrasé, y retrouvant la Bête et le faux prophète, « et leur supplice durera jour et nuit, pour les siècles des siècles ». Le temps est accompli du Jugement des Nations, triomphe la Jérusalem future, « un ciel nouveau, une terre nouvelle » s’impose. La Jérusalem messianique est victorieuse et préfigure la Jérusalem céleste et l’épilogue de l’Apocalypse de Jean : « Moi, Jésus, j’ai envoyé mon Ange publier ses révélations concernant les Églises. Je suis le rejeton de la race de David, l’Étoile radieuse du matin ».

Quoi qu’il en soit, l’homme de désir reçoit l’eau de la vie, gratuitement. En vérité, l’Apocalypse de Jean affirme que le retour du Seigneur est proche, pour les siècles des siècles, Dans un style hautement symbolique, elle récapitule l’état des lieux, évoque la confrontation éternelle qui oppose avec une violence inouïe Satan et les puissances ténébreuses du monde et le peuple de Dieu. Elle ne cesse de nous rappeler, au-delà des tribulations décrites, que le vaste combat entre Ombre et Lumière doit ne jamais nous faire oublier l’espérance de la Jérusalem céleste. Dans cet esprit, l’Apocalypse de Jean est à lire, à relire, de bout en bout. Elle est toujours connectée au présent, à l’ici et au maintenant de l’aujourd’hui de l’humanité.

Jean n’est pas le seul

Mais Jean n’est pas le seul à bénéficier de révélations. Le chapitre treize de l’Évangile selon Marc décrit une autre sorte d’apocalypse menaçante qui nous annonce « des guerres et des bruits de guerre » et nous évoque des soulèvements dramatiques de nation contre nation. Elle nous précipite dans « l’abomination de la désolation établie là où elle ne doit pas l’être » et le tout à l’avenant ! Et si l’on est en mal de tremblements de terre et d’horreurs à proclamer ou à amalgamer, on peut aussi se plonger sans discernement dans les apocalypses gnostiques, relire la Pistis Sophia, se perdre dans l’Apocalypse de Pierre ou dans les livres d’Énoch, apprendre par coeur les « écrits apocryphes chrétiens » publiés récemment par « La Pléiade »… Dès lors, on le devine, on le pressent : la fin du monde, c’est peut-être de tout temps. Elle n’a pas besoin de montres à solliciter. Alors, tout bascule. Et il suffit d’analyser un peu notre bel aujourd’hui pour tout comprendre. L’Apocalypse est un mouvement perpétuel, à géométrie variable. C’est la raison pour laquelle nous devons changer notre manière de la voir afin de l’analyser. Changer de lunettes pour en parler ?

Jean-Luc Maxence

Rebelle(s) Mag n°15 : Brigitte et que dit la psychanalyse ?

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Le Rebelle(s) Mag n°15 de septembre à octobre 2018 est arrivé en kiosques, points presse et dans votre librairie !

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Le dossier : Brigitte et que dit la psychanalyse ?

  • Brigitte et les Psychanalystes, c’est le moment de se taire !
  • Pourquoi « En marche » ne marche plus ?
  • « Couple jeune et élégant »…
  • Brigitta
  • Un fantasme pas comme les autres
  • La première maman de France
  • Faut-il se rebeller contre « les dingues de pognon » ?

La couverture de Rebelle(s) Mag n°15

 

Sommaire

Les collaborateurs du n°15

Patrick Boccard, Éric Desordre, Antoine Fratini, Martine Konorswki, Patrick Le Divenah, Danny-Marc, Jonathan Lévy- Bencheton, Jean-Luc Maxence,
Éric Roux, Lucien de Samosate, Frédéric Vincent …

François Staal, « L’Incertain »

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François Staal, chanteur de rock poétique français, revient avec un nouvel album, « L’Incertain ». Apprenez à découvrir ou à redécouvrir cet artiste lucide, à l’univers marqué et non aseptisé.

 

Christophe Diard – Qu’est-ce qui t’a amené à faire cet album avec ces sonorités-là précisément ?

François Staal – Il y a une continuité avec les albums précédents, mais on peut également parler d’un petit virage.

Les concerts m’ont motivé à aller dans cette direction-là et l’envie aussi de rester sur un son très orienté sur les amplis, les instruments, de ne pas utiliser de digital et d’aller plutôt vers un son organique. Et aussi d’insérer des moments un peu plus musicaux.

Mes textes sont fournis, très travaillés et ce n’était pas mal, je trouve, de mettre des moments où on pouvait se laisser porter un peu plus par la musique, d’où le fait qu’il y ait des morceaux un peu plus longs.

J’avais également envie d’aller plus loin dans mes retranchements.

Toute cette alchimie m’a amené à faire cet album-là.

 

Pourtant on peut dire que tu as des influences nettement américaines, dans les sonorités par exemple. Alors pourquoi le français ?

D’abord je n’ai pas un très bon accent en anglais. Je maitrise bien la langue mais ma manière de la parler n’est pas assez cohérente pour chanter en anglais.

L’autre raison est que j’adore la langue française.

Je m’amuse beaucoup avec, je ne sais pas si je la maitrise, tellement elle est riche et incroyable, mais c’est ma langue de prédilection. Et chanter en anglais, ça implique de le faire d’une autre manière…

Le français me correspond parfaitement, au fond.

 

Ta vie n’a pas l’air d’avoir été un long fleuve tranquille.

Non et je dirais même qu’avant mes vingt ans mon histoire est assez délirante. Je pourrais presque être taxé de mythomanie, alors que tout est vrai…J’ai beaucoup vécu en France, entre la Normandie et le sud. J’ai vécu un petit peu en Italie, aussi, à un moment donné. Et beaucoup à Paris…

 

Pourrais-tu nous en dire plus ?

Je suis issu d’une famille compliquée, post soixante-huitarde. D’une famille plutôt artiste, intellectuelle, etc…

Je côtoie, enfant, énormément d’artistes, des photographes, des architectes… Je baigne là- dedans. J’ai eu comme « presque beau père » Chris Marker, et un prix de Rome d’architecture. J’ai donc vécu  pendant un an à la Villa Médicis,  puis je me suis retrouvé dans une secte pendant une année, un peu de force, et je m’en suis échappé le plus vite possible. J’ai côtoyé l’Art Ensemble of Chicago, qui répétait dans le même loft que Chris Marker.

J’avais été dans des collèges chez les curés avant cela.

Je suis d’ailleurs en train d’écrire un roman en parallèle, où je reprends certains éléments de ma vie. Ce sera inspiré de ce que j’ai vécu.

 

Il y a donc eu beaucoup de déracinements dans ton existence, est-ce que cela a été difficile ?

Oui. J’ai ensuite vécu un an ou deux du côté de Millau et après j’ai été à la rue.

J’ai pris la décision de prendre ma propre direction et je suis parti de rien.

Des amis m’abritaient, mais j’ai été sdf. À partir de là j’ai commencé à me reconstruire, vers vingt ans.

J’ai gardé un traumatisme de cette époque, et j’ai encore extrêmement peur de me retrouver à la rue aujourd’hui.

Quand je vois ce qu’il se passe, à notre époque, c’est plus dur pour moi encore.

Cela fait partie des thèmes que j’aborde aussi dans mes chansons.

 

Tu n’es donc pas étranger aux grandes questions sociales ?

Pas du tout.

Quel est ton regard, avec le recul, sur cette période ?

Il y a du magnifique, quand tu es à la Villa Médicis, ado, l’été, avec Balthus et des architectes, quand tu vis à Rome…

Pareil, quand tu es à coté de Chris Marker qui monte Le fond de l’air est rouge à l’époque, ou quand tu côtoies l’Art Ensemble of Chicago qui t’apprend à jouer du saxo…  Mais il y a un prix à payer pour la liberté,  et ce prix-là est violent.

Le côté merveilleux de la liberté c’est qu’elle m’a énormément construit sur la capacité que j’ai d’être inventif, créatif, mais ça a aussi été violent par périodes et ça a créé des traumatismes.

Je ne changerai pas ma vie, mais j’en garde des séquelles et je ne recommencerai pas à la case départ en tout cas.

La chance que j’ai eue dans tout cela est que j’ai eu la révélation, tout gamin, que je voulais faire de la musique.

Ce n’était pas forcément musicien interprète, quand j’ai décidé que ce serait ma vie, c’était plus large qu’interprète, je voyais les choses différemment.

Dans tout ce chemin long et compliqué, j’avais la musique en ligne de mire.

 

C’était un horizon ?

Oui. Je n’étais jamais complètement perdu, je me raccrochais à ma passion, à mon rêve.

Je savais que j’avais quelque chose en point de mire, je savais où aller.

Je devais prendre une direction qui m’emmènerait vers la musique.

Ça a été fondamental pour moi.

 

As-tu toujours vécu de la musique ?

Non, pas du tout. Cela a été un long chemin.

Il y a d’abord eu le service militaire. J’ai voulu être réformé. J’étais anti militariste.

Mais je n’ai pas eu de chance et bien que m’étant retrouvé P4, j’ai été classé dans la catégorie absurde « fou temporaire », puis j’ai été convoqué beaucoup trop tard, et on m’a envoyé dans un escadron de combat.

Je n’avais pas de diplôme donc j’ai été très peu scolarisé et je me suis « bougé » en sortant de là, il fallait absolument que je fasse une formation quelconque.

J’ai réussi grâce à un subterfuge à intégrer une école d’informatique.

C’était une école américaine, ils te garantissaient un job derrière, et j’ai pu prendre un prêt étudiant pour rembourser les frais liés à ma scolarité.

Ça m’a permis d’avoir un travail et de prendre une direction dans la construction de moi-même.

Et là j’ai commencé le trajet qui m’a amené à devenir musicien et à vivre de mon métier…

 

Quand as-tu vraiment commencé à t’y mettre ?

À l’époque, j’ai eu très vite la passion de la musique de film, de la chanson et de la poésie.

Je pratique alors en autodidacte, avec ma guitare…

Je commence à faire des chansons, je m’aperçois alors que j’ai une voix qui ne me permet pas d’être interprète chanteur, je n’ai pas spécialement une grande voix ou une belle voix.

 

Pas une voix de concours, tu veux dire ?

Oui j’ai une voix qui ne correspond qu’à ce que j’ai envie de faire.

Si je voulais faire ce métier, j’ai vite compris que je devais trouver quelque chose de personnel, une identité propre.

 

Comment fais-tu pour vivre à cette époque de ton existence ?

Je trouve un boulot à plein temps.

J’étais analyste programmeur et je bossais la nuit.

La première entreprise c’était sur le retraitement des déchets, dans le domaine de l’agro développement.

Ce n’était pas passionnant mais c‘était balbutiant, et je travaillais huit heures par jour.

Et à travers mon groupe d’amis, que je me suis fait à Paris, des jeunes qui comme moi veulent devenir écrivains, metteurs en scène, musiciens, je commence à écrire les musiques des petites œuvres à droite et à gauche, j’achète un petit 4 pistes à cassettes, puis un petit 8 pistes à bande. Tout ça en vivant eu septième étage dans ma chambre de bonne avec les toilettes dans l’escalier, mais j’apprends mon métier ce faisant.

À cette époque, je travaille énormément, je fais aussi la fête, et je dors très peu.

Ça a duré plusieurs années comme ça.

 

Qu’est-ce qui t’a vraiment permis de te lancer, au final ?

Un court métrage dont je faisais la musique est primé, vers mes vingt-six ans.

J’écris alors moi-même un court métrage, j’ai l’aide du CNC à l’unanimité, mais le producteur que j’avais fait faillite… Je ne peux donc pas réaliser le film.

Cela me refroidit alors d’écrire pour le cinéma, de vouloir réaliser.

Un autre court métrage suit, puis un autre et un jour je fais écouter mes musiques dans le cadre d’une soirée. Je rencontre un « papa de cinéma », Joël Santoni, qui écoute et me dit qu’il trouve cela très bien.

Quelques mois après il m’appelle, et il demande à me voir. Il me convoque.

C’était dans un cinéma, et on m’indique qu’une projection a lieu. Je vois Joël Santoni au premier rang avec d’autres personnes. C’était une projection sur Gaudi pour l’Unesco.

Le film s’arrête. Puis Joël annonce à ces personnes, Jean-Claude Carrière, et Jean-Louis Buñuel,  que j’allais devenir le compositeur de la musique de ce film…

Je connaissais peu Gaudi.  Je me retrouve alors à écrire la musique pour ce film et ma carrière a vraiment démarré.
On m’a contacté pour des projets rémunérés. Et j’ai commencé à faire mon métier de compositeur de musiques de films sur des téléfilms, des documentaires, des longs métrages…

 

Ton travail sur les musiques de films a donc été reconnu en premier ?

Oui, la musique de films a marché plus vite financièrement. Je n’aurais pas fait cette carrière si je n’étais pas passionné par cela.

 

Tes chansons personnelles et ton travail sur les bandes originales sont deux aspects différents dans ta vie…

J’ai été « schizophrène » à ce sujet pendant très longtemps, maintenant moins.

Je compose mes musiques de film au clavier, et les chansons à la guitare.

Il y a bien scission jusqu’à un certain point.

Mais je fais tout cela en parallèle.

 

Qu’en est-il des maisons de disque ?

Pour mes chansons je vais quand même les voir, c’était leur grande époque, elles étaient toutes puissantes.

Il fallait passer par elles si tu voulais faire de la musique.

Mais je n’avais pas la bonne nature pour ce genre de trucs.

J’ai tout de même signé chez Virgin dans les années 1995, avec Michel Duval, et j’ai commencé à faire un album.

J’ai tendance à ne pas toujours comprendre les situations. Et à l’époque on m’a demandé d’écrire des chansons pour des gens connus. Et ça ne me paraissait pas simple, il me semblait que ce que je faisais était particulier et on me demandait d’écrire pour des gens qui n’avaient pas nécessairement de lien avec mon univers.

C’était peut-être une manière de me protéger, que de refuser.

Alors mon premier album s’est construit, mais de manière… vaporeuse.

 

Comment a-t-il été accueilli ?

Ce disque sort au moment où je ne pouvais plus tout gérer dans ma vie.

Je n’avais pas décidé d’arrêter mon travail dans l’informatique et je n’étais pas complètement prêt pour faire de la scène.

En plus, je ne cherchais pas à faire dans le commercial concernant mes chansons, ce n’était pas mon envie.

Alors l’album a fonctionné d’une manière très confidentielle…

C’était couru d’avance que ça ne pourrait pas marcher financièrement.

Mais ça a donné par la suite des rencontres avec des producteurs et avec des tas d’autres gens, qui m’ont permis d’avancer. Et des musiciens m’ont rejoint.

 

Ainsi que des personnalités du monde de la musique ?

Le premier c’était Charlélie Couture. On a fait un duo.

 

Lui aussi possède un univers personnel, original et un peu barré.

Oui, nous avons des points communs.

Il le dit lui-même à propos de mes chansons : « j’y vois un peu de moi-même »

Je fais des scènes, ensuite, mais je ne suis pas très connu.

J’ai ensuite très vite arrêté d’aller voir les maisons de disque, car je ne trouvais pas le bon langage avec eux.

 

C’était un problème commercial ?

Oui les rendez-vous ne se passaient pas très bien, j’étais timide, c’était l’enfer.

 

Après il y a les Olympia…

C’est une histoire assez originale. Nous sommes alors au tout début des réseaux sociaux.

J’ai commencé à me rendre compte que c’était dans ma nature de communiquer à travers ces réseaux sociaux balbutiants. De m’adresser directement aux gens. .

J’ai été un des précurseurs des financements participatifs. La première année de facebook je monte comme ça un certain nombre de concerts et je dis « je vais faire L’Européen, c’est 400 places » Je lance un groupe, sur facebook, et je dis s’il y a 300 personnes qui s’inscrivent, je fais L’Européen, persuadé que cela ne marcherait jamais. Et cela a marché. À l’époque les gens qui répondaient venaient.

C’était ma première grande salle.

Ça se passe très bien et à la sortie je déclare que je veux faire l’Olympia.

C’était mon rêve.
J’ai recommencé un groupe virtuel et j’ai fait l’Olympia comme ça.

Petit clin d’œil : Je suis né le 11 novembre, le 11/11, et l’Olympia je l’ai fait le 11/11/11… le vrai jour de mes 50 ans.

 

J’imagine que ce devait être très spécial pour toi…

C’était merveilleux, des gens m’ont jeté des fleurs, c’était superbe.

L’album d’après, je me dis « essayons de refaire l’Olympia »

Je le contacte, et ils me disent oui.

Mais je réfléchis et les réseaux sociaux sont saturés, les gens ne viennent plus vraiment alors qu’ils disent qu’ils vont venir. Je ne veux plus le faire.

L’Olympia me convainc du contraire. C’était en 2014, et je suis Coup de cœur de l’Olympia.

 

Dans ton nouvel album, L’Incertain, tu fais un duo avec ta compagne ?

Avec Sophie Gourdin, oui. C’est une création pour cet album-là, avec ce morceau l’incertain, qui est aussi le titre de l’album.

Cette chanson parle d’une réponse au genre d’idéologie extrémiste qui pourrit notre monde d’aujourd’hui.

J’apporte évidemment des réponses au niveau poétique.

Et j’ai pensé à l’oppression des femmes, surtout chez les intégristes. Les premières agressées sont les femmes, et il fallait qu’il y ait une voix de femme qui chante avec moi.

D’où le duo.

 

Des univers musicaux t’ont-ils marqué ?

Bashung, Dutronc, Gainsbourg, Manset, Charlélie Couture, et toute cette bande d’auteurs français qui travaillent sur de l’anglo-saxon, cette rupture avec la chanson folklorique française.

C’est là mon courant, ma rue.

Je citerais aussi Maxime Le Forestier, quelques chansons d’Aznavour, de Brassens,

de Thiéfaine.

Bashung disait « Déjà, si je comprends le texte à la première lecture, ça m’emmerde »

J’aime bien qu’il y ait du fond.

 

Acceptes-tu le qualificatif de chanteur à textes ?

Oui, mais pas des chansons chiantes…

Ou au moins je l’espère.

C’est comme pour les intellos, je trouve que les bons parviennent à te faire passer le message de manière claire, d’une manière qui t’ouvre, te passionne, t’éclaire.

 

Et ton univers littéraire ?

Baudelaire, Jim, Harrison, Stendhal, Apollinaire, Verlaine, Quignard, Camus, Desnos, Prévert

 

Tu entretiens un rapport plus spécifique avec Baudelaire ?

Baudelaire je l’ai vraiment trouvé, j’ai l’impression d’avoir un alter ego en lui. Sans être prétentieux, mais sur le plan humain. Je le chante parce que je sens un vrai lien, une connexion avec lui.

 

Parle-nous de ton concert à venir au Trianon, le dimanche 23 octobre 2016…

Le programme : deux pré-première partie, Céline Tolosa et Inès Desorages ; Émilie Marsh fait la « vraie » première partie, et puis il y aura mes onze nouvelles chansons, que je vais présenter.

Il y aura également, entre autres, deux duos avec Emilie Marsh, dont un duo sur la reprise de  Sur un trapèze, la chanson d’Alain Bashung et Gaëtan Roussel.

J’adore cette salle, je pense qu’elle a le meilleur son de Paris. C’est une salle de théâtre à l’italienne, c’est très beau.

J’espère que ça donnera un beau spectacle de Rock poétique underground et baudelairien.

 

À Rebelle(s), nous défendons une certaine idée de la rébellion, pas stérile mais utile. Nous vivons une époque très tourmentée, avec les guerres, et puis politiquement, avec la montée des extrémismes.

Nous souhaitons défendre une certaine insurrection poétique des consciences. Est-ce que cela te parle ?

Je suis fier d’être interviewé par le magazine Rebelle(s). Je me définis comme subversif. Je ne crois pas à la confrontation frontale ou à la violence, mais je crois à la rébellion constructive, à la subversion et en ce sens je vous rejoins.

J’espère que mes albums sont subversifs et amènent celles et ceux qui les écoutent, sans s’en rendre compte, à un éclairage.

Petite anecdote, plutôt drôle : Mon signe astral est scorpion ascendant scorpion, et on dit toujours que c’est un signe qui détruit, or c’est faux, le scorpion détruit pour créer. Il fait table rase du passé, comme une chanson de Bashung le dit, pour créer quelque chose de nouveau et de positif. C’est une reconstruction à partir de la destruction des choses qui nécessitent de l’être.

Merci, François Staal.

 

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Edito n°3 – Tout syncrétisme éloigne les “cons”

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Jean-Luc Maxence - Reblles(s) n°3Cette troisième livraison de REBELLE(S) ose évoquer quelques « cons » qui paralysent notre pays. Le Dossier sur ce thème tente résolument de ne pas céder à un sectarisme qui empêcherait toutes les initiatives de rapprochement « transhumaniste ».

En « néo-jungien » têtu, pour préserver l’âme de la planète, interdisons-nous de nous enfermer dans une approche essentiellement rationaliste, laquelle est loin d’englober toutes les possibilités d’explication de la vie.

Rappelons-nous alors une exhortation de Carl Gustav Jung qui, à 58 ans, commentant un texte d’Arthur Koestler, écrivait : « Il existe une vie psychique, intérieure, irrationnelle, la vie spirituelle dont pratiquement personne, à l’exception de quelques mystiques, ne sait ni ne veut rien savoir. La vie intérieure est généralement considérée comme un non-sens que l’on doit fuir le plus rapidement possible. Curieusement, cela s’applique aujourd’hui aussi bien à l’Est qu’à l’Ouest ».