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Le dernier jour d’une conscience – Théâtre

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Dernier Jour d'un(e) condamné(e)
Dernier Jour d’un(e) condamné(e)

« Les geôliers, les guichetiers, les porte-clefs, je ne leur en veux pas, causent et rient, et parlent de moi, devant moi, comme d’une chose ».

En adaptant pour la scène Le Dernier jour d’un condamné et en féminisant celui-ci, Florence Le Corre, Pascal Faber, Christophe Borie et Lucilla Sebastiani mettent en lumière le dispositif propre au texte hugolien. Le monologue, encore plus lorsqu’il est théâtral, est conflit d’un sujet envers le monde.

La mise en scène, faite de bruits de portes grinçantes, de cloches lugubres, de lumières crues ou blafardes, rend le monde extérieur oppressant. Ce minimalisme scénique se débarrasse de tout élément superflu qui viendrait adoucir l’univers carcéral et concentre la violence de celui-ci dans quelques objets symboliques : une caisse, une craie, une lanterne, une paillasse, une couverture, quelques feuilles de papier et un plancher. Face à ces agressions répétées de sa conscience et de sa dignité, le personnage qu’interprète Lucilla Sebastiani déploie toute une gamme d’émotions, d’expressions, dans le but de se réapproprier un espace personnel.

Il faut voir l’actrice batailler contre les murs de pierre de l’Essaïon, magnifique écho scénique aux cachots de Bicêtre, hurler contre d’invisibles geôliers, procureurs et bourreaux, écrire son désespoir sur quelques feuilles vierges ou sur le plancher à la craie. Une scène, cruciale et magnifique : celle où la condamnée trace conjointement le prénom de sa fille et la forme de la guillotine. La vie et la mort sont voisines dans ce creuset de pulsions humaines qu’on cherche à étouffer au fond d’un trou.

La conscience humaine brûle de mille passions dans le jeu de Lucilla Sebastiani, qui explore le plus loin possible les voies de l’expressivité psychologique. Son visage, ses membres, son corps se tordent, s’illuminent ou chutent sous la pression de mouvements intérieurs qui se fraient un chemin verbal et physique vers l’extérieur. Face à l’inhumanité de la peine de mort, la condamnée oppose toute la gamme de l’humanité.

Féminiser le texte n’est donc ni trahison, ni caprice artistique. Au contraire, le procédé fait ressortir l’universalité de la lutte de la vie contre la mort au cœur de l’œuvre originelle. Car dans ces émotions vives réside peut-être la même pulsion vitale qui anime femmes et hommes tout au long de leur existence.

Si le texte et l’interprétation plaisent tant, c’est sans doute parce qu’ils innervent lecteurs et spectateurs de cette pulsion vitale, de ce sentiment que même dans la plus froide des justices, dans la plus inhumaine des condamnations, l’être humain ne se laissera pas réduire à une chose. Que même dans l’inéluctable, l’être humain tentera de faire récit, de reprendre possession du monde, de redonner sens à son existence.

L’entreprise est vaine. Mais de cette vanité même naît le triomphe de la justice humaine, capable d’électriser une foule par sa puissance verbale et actoriale, capable de réimposer à la face de tous la présence d’une conscience qu’une justice mécanique, où ne court nul sang chaud, désire taire. Et n’y parvient jamais.

Le Dernier Jour d’un(e) condamné(e), au théâtre de l’Essaïon, le lundi et mardi soirs à 21h30, jusqu’au 31 mai inclus.

Par Maxime Lerolle

 

L’incendie de la maison de George Orwell

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Andrew Ervin

Quand j’ai achevé la lecture de « 1984 », j’ai tout de suite compris que rien ne serait jamais plus comme avant. Au sortir de l’adolescence, ce roman si contemporain m’a ouvert les yeux sur tout un pan du monde matériel et des idées, qui avait jusque là échappé à mon regard.

Ray Welter, personnage principal du roman d’Andrew Ervin, a lui aussi vu sa vie changer après avoir lu « 1984 » de George Orwell. Après la lecture de ce chef d’œuvre de la littérature du XXe siècle, il décide de devenir publicitaire et tente d’appliquer avec une curiosité presque innocente les principes de manipulation des masses  utilisés dans le monde totalitaire de Big Brother.

Le succès est tel que, si sa situation matérielle est révolutionnée, son équilibre intérieur s’effondre. Il décide alors de tout quitter pour rallier l’île de Jura à quelques encablures des côtes écossaises et de s’établir, pour un temps, dans la maison où George Orwell a écrit « 1984 » comme si ce lieu recelait les réponses à son mal être.

La fuite est au cœur de cette histoire, fuir la modernité pour retrouver un mode de vie ancestral, fuir la culpabilité pour un lieu vierge de tout péché, fuir la famille pour devenir qui on est. Dans la quête du sens de son existence, Ray Welter côtoiera sur cette île presque coupée du monde des personnages rudes, parfois attachants, tiraillés entre la préservation de leur tradition et l’acceptation de l’influence du monde extérieur.

En aidant Molly une jeune artiste  provocatrice piégée à Jura, il tentera avec force whisky de se purger de ses fautes et de son obsession pour « 1984 », qui pèse d’un poids trop lourd sur son existence.

« L’incendie de la maison de George Orwell » est un bon roman, qui donne à réfléchir sur nos choix de vie et les conséquences de nos actes. À lire également si vous êtes intrigués par la vie en vase clos, sur l’île ancestrale de Jura…

Fanny Durousseau

L’incendie de la maison de George Orwell, d’Andrew Ervin (Éditions Joëlle Losfeld, janvier 2016) 22€

Condor Live : le spectacle

Caryl Férey - © Photo Alice Varenne
Caryl Férey – © Photo Alice Varenne

Un spectacle se doit de nous transporter dans un ailleurs, dans un autre espace temps. Le temps de la représentation, le spectateur doit pouvoir oublier ses soucis ; de travail, de logement, d’un lendemain qui déchante…

Il doit aussi, le temps d’une soirée, pouvoir réfléchir, ouvrir des portes sur le monde, grâce à ce qu’il verra sur la scène. Et ressentir des émotions, passer un moment unique, souvent un « one shot » sans bis repetita précis.

Rien de moins que cela.

Ils sont peu, les spectacles qui permettent cette dérive, ce voyage. Cette intemporalité.

Souvent, il manque cette dimension artistique aux tentatives de révolution.

Caryl Férey aime le voyage, l’intemporalité et cette dérive. Il a écrit Condor, un beau livre noir ( oui, un livre peut être beau et sombre ) avec pour toile de fond le Chili et ses démons : Pinochet, puis son héritage politique.

La narration est également centrée sur l’histoire d’amour entre Gabriela, jeune femme habitée par la mystique de son peuple, et Esteban, issu d’une famille riche, qui porte comme un fardeau le fait d’être issu certes d’une famille aisée, mais controversée.

L’adaptation musicale à laquelle « Rebelle(s) » a pu assister porte sur un roman dans le roman, un moyen pour l’auteur de faire revivre au travers de la littérature deux victimes de la dictature qui avaient touché son âme.

Que dire alors de l’interprétation de Bertrand Cantat, à la lecture et au chant ? Accompagné par deux formidables musiciens, Manusound, et Marc Sens à la guitare, l’ex chanteur du groupe Noir Désir nous livre ici une prestation électrique, semblant totalement possédé par le texte, à la limite du chamanisme, entrant dans une transe communicative. Rien ne compte plus que la scène, et ce qu’il s’y passe. Ce ne sont que sensations. Perceptions. Le chant utilisé ici comme courroie de transmission, vecteur d’émotions.

On ne ressort pas de ce spectacle indemne, et cette représentation à la Maison de la Poésie de Paris est appelée à se répéter, ici ou ailleurs, dans les mois à venir.

 

            Christophe Diard et Fanny Durousseau

 

Interview Martin Razy – Les risques du métier

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Martin Razi © photo : Pascal Yuan
Martin Razi © photo : Pascal Yuan

Le manuel de la « presque » réussite dans le cinéma

Martin Razy est un réalisateur et scénariste parisien. Il a réalisé son dernier court-métrage “Sans Les Gants” en 2014 sélectionné et primé dans de nombreux festivals en France et à l’étranger. Deux fois finaliste du grand prix du meilleur scénario Sopadin, il développe actuellement une comédie produite par Gaumont. Nous avons voulu l’interroger pour mieux connaître le chemin à parcourir pour passer du «rêve cinéma» à l’aboutissement des projets.

Quel est le premier risque que tu as pris quand tu as entrepris de faire du cinéma ?

Entreprendre de faire du cinéma justement ! On part avec toute la plus grande volonté du monde et on bascule rapidement dans l’incertitude totale. Incertitude sur les projets, incertitude financière, incertitude de pouvoir faire ce qu’on aime par-dessus tout. Mais entre nous, ça vaut le coup d’essayer.

L’école de cinéma est-elle un passage obligé pour devenir réalisateur ou scénariste ?

Oui, pour certaines bases théoriques et techniques ainsi que pour le réseau naissant. Non, parce qu’on apprend à écrire et réaliser un film dans les livres et… avant tout en écrivant et en réalisant des films ! Billy Wilder disait à plus de 90 ans: « ça y est, je commence enfin à comprendre comment on fait un film ! ». Au-delà de la citation pour frimer, cette remarque est très juste. Être réalisateur est un perpétuel apprentissage. Et pour ma part, je n’ai pas fait d’école de cinéma mais une fac de réalisation, à Paris 1.

Que t’ont apporté ces années de fac ?

Ces cinq années m’ont permis d’approcher certains styles ou époques de cinéma vers lesquels j’aurais mis plus de temps à aller. J’y ai rencontré des amis et j’ai eu beaucoup de temps libre pour développer mes premiers projets personnels.

As-tu fait des boulots alimentaires au début ?

J’ai fait de la commande d’écriture, un peu à la chaîne. Voilà ce qui pourrait se rapprocher le plus d’un boulot alimentaire. Très mal payé, pas très funky parfois, mais c’est pas non plus l’usine alors je n’ai pas le droit de me plaindre.

Les courts-métrages ?

Passage obligatoire pour qui veut écrire et réaliser. On teste, on se cherche, on fait ses premières armes. Et on essaie de se faire remarquer ! (dans le bon sens du terme).

Ton dernier court-métrage « Sans les gants » primé dans plusieurs festivals de renom. Ça t’apporte quoi concrètement ?

Premièrement, la joie immense d’être allé au bout d’un projet. Quand on commence à écrire un film, il y a de grandes chances qu’il ne se fasse pas, comme neuf projets sur dix. Oui, c’est horrible parce qu’on parle d’un travail de plusieurs mois et parfois de plusieurs années, mais il faut en avoir conscience. Et puis, quand le film est produit, financé, tourné et qu’il est projeté dans une grande salle avec des dizaines voire des centaines de spectateurs, tu oublies d’un coup de baguette magique toutes les galères précédentes. Les prix en eux-mêmes sont la cerise sur le gâteau car il s’agit d’une reconnaissance d’un jury composé en général de pairs.

Après, que les films soient appréciés ou non, peu importe dans ma conception des choses. L’important c’est qu’ils soient vus.

[RETROUVEZ LA SUITE DE L’INTERVIEW DANS LA VERSION PAPIER N°3]

Par Jonathan LB

« La Renverse », lecture musicale par Olivier Adam et Florent Marchet

Olivier Adam © photo : David Ignaszewski pour Flammarion
Olivier Adam © photo : David Ignaszewski pour Flammarion
Florent Marchet ©photo : D.R
Florent Marchet ©photo : D.R

Un spectacle proposé à la Maison de la Poésie de Paris.

Une rencontre détermine toujours le cours des choses. Si l’Homme est seul, il a toujours besoin des autres. C’est un paradoxe, ainsi qu’une lapalissade : si d’un côté, pour s’affirmer, devenir lui-même, l’être humain a besoin de sa solitude, sans les rencontres, sans les échanges avec d’autres semblables, il ne serait rien.

La théorie vaut pour un Big Bang comme pour un rendez-vous entre deux êtres. Entre ces deux êtres, les univers souvent s’évitent, parfois se côtoient, et plus rarement, fusionnent.

Entre Olivier Adam, l’écrivain, et Florent Marchet, le chanteur, l’histoire date d’il y a plusieurs années déjà. C’est le premier qui a découvert les albums du second, et les écoutait en  boucle, pendant qu’il écrivait. Des points communs assez évidents réunissent leurs deux univers : un côté torturé, une sensibilité et une fragilité à fleur de peau, et puis des thèmes qui reviennent inlassablement, la perte, l’absence, la famille…

Puis ils se rencontrèrent, et Florent Marchet apprécia autant les œuvres d’Olivier Adam que l’inverse.

Sur scène, à la Maison de la Poésie, les deux artistes aux faux airs de frères proposent ensemble un spectacle… Renversant.

S’agissant de choisir des extraits significatifs du dernier roman d’Olivier Adam, « La Renverse », et de les accompagner en musique, les chansons de Florent Marchet s’imposent d’elles-mêmes. Personne d’autre n’aurait été plus naturel que lui pour accompagner Olivier Adam dans sa lecture. On assiste à un véritable numéro d’homme orchestre de la part du chanteur, jonglant entre sons électroniques, clavier, guitare…

Les mots d’Olivier Adam n’en trouvent que plus d’écho dans la nuit. Exprimant  la trame principale de son roman, l’histoire d’Antoine, dont la famille explose après un scandale politico-sexuel, et de sa fuite, il nous embarqua dans son univers.

À la fin, l’espace de quelques instants, les rôles s’inversèrent ; Florent Marchet lut, et Olivier Adam chanta.

« Rebelle(s) » en fut ému. En espérant très bientôt une nouvelle représentation de ce spectacle fort et mélancolique…

                                                                                                                  Christophe Diard