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Condor Live : le spectacle

Caryl Férey - © Photo Alice Varenne
Caryl Férey – © Photo Alice Varenne

Un spectacle se doit de nous transporter dans un ailleurs, dans un autre espace temps. Le temps de la représentation, le spectateur doit pouvoir oublier ses soucis ; de travail, de logement, d’un lendemain qui déchante…

Il doit aussi, le temps d’une soirée, pouvoir réfléchir, ouvrir des portes sur le monde, grâce à ce qu’il verra sur la scène. Et ressentir des émotions, passer un moment unique, souvent un « one shot » sans bis repetita précis.

Rien de moins que cela.

Ils sont peu, les spectacles qui permettent cette dérive, ce voyage. Cette intemporalité.

Souvent, il manque cette dimension artistique aux tentatives de révolution.

Caryl Férey aime le voyage, l’intemporalité et cette dérive. Il a écrit Condor, un beau livre noir ( oui, un livre peut être beau et sombre ) avec pour toile de fond le Chili et ses démons : Pinochet, puis son héritage politique.

La narration est également centrée sur l’histoire d’amour entre Gabriela, jeune femme habitée par la mystique de son peuple, et Esteban, issu d’une famille riche, qui porte comme un fardeau le fait d’être issu certes d’une famille aisée, mais controversée.

L’adaptation musicale à laquelle « Rebelle(s) » a pu assister porte sur un roman dans le roman, un moyen pour l’auteur de faire revivre au travers de la littérature deux victimes de la dictature qui avaient touché son âme.

Que dire alors de l’interprétation de Bertrand Cantat, à la lecture et au chant ? Accompagné par deux formidables musiciens, Manusound, et Marc Sens à la guitare, l’ex chanteur du groupe Noir Désir nous livre ici une prestation électrique, semblant totalement possédé par le texte, à la limite du chamanisme, entrant dans une transe communicative. Rien ne compte plus que la scène, et ce qu’il s’y passe. Ce ne sont que sensations. Perceptions. Le chant utilisé ici comme courroie de transmission, vecteur d’émotions.

On ne ressort pas de ce spectacle indemne, et cette représentation à la Maison de la Poésie de Paris est appelée à se répéter, ici ou ailleurs, dans les mois à venir.

 

            Christophe Diard et Fanny Durousseau

 

Interview Martin Razy – Les risques du métier

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Martin Razi © photo : Pascal Yuan
Martin Razi © photo : Pascal Yuan

Le manuel de la « presque » réussite dans le cinéma

Martin Razy est un réalisateur et scénariste parisien. Il a réalisé son dernier court-métrage “Sans Les Gants” en 2014 sélectionné et primé dans de nombreux festivals en France et à l’étranger. Deux fois finaliste du grand prix du meilleur scénario Sopadin, il développe actuellement une comédie produite par Gaumont. Nous avons voulu l’interroger pour mieux connaître le chemin à parcourir pour passer du «rêve cinéma» à l’aboutissement des projets.

Quel est le premier risque que tu as pris quand tu as entrepris de faire du cinéma ?

Entreprendre de faire du cinéma justement ! On part avec toute la plus grande volonté du monde et on bascule rapidement dans l’incertitude totale. Incertitude sur les projets, incertitude financière, incertitude de pouvoir faire ce qu’on aime par-dessus tout. Mais entre nous, ça vaut le coup d’essayer.

L’école de cinéma est-elle un passage obligé pour devenir réalisateur ou scénariste ?

Oui, pour certaines bases théoriques et techniques ainsi que pour le réseau naissant. Non, parce qu’on apprend à écrire et réaliser un film dans les livres et… avant tout en écrivant et en réalisant des films ! Billy Wilder disait à plus de 90 ans: « ça y est, je commence enfin à comprendre comment on fait un film ! ». Au-delà de la citation pour frimer, cette remarque est très juste. Être réalisateur est un perpétuel apprentissage. Et pour ma part, je n’ai pas fait d’école de cinéma mais une fac de réalisation, à Paris 1.

Que t’ont apporté ces années de fac ?

Ces cinq années m’ont permis d’approcher certains styles ou époques de cinéma vers lesquels j’aurais mis plus de temps à aller. J’y ai rencontré des amis et j’ai eu beaucoup de temps libre pour développer mes premiers projets personnels.

As-tu fait des boulots alimentaires au début ?

J’ai fait de la commande d’écriture, un peu à la chaîne. Voilà ce qui pourrait se rapprocher le plus d’un boulot alimentaire. Très mal payé, pas très funky parfois, mais c’est pas non plus l’usine alors je n’ai pas le droit de me plaindre.

Les courts-métrages ?

Passage obligatoire pour qui veut écrire et réaliser. On teste, on se cherche, on fait ses premières armes. Et on essaie de se faire remarquer ! (dans le bon sens du terme).

Ton dernier court-métrage « Sans les gants » primé dans plusieurs festivals de renom. Ça t’apporte quoi concrètement ?

Premièrement, la joie immense d’être allé au bout d’un projet. Quand on commence à écrire un film, il y a de grandes chances qu’il ne se fasse pas, comme neuf projets sur dix. Oui, c’est horrible parce qu’on parle d’un travail de plusieurs mois et parfois de plusieurs années, mais il faut en avoir conscience. Et puis, quand le film est produit, financé, tourné et qu’il est projeté dans une grande salle avec des dizaines voire des centaines de spectateurs, tu oublies d’un coup de baguette magique toutes les galères précédentes. Les prix en eux-mêmes sont la cerise sur le gâteau car il s’agit d’une reconnaissance d’un jury composé en général de pairs.

Après, que les films soient appréciés ou non, peu importe dans ma conception des choses. L’important c’est qu’ils soient vus.

[RETROUVEZ LA SUITE DE L’INTERVIEW DANS LA VERSION PAPIER N°3]

Par Jonathan LB

« La Renverse », lecture musicale par Olivier Adam et Florent Marchet

Olivier Adam © photo : David Ignaszewski pour Flammarion
Olivier Adam © photo : David Ignaszewski pour Flammarion
Florent Marchet ©photo : D.R
Florent Marchet ©photo : D.R

Un spectacle proposé à la Maison de la Poésie de Paris.

Une rencontre détermine toujours le cours des choses. Si l’Homme est seul, il a toujours besoin des autres. C’est un paradoxe, ainsi qu’une lapalissade : si d’un côté, pour s’affirmer, devenir lui-même, l’être humain a besoin de sa solitude, sans les rencontres, sans les échanges avec d’autres semblables, il ne serait rien.

La théorie vaut pour un Big Bang comme pour un rendez-vous entre deux êtres. Entre ces deux êtres, les univers souvent s’évitent, parfois se côtoient, et plus rarement, fusionnent.

Entre Olivier Adam, l’écrivain, et Florent Marchet, le chanteur, l’histoire date d’il y a plusieurs années déjà. C’est le premier qui a découvert les albums du second, et les écoutait en  boucle, pendant qu’il écrivait. Des points communs assez évidents réunissent leurs deux univers : un côté torturé, une sensibilité et une fragilité à fleur de peau, et puis des thèmes qui reviennent inlassablement, la perte, l’absence, la famille…

Puis ils se rencontrèrent, et Florent Marchet apprécia autant les œuvres d’Olivier Adam que l’inverse.

Sur scène, à la Maison de la Poésie, les deux artistes aux faux airs de frères proposent ensemble un spectacle… Renversant.

S’agissant de choisir des extraits significatifs du dernier roman d’Olivier Adam, « La Renverse », et de les accompagner en musique, les chansons de Florent Marchet s’imposent d’elles-mêmes. Personne d’autre n’aurait été plus naturel que lui pour accompagner Olivier Adam dans sa lecture. On assiste à un véritable numéro d’homme orchestre de la part du chanteur, jonglant entre sons électroniques, clavier, guitare…

Les mots d’Olivier Adam n’en trouvent que plus d’écho dans la nuit. Exprimant  la trame principale de son roman, l’histoire d’Antoine, dont la famille explose après un scandale politico-sexuel, et de sa fuite, il nous embarqua dans son univers.

À la fin, l’espace de quelques instants, les rôles s’inversèrent ; Florent Marchet lut, et Olivier Adam chanta.

« Rebelle(s) » en fut ému. En espérant très bientôt une nouvelle représentation de ce spectacle fort et mélancolique…

                                                                                                                  Christophe Diard

Les Garçons manqués, par Nicolas Rey et Mathieu Saïkaly

© D.R
© D.R

Tout a commencé voici un an et demi, un peu plus. Nicolas Rey devait choisir un chanteur, guitariste, qui soit suffisamment talentueux pour s’adapter, en quelques jours, à la contrainte d’une émission de radio diffusée en pleine nuit, sur France Inter.

Mathieu Saïkaly, jeune homme de vingt deux ans, venait de gagner l’émission de télé crochet bien connue « la Nouvelle Star. » Son aura, comme sa voix, avaient ébloui tous les spectateurs. À mi-chemin entre poésie et ballades, inspiré par Elliot Smith ( son héros ), ses prestations n’étaient pas passées inaperçues. Imposant des morceaux parfois pointus au programme, il ne savait pas, alors, que la sœur et le fils de Nicolas Rey le suivaient avec attention, et qu’il les faisait vibrer.

Sa prestation aux côtés de l’auteur dans l’émission de radio fut impressionnante. À tel point que Nicolas Rey, par le truchement de François Morel, eut l’idée de créer un spectacle musical et littéraire autour de textes qu’il aimait particulièrement, et sur lesquels Mathieu Saïkaly rebondirait par des chansons en rapport avec sa lecture.

Ainsi, comme une évidence, les deux désormais compères se lancèrent dans cette aventure, répétant leurs enchaînements, travaillant très sérieusement, avant de trouver en Olivier Chaudenson, directeur de la Maison de la Poésie, celui qui pourrait les accueillir.

Et depuis plusieurs mois, toutes les semaines ou presque, on peut assister à ce magnifique spectacle, à part, bien rôdé, dans lequel les lectures superbement interprétées, d’extraits de textes de Bukowski, Wilde, Céline, Robert Mac Liam Wilson, David Thomas, ou de Nicolas Rey lui-même, s’effectuent en alternance avec des morceaux divers et variés délivrés par Mathieu Saïkaly ( Renaud, les Stones, Johnny Cash, Elliott Smith… et bien d’autres. )

Le spectacle a été joué dans d’autres enceintes, comme à l’Européen, mais l’ambiance est parfaite dans la petite salle de la Maison de la Poésie, créant une intimité unique avec les spectateurs. Nicolas Rey, en maître de cérémonie et lecteur, n’hésite pas à s’amuser un peu avec le public, avec finesse et délectation. C’est un sacré personnage.

On passe un moment charmant, fin, audacieux, les textes choisis sont finement ciselés, traitent souvent de l’intime, de l’enfance, de la carrière, de sexe ou du rapport homme/femme, et en parallèle, les chansons décalées choisies par Mathieu Saïkaly nous embarquent dans son univers. À deux, ils nous transmettent un paquet d’émotions. C’est un très beau spectacle, unique, que nous vous engageons vivement à aller voir.

D’autant qu’une suite semble en préparation…

 

Christophe Diard

Pierre Sang Boyer, un chef singulier

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Photo Pierre-Sang Boyer

Dans la vie, il s’agit toujours de raconter une histoire. Que ce soit un article, un roman, une peinture, une chanson, un film ou un plat, c’est la découverte d’un univers et l’émotion dégagée qui président. Pour ceux qui ont vu le film Ratatouille, une scène est restée en mémoire : l’effet Madeleine de Proust de ce critique réputé très difficile qui devant une simple ratatouille est renvoyé à son enfance en goûtant ce plat pourtant simple, sublimé par un grand chef ( en l’occurrence, aidé d’un rat caché dans sa toque, devenu son ami… )

Des histoires, Pierre Sang Boyer en est devenu spécialiste. Il n’utilise pas les mots, une caméra, ou un micro pour transmettre son message ; même si parfois, il lui arrive de prendre un pinceau pour laisser une trace dans ses assiettes… Non, c’est avec ses mains, des mains de cuisinier, qu’il nous communique son univers et surtout, beaucoup d’émotion.

Pierre Sang est franco-coréen, il a été adopté par une famille française à l’âge de sept ans.

Et c’est dans son enfance qu’il sut qu’il voulait devenir cuisinier. Les plaisirs gustatifs, les odeurs, les saveurs de la cuisine familiale lui insufflèrent sa passion. C’est ainsi qu’il trouva le moyen d’exprimer ses deux cultures, différentes et complémentaires.
Pierre Sang a d’abord travaillé à Séoul, à Londres puis à Lyon, avant de participer à Top Chef, l’émission de cuisine-réalité devenue célèbre. Le grand public le découvre alors, avec un caractère jovial, mais entier, et parfois rebelle. On sent déjà poindre le grand cuisinier, lui qui impressionne par une créativité débordante. Christian Constant le prendra alors sous son aile, et après quelques mois passés dans ses cuisines, Pierre-Sang ouvre son propre restaurant, dans le quartier d’Oberkampf près de Paris. Depuis deux ans, il en a même ouvert un deuxième, à quelques pas, rue Gambey. Le premier pratique des prix abordables, le deuxième utilise des produits d’une plus grande rareté, et les prix y sont un peu plus élevés.

Ce qui dissocie ce cuisinier d’autres chefs plus classiques, c’est d’abord l’effet de surprise. En effet, Pierre Sang propose un menu unique qui varie tous les jours, selon l’inspiration de l’artiste. C’est singulier, et il faut en accepter le principe. On est, de toute façon, jamais déçus.

Il faut également noter la qualité de son équipe, toujours à l’écoute du client. L’annonce des plats se fait après la dégustation. Ainsi on peut s’amuser à essayer de trouver, au palet et au visuel, ce qu’on a pu manger. C’est à la fois ludique, et captivant.

Le fait que les cuisiniers soient au centre de la salle, et pratiquent leur art devant les clients, est moderne, et fait d’eux, également, des acteurs au centre de la scène, ce qui casse les murs qui séparaient habituellement les consommateurs et les cuisiniers, réduits à leur espace.

Il est à noter que l’équipe est sensibilisée aux allergènes, et que le menu unique peut varier selon les intolérances alimentaires.

C’est ensuite le tempérament de Pierre Sang qui le différencie des autres. Cela se traduit dans ses plats. C’est un artiste très rock’n’roll, qui n’hésite pas à surprendre dans ses assiettes, en alliant des saveurs inattendues. Vous l’avez compris, le menu change tous les jours. Ce qui a le plus marqué, et dont le goût revient en écrivant cet article, c’est la soupe de petits pois crème de piquillos, le risotto aux morilles et à l’étoile d’anis, le haddock émulsion de pommes de terre et sauce vierge, le magret navet fondant et sirops de grenade acidulé, le carré de chevreuil purée de panais chocolat blanc et sauce fruits  rouges ( ! ), la mousse de lait aux framboises et sorbet basilic, la tartelette fraises et chocolat blanc, gingembre et citron vert…

Alain Ducasse, un des grands chefs et pontes de la cuisine française et internationale, ne s’y est pas trompé, et a même publié Pierre Sang Boyer dans sa collection.

Pierre Sang est un artiste cuisinier singulier, rebelle, de présent et d’avenir.

Courez donc y manger un morceau et rencontrer ce personnage attachant !

Par Christophe Diard