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Le Vasco – La transe au corps –

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© photo : Thibaut Leo Koben

Lorsque Le Vasco nous apparaît, ce devait être en 2013, on se demande combien de secondes suffiront à ce que le groupe explose à la lumière, tant il réunit ce qu’il faut d’alchimie à une formation contemporaine. Le lancement de leur nouvel album est imminent, ils nous font patienter avec un Ep 3 titres : We’re Not Natural Anymore :’(

Loin de jouer les rock stars (ils n’en ont pas besoin), à demi paumés, résolument inventifs, ils semblent sortir hagards d’un labo lycéen. Oublions les apparences, l’équipage sait habilement piloter le vaisseau dont il a dessiné le fuselage.  Toute drogue est inutile. La musique que nous balance Le Vasco est vivante, électronique et d’autant plus électrisante qu’elle est jouée live. Claviers, beatmaking, guitare et voix, c’est un quatuor pop-underground que l’on a pu voir évoluer au Petit Bain. « Every detail is real », répète Louise au micro avec lancinance comme pour s’en persuader. Les basses sont d’une puissance rare, la voix précise, l’ensemble singulier, à peu près indéfinissable. Warhol vivant, peu de doute qu’il aurait aimé les prendre sous son aile. S’il y a quelque chose de l’ordre du métissage musical, alors certes, chacun entendra les références qu’il souhaite entendre : de Pink Floyd à Crystal Castles en passant par Björk.

Punks sans cuir, « trip-hop » sans baggies, si ce n’est habillés, ils sont comme habités par une authenticité dont on espère qu’ils ne se déferont pas.  C’est au public de venir à eux, pas l’inverse. Le Vasco propose. De clip en clip, au-delà des beats et lyrics chamaniques, leur univers s’étend jusqu’à l’image et l’informatique. Sans avoir à détruire, ils déconstruisent pour mieux donner forme, pixel par pixel, à un ordre nouveau où le kitsch asiatique-90’s-postmoderne se fait roi d’un territoire sobrement Rebelle.

Thibaut-Léo Koben

DEMENTIA PREACOX – Par-delà Psychose et Création –

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Dementia Preacox
© Stéphane Jacquemin

Libre et inspirée, Elizabeth Czerczuk donne à voir Le Fou et la Nonne de Stanislaw Witkiewiz à la Société des curiosités. Sa mise en scène, diamétralement dissociée de l’idée qu’on peut se faire (à tort) du théâtre conventionnel, s’inscrit à certains égards dans la lignée d’un Tadeusz Kantor et autres Grands du théâtre Polonais.

Directrice du Théâtre Laboratoire Elizabeth Czerczuk, la démarche singulière de cette créatrice obsessionnellement perfectionniste s’articule dans le fait de démantibuler harmonieusement corps et texte au profit d’une compréhension plus directe et sensitive : elle oppose réflexion et réception émotionnelle sans que l’une de ces facettes n’occulte l’autre. Elle propose d’expérimenter la folie à l’état brut, naturel, véritable. Elle rend sa splendeur perdue à cette démence mécanique et poétisée, ceci à mesure que se mettent en place les vignettes de tableaux dynamiques, sculpturaux, électriques et biens composés. L’ensemble repose solidement sur un socle en perpétuel peaufinage. Elle orchestre sa troupe in situ avec une brutalité délicate, une force fragile, celle qui la caractérise et pourrait également décrire le personnage qu’elle a joué lors de ses précédentes créations.

Davantage bipolaire que bi-frontale, la mise en scène relève d’une forme de réalité augmentée. Il y a là quelque chose de l’ordre d’une programmation 3D, artisanale, loin du numérique et au sein de laquelle on est appelé à déambuler dans les multiples dimensions qu’offre cet espace de curiosités ; ce qui fait du spectateur, si ce n’est un acteur, du moins un voyeur actif invité à franchir littéralement la frontière invisible qui trop souvent le sépare de la scène.

On prend alors plaisir à se confondre entre les charmes d’un théâtre traditionnel chaleureux et ceux d’un autre, mental sans être d’une inaccessible érudition, expérimental sans qu’il se fourvoie dans les tics artificiels et lamentablement factices s’exposant sur certaines scènes nationales.

Dernières dates : 9, 10 et 11 juin
Société des curiosités
123 rue de Clignancourt
75018 – Paris

par Thibaut-Léo Koben

 

Le dernier jour d’une conscience – Théâtre

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Dernier Jour d'un(e) condamné(e)
Dernier Jour d’un(e) condamné(e)

« Les geôliers, les guichetiers, les porte-clefs, je ne leur en veux pas, causent et rient, et parlent de moi, devant moi, comme d’une chose ».

En adaptant pour la scène Le Dernier jour d’un condamné et en féminisant celui-ci, Florence Le Corre, Pascal Faber, Christophe Borie et Lucilla Sebastiani mettent en lumière le dispositif propre au texte hugolien. Le monologue, encore plus lorsqu’il est théâtral, est conflit d’un sujet envers le monde.

La mise en scène, faite de bruits de portes grinçantes, de cloches lugubres, de lumières crues ou blafardes, rend le monde extérieur oppressant. Ce minimalisme scénique se débarrasse de tout élément superflu qui viendrait adoucir l’univers carcéral et concentre la violence de celui-ci dans quelques objets symboliques : une caisse, une craie, une lanterne, une paillasse, une couverture, quelques feuilles de papier et un plancher. Face à ces agressions répétées de sa conscience et de sa dignité, le personnage qu’interprète Lucilla Sebastiani déploie toute une gamme d’émotions, d’expressions, dans le but de se réapproprier un espace personnel.

Il faut voir l’actrice batailler contre les murs de pierre de l’Essaïon, magnifique écho scénique aux cachots de Bicêtre, hurler contre d’invisibles geôliers, procureurs et bourreaux, écrire son désespoir sur quelques feuilles vierges ou sur le plancher à la craie. Une scène, cruciale et magnifique : celle où la condamnée trace conjointement le prénom de sa fille et la forme de la guillotine. La vie et la mort sont voisines dans ce creuset de pulsions humaines qu’on cherche à étouffer au fond d’un trou.

La conscience humaine brûle de mille passions dans le jeu de Lucilla Sebastiani, qui explore le plus loin possible les voies de l’expressivité psychologique. Son visage, ses membres, son corps se tordent, s’illuminent ou chutent sous la pression de mouvements intérieurs qui se fraient un chemin verbal et physique vers l’extérieur. Face à l’inhumanité de la peine de mort, la condamnée oppose toute la gamme de l’humanité.

Féminiser le texte n’est donc ni trahison, ni caprice artistique. Au contraire, le procédé fait ressortir l’universalité de la lutte de la vie contre la mort au cœur de l’œuvre originelle. Car dans ces émotions vives réside peut-être la même pulsion vitale qui anime femmes et hommes tout au long de leur existence.

Si le texte et l’interprétation plaisent tant, c’est sans doute parce qu’ils innervent lecteurs et spectateurs de cette pulsion vitale, de ce sentiment que même dans la plus froide des justices, dans la plus inhumaine des condamnations, l’être humain ne se laissera pas réduire à une chose. Que même dans l’inéluctable, l’être humain tentera de faire récit, de reprendre possession du monde, de redonner sens à son existence.

L’entreprise est vaine. Mais de cette vanité même naît le triomphe de la justice humaine, capable d’électriser une foule par sa puissance verbale et actoriale, capable de réimposer à la face de tous la présence d’une conscience qu’une justice mécanique, où ne court nul sang chaud, désire taire. Et n’y parvient jamais.

Le Dernier Jour d’un(e) condamné(e), au théâtre de l’Essaïon, le lundi et mardi soirs à 21h30, jusqu’au 31 mai inclus.

Par Maxime Lerolle

 

L’incendie de la maison de George Orwell

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Andrew Ervin

Quand j’ai achevé la lecture de « 1984 », j’ai tout de suite compris que rien ne serait jamais plus comme avant. Au sortir de l’adolescence, ce roman si contemporain m’a ouvert les yeux sur tout un pan du monde matériel et des idées, qui avait jusque là échappé à mon regard.

Ray Welter, personnage principal du roman d’Andrew Ervin, a lui aussi vu sa vie changer après avoir lu « 1984 » de George Orwell. Après la lecture de ce chef d’œuvre de la littérature du XXe siècle, il décide de devenir publicitaire et tente d’appliquer avec une curiosité presque innocente les principes de manipulation des masses  utilisés dans le monde totalitaire de Big Brother.

Le succès est tel que, si sa situation matérielle est révolutionnée, son équilibre intérieur s’effondre. Il décide alors de tout quitter pour rallier l’île de Jura à quelques encablures des côtes écossaises et de s’établir, pour un temps, dans la maison où George Orwell a écrit « 1984 » comme si ce lieu recelait les réponses à son mal être.

La fuite est au cœur de cette histoire, fuir la modernité pour retrouver un mode de vie ancestral, fuir la culpabilité pour un lieu vierge de tout péché, fuir la famille pour devenir qui on est. Dans la quête du sens de son existence, Ray Welter côtoiera sur cette île presque coupée du monde des personnages rudes, parfois attachants, tiraillés entre la préservation de leur tradition et l’acceptation de l’influence du monde extérieur.

En aidant Molly une jeune artiste  provocatrice piégée à Jura, il tentera avec force whisky de se purger de ses fautes et de son obsession pour « 1984 », qui pèse d’un poids trop lourd sur son existence.

« L’incendie de la maison de George Orwell » est un bon roman, qui donne à réfléchir sur nos choix de vie et les conséquences de nos actes. À lire également si vous êtes intrigués par la vie en vase clos, sur l’île ancestrale de Jura…

Fanny Durousseau

L’incendie de la maison de George Orwell, d’Andrew Ervin (Éditions Joëlle Losfeld, janvier 2016) 22€

Condor Live : le spectacle

Caryl Férey - © Photo Alice Varenne
Caryl Férey – © Photo Alice Varenne

Un spectacle se doit de nous transporter dans un ailleurs, dans un autre espace temps. Le temps de la représentation, le spectateur doit pouvoir oublier ses soucis ; de travail, de logement, d’un lendemain qui déchante…

Il doit aussi, le temps d’une soirée, pouvoir réfléchir, ouvrir des portes sur le monde, grâce à ce qu’il verra sur la scène. Et ressentir des émotions, passer un moment unique, souvent un « one shot » sans bis repetita précis.

Rien de moins que cela.

Ils sont peu, les spectacles qui permettent cette dérive, ce voyage. Cette intemporalité.

Souvent, il manque cette dimension artistique aux tentatives de révolution.

Caryl Férey aime le voyage, l’intemporalité et cette dérive. Il a écrit Condor, un beau livre noir ( oui, un livre peut être beau et sombre ) avec pour toile de fond le Chili et ses démons : Pinochet, puis son héritage politique.

La narration est également centrée sur l’histoire d’amour entre Gabriela, jeune femme habitée par la mystique de son peuple, et Esteban, issu d’une famille riche, qui porte comme un fardeau le fait d’être issu certes d’une famille aisée, mais controversée.

L’adaptation musicale à laquelle « Rebelle(s) » a pu assister porte sur un roman dans le roman, un moyen pour l’auteur de faire revivre au travers de la littérature deux victimes de la dictature qui avaient touché son âme.

Que dire alors de l’interprétation de Bertrand Cantat, à la lecture et au chant ? Accompagné par deux formidables musiciens, Manusound, et Marc Sens à la guitare, l’ex chanteur du groupe Noir Désir nous livre ici une prestation électrique, semblant totalement possédé par le texte, à la limite du chamanisme, entrant dans une transe communicative. Rien ne compte plus que la scène, et ce qu’il s’y passe. Ce ne sont que sensations. Perceptions. Le chant utilisé ici comme courroie de transmission, vecteur d’émotions.

On ne ressort pas de ce spectacle indemne, et cette représentation à la Maison de la Poésie de Paris est appelée à se répéter, ici ou ailleurs, dans les mois à venir.

 

            Christophe Diard et Fanny Durousseau