Rap et cannabis : les confidences de B.A.D Lossa

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Rebelles(s) : Que représente selon toi le cannabis dans le milieu du rap ?

B.A.D Lossa : C’est la drogue du rappeur par excellence. Comme son animal de compagnie. Ça le suit toute sa vie ! Blague à part, je crois que trois quarts des musiciens sur la planète fument de l’herbe. Avec le cannabis, en effet, je pense que tu captes complètement les ondes du cerveau.

Mais alors… N’y a-t-il pas de mauvaise surprise en réécoutant à jeun ?

Non, le cannabis n’est pas de l’alcool non plus. Tu ne déroutes pas ton cerveau au point de regretter des choses le lendemain ! Le « bedo » (1), c’est quand même vachement plus contrôlé comme défonce. Surtout quand tu fumes tout le temps. Quelqu’un qui fume un joint une fois de temps en temps, c’est comme s’il se prenait une bouteille d’alcool dans le nez, mais quand tu fumes tous les jours, c’est différent. D’ailleurs Snoop dogg fume tous les jours et ça ne l’a pas empêché de faire une grande carrière.

Revenons-en à toi, Lossa. Peux-tu nous raconter ton parcours musical?

J’ai commencé en écoutant une cassette de LL Cool J. J’avais 12 ans, je crois, et c’était la première fois que j’entendais du rap. J’ai pris un électrochoc. Je me suis dis : c’est quoi cette musique de ouf ? À cette époque, il n’y avait pas encore une musique qui m’avait épaté. Il y avait déjà la funk, la pop… J’aimais bien certaines choses, mais je n’étais pas encore fan d’un style musical en particulier. En écoutant du rap, j’ai tout de suite adhéré! Au tout début, j’avais mis deux platines de salon ensemble, acheté une petite mixette et commencé à mixer des disques de rap. Ensuite j’ai fait mes premières instrus en achetant des break beats.

Qu’est ce qu’un break beat?

C’était des vinyles avec des loops (2) de batterie. Je n’avais pas de sampler (3), j’avais rien à l’époque et je faisais tourner en synchro des samples et des loops. Je mettais deux platines, l’une envoyait la batterie pendant que sur l’autre je préparais mes boucles de samples. Après j’ai acheté mon premier sampler, un SR10, c’était celui de beaucoup de stars aux États-Unis. Je me souviens, il n’y en avait qu’un seul, et je l’ai acheté immédiatement.

La musique que tu composais était faite uniquement à partir de samples de morceaux existants ?

Au début des années 90, le rap ne se faisait qu’à partir de samples. Il était mal venu de faire des compositions avec des arrangements, des synthétiseurs etc… Il fallait trouver des loops dans n’importe quel style musical et construire un morceau à partir de ça.

Du coup c’était un vrai plaisir de passer des heures à éplucher plus de 50 disques sur une platine, à écouter toutes les portions pour savoir ce que tu vas prendre ou pas. Bien évidemment ce processus se faisait en fumant. En fait c’est comme si tu étais dans un lounge, tu écoutes la musique, détendu, et d’un coup tu stoppes sur une partie. Avec le sentiment d’élévation que procure le THC (4) tu ressens plus fortement encore les émotions. Si tu aimes un morceau tu vas l’adorer et inversement un morceau que tu n’aimes pas trop, tu vas le détester. Selon moi le cannabis est un exhausteur de sensations. Ça élève le son à un niveau que tu ne peux pas avoir si tu n’as pas fumé. La musique c’est une question de perception, tu t’en rends compte quand tu vas en club et que tu danses sur le dancefloor. Après deux verres, tu ressens la musique complètement différemment. C’est plus intense.

Et le reggae dans tout ça ! Ils en ont fumé de l’herbe !

Les musiciens jamaïcains fumaient de l’herbe mais par religion dans le but de s’élever vers Jah (5). De toute façon, le reggae et les soundsystems étaient très proches du rap.

Peux-tu expliquer aux lecteurs de R.B.L ce qu’est un soundsystem ?

Il s’agit de soirées improvisées dans des caves. Les organisateurs amenaient une grosse sono (le soundsystem est un système de son en français) avec un DJ Jamaïcain qui hurlait au micro, avec de l’écho. Ensuite, ça s’est exporté dans le Bronx, aux Etats-Unis, dès le début du mouvement Hip-hop.

Je dirais que dans tous les courants culturels, que ce soit dans les milieux littéraires ou musicaux, il y a eu de la drogue. Regarde, par exemple, les écrivains se droguaient beaucoup. Tous les grands musiciens étaient de grands drogués. Bob Marley, Jimmy Hendrix, Eric Clapton. À la limite, l’herbe c’est ce qu’il y a de plus sain dans le registre. Tu ne meurs pas d’une overdose après un joint.

Parfois, l’herbe sauve des dépressions des gens qui sont angoissés à l’idée d’avoir un cancer. Ça les ramène au calme. Ce n’est pas si négatif que ça. Le processus de guérison est alors facilité. Entre quelqu’un qui stresse sur sa maladie tous les jours et quelqu’un qui se trouve dans un meilleur mental grâce à l’herbe, il n’y a pas photo !

Quels sont alors les côtés négatifs selon toi ?

Tu te réveilles un peu fatigué.

C’est tout ? Mais, sur le long terme, les joints n’ajoutent-t-ils pas un supplément d’anxiété et de repli sur soi ?

Pour certaines personnes, oui. Personnellement, ça ne m’a pas fait cet effet là. Ça dépend de la nature de chacun. Il y en a pour qui deux trois joints sont suffisants pour être déstabilisés, d’autres pour qui ça influence moins. Selon moi, il y a des profils de personnes faites pour fumer et d’autres à qui ça ne convient pas du tout. Malheureusement certains fument malgré tout et ça, je ne comprends vraiment pas pourquoi… En tout cas ça donne un bon feeling pour commencer une composition. Ça va de pair avec la musique.

Revenons justement à la musique, et à ta carrière… Raconte-nous, Lossa, comment tout a décollé?

Il y a eu un concours de rap sur M6 organisé par Olivier Cachin. Le thème était L’Anti-drogue. Contre les drogues dures. À cette époque, on faisait des instrus et je me suis dit : on va aller en studio et rapper dessus avec un ami.

J’ai envoyé à M6 le résultat et on a gagné le concours ! Cela m’a donné envie de continuer le rap. À l’époque il n’y avait pas de compétitions, très peu de gens faisaient du rap. Il y avait seulement NTM et IAM. J’avais 13 ans. Ensuite j’ai fait ça plus sérieusement, j’ai commencé à écrire, j’ai acheté mes premières platines réelles, les Technics MK2. Il y avait un petit sampler intégré. C’était une époque formidable.

Suite à cette expérience, j’ai fait un album dans un studio dans le 19ème à Paris. La personne qui me louait le studio a tellement aimé qu’à la moitié de l’album elle m’a proposé de produire l’album. C’est donc ce qui c’est passé.

Quel était ton nom de scène à cette époque ?

DIABLO.

Ton nom BAD Lossa, c’est venu à quel moment ?

C’est à l’époque où l’on a fait les « deux salopards » avec mon ami Fléau. À cette époque j’avais arrêté de fumer alors qu’eux fumaient tous. Il faut dire qu’il y a malgré tout l’influence de ton entourage. Quand tu regardes les autres fumer et que toi, tu restes comme un con sans rien faire… En réalité, tu ne tiens pas longtemps.

Quelle a été la suite?

J’avais signé chez EMI en 1992. On a fait un album entier. On a envoyé le vinyle a toutes les boites de nuit et ils l’ont passé. J’étais vraiment très content. Le titre s’appelait d’ailleurs « Mary-Jane ». Il est passé sur NRJ. Il parlait de Marijuana. EMI adorait et, à ce moment là, le CSA vint censurer le titre. Le CSA était très dur à l’époque. Ils avaient censuré aussi le hit OCB. Dans ce titre, je racontais l’histoire d’une femme qui s’appelait Mary-Jane. Elle était un peu comme une prostituée. Si tu l’appelais une fois, tu étais condamné à la rappeler. Tu auras beau l’aimer autant que tu veux, elle ira avec tout le monde et se fera payer par tout le monde…

Mary-Jane n’est pas la femme dont tout le monde rêve je crois… Quelle est ton actualité musicale ?

Actuellement je fais du beatmaking (6). Je suis également ingénieur du son. J’ai récemment produit des titres pour le rappeur américain Neezy Nice. Je travaille aussi avec plusieurs artistes américains sur des projets assez variés

Ça aurait pu être un concept original : le seul rappeur qui ne fume pas, non ?

Au final, je crois qu’il y en a beaucoup qui ne fument pas. Bon, c’est vrai qu’aux Etats-Unis tu peux être certain qu’ils fument tous. Mais en France tu as plein de rappeurs qui ne fument pas et qui ne boivent pas non plus, surtout dans la nouvelle génération. Les anciens fumaient tous, surtout du shit (le haschich). Personnellement, le shit, je trouve ça destructeur pour la musique. À la base, c’est fait pour calmer les gros nerveux. Le shit est souvent coupé au henné, au plastique et autres cochonneries. C’est moins pur que l’herbe. Ça à l’effet d’un tranquillisant. Ça ankylose l’esprit et les membres alors que l’herbe te met dans une dynamique plus festive. L’herbe, c’est aérien !

Interview par Jonathan Lévy-Bencheton

Fumer ou vivre : interview d’Arthur Choisnet

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Rebelle(s) : Tu as co-écrit avec ton pote Ylane le court métrage plusieurs fois primé « Première fois », sur le sujet de la drogue. D’où vous est venue cette idée de faire un film sur ce thème et pourquoi ?

Arthur Choisnet : Avant tout, nous souhaitions changer de registre. Nous sommes plutôt issus de la comédie, alors écrire et réaliser un drame relevait un peu du défi pour nous. Mais ça nous a beaucoup plu de nous prêter au jeu. Nous sommes très fiers de notre film : après avoir reçu plusieurs prix dans différents festivals, nous l’avons mis sur internet, et là, plus de 90 000 vues en une semaine et il a été partagé des milliers de fois.
Mais pour répondre à la question, nous souhaitions véhiculer un message à travers une forme d’art. Nous aurions pu écrire une chanson pour traiter ce sujet, mais étant cinéastes, l’idée pour nous d’en faire un film était logique. Pour ceux qui n’ont pas vu le film, nous abordons le sujet d’une drogue dure, l’héroïne.
J’ai rencontré plusieurs personnes qui soit en ont déjà pris, soit connaissent des gens de leur entourage ou de leur famille qui en ont déjà pris, et la fin de chaque histoire n’est jamais très heureuse. Ça nous a conforté dans l’idée de faire ce film. On savait que ça allait parler à beaucoup de gens.

Et le cannabis, tu ne penses pas que c’est plutôt cool, pour un artiste, d’en fumer ?

À vrai dire, je n’ai jamais compris pourquoi on associait le cannabis aux artistes. C’est une drogue très répandue dans le milieu artistique, certes, mais je ne pense pas qu’un artiste fume plus qu’un employé de bureau. Personnellement, j’ai beaucoup d’amis artistes qui ne fument pas. Et ce sont d’ailleurs des gens très talentueux. Alors peut-être qu’on fait moins de bruit. On sait bien qu’un arbre qui tombe fait beaucoup plus de bruit qu’une forêt qui pousse. Donc pour répondre à votre question, non, je ne penses pas que ce soit « cool » de fumer du cannabis. J’aime l’idée d’être authentique, de vivre au temps présent, de ne pas être influencé par une substance qui agit sur mon comportement et mes émotions.

3. Revenons-en à toi, Arthur. Peux-tu nous raconter un peu ton parcours de comédien ?

J’ai commencé le théâtre en 1999. J’avais 7 ans à l’époque. Je faisais ça en tant que simple activité extra-scolaire. Je trouvais ça tellement génial ! Quand on a fait un spectacle devant une centaine de personnes, j’ai pris un tel pied à jouer et à faire rire les gens, que j’ai su que ça me suivrait pendant encore longtemps. J’ai donc fait du théâtre pendant 6 ans, puis j’ai arrêté plusieurs années. Je suis revenu à Paris, et je n’y trouvais pas de cours très intéressant. J’ai donc un peu laissé ça de côté. Puis un ami m’a proposé de jouer dans son premier court métrage. Il me proposait le premier rôle parce qu’il cherchait quelqu’un qui fasse du Parkour (Yamakasi, David Belle, banlieue 13…etc). Comme je pratiquais ce sport depuis plusieurs années déjà, c’était une superbe occasion pour moi de remettre le pied à l’étrier. Alors j’ai tourné ce film, ce qui m’a valu de rencontrer mon premier agent, et de réellement démarrer ma carrière de comédien. A aujourd’hui j’ai tourné pour Éric Tolédano et Olivier Nakache (Intouchables, Samba…), Jean-Pierre Jeunet (Amélie Poulain…), Joann Sfar, Diastème, Samuel Benchetrit…
C’est évidemment un travail de tous les jours et j’en veux toujours plus, mais je suis déjà très content du chemin parcouru.

Bon, comme le sujet de ce numéro, c’est le joint, j’insiste un peu : qu’est-ce que tu dirais à ceux qui pensent que fumer développe le sens artistique ?

Et bien, je ne me suis jamais permis de faire la morale à mes potes qui fument. Je leur donne simplement mon point de vue et ils en font ce qu’ils veulent. L’un de mes potes m’a confié qu’il était tout le temps fatigué. Il devenait un peu parano sur le regard que les gens portaient sur lui. Il était de plus en plus mal dans sa peau, il a même trompé sa copine alors qu’il avait toujours été fidèle jusque là, bref, de son point de vue il était en train de déconner. Je lui ai simplement conseillé de faire un test : arrêter de fumer pendant un mois, et remarquer le changement. On s’est eu au téléphone quelques semaines plus tard. Il avait changé du tout au tout. Il avait la banane, il réussissait ce qu’il entreprenait et surtout, il était vraiment en forme.

Le problème que j’ai observé chez les gens qui fument, c’est qu’ils vont avoir l’air détendu, zen, posé pendant quelques temps, puis tout d’un coup avoir une saute d’humeur, un truc qui les fait chier. Mais d’un coup. Assez brutalement. Et même eux ne se l’expliquent pas vraiment.
Personnellement je sais que je vis pleinement mes émotions et j’en suis conscient.

Bon, mais toi t’es un sportif, tu fais des sauts périlleux, du parkour, des arts martiaux, c’est peut être pour ça que tu ne fumes pas. Mais les musiciens, tu ne crois pas que ça peut les rendre plus créatifs ?

Raison de moins ! Si à la rigueur tu es sportif, tu peux toujours aller transpirer un bon coup pour éliminer un minimum de toxines. Mais si t’es ramolo du bulbe, je trouve ça dommage d’ingurgiter une substance qui, on le sait (et les fumeurs aussi), tue le corps à petit feu. Fondamentalement, si tu as besoin de prendre des drogues (peu importe laquelle d’ailleurs), c’est qu’il y a un vrai souci à la base. Le fameux pote dont je parlais tout à l’heure a commencé à fumer quand son père s’est barré du jour au lendemain de la maison. Ce que je veux dire c’est qu’on ne décide pas de détruire son corps par pur plaisir. Si tu cherches vraiment des sensations de plénitude ou aériennes, va à la fête foraine. Sensation garantie ! Blague à part, j’estime que la créativité et l’inspiration ça se travaille. Et c’est d’ailleurs d’autant plus gratifiant de réussir une oeuvre qu’on sait le travail que cela a nécessité. Avoir conscience des barrières qu’on a dû franchir. C’est mon point de vue.

Et autour de toi, est-ce que tu vois beaucoup d’artistes qui fument des joints, ou qui prennent d’autres drogues ?

Il y a de tout autour de moi. Il y a des gars qui se roulent cinq bedos par jours et qui tournent au ralenti, il y a ceux qui se font le petit bedo du soir, ceux qui ne fument qu’en soirée, et les autres : ceux qui ne fument pas. Et je ne jette pas la pierre aux fumeurs, loin de là. Mais je leur souhaite simplement de s’intéresser pleinement au sujet comme j’ai pu le faire. Au delà de l’aspect sensation physique et ressenti émotionnel, il y a des effets très négatifs qui surgissent et qui sont incontrôlables.

OK. C’est quoi tes projets pour l’année à venir ?

Je suis en train de créer avec mon pote et co-réal une chaîne youtube qui s’appelle « Les Évadés ». On y poste des vidéos humoristiques, des petits sketchs pour se faire marrer et essayer de faire marrer les gens. Au delà de ça, je tourne régulièrement dans Scènes de Ménages. Je suis l’un des stagiaires de Marion (Audrey Lamy). Dans l’année (je n’ai pas de date précise) sortira Meurtre dans les Landes, un téléfilm pour France 3, dans lequel j’ai joué récemment. Pas mal de projets sont en attente et je ne peux donc rien avancer tout de suite. C’est un métier qui se vit un peu au jour le jour. C’est assez stimulant je dois dire.

Interview par Eric Roux

Demain, c’est aujourd’hui

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Film de Mélanie Laurent et Cyril Dion – France 2 cinéma / Mars films

Enfin un film qui nous change des docus neurasthéniques et catastrophistes de Thema sur Arte.

Demain, film de Cyril Dion et Mélanie Laurent, sorti en 2015, a reçu de nombreuses récompenses dont le César du meilleur documentaire. Cela en fait-il un bon film ? Si vous faites partie de ceux qui ne l’ont pas encore vu sans pour autant avoir choisi de l’éviter, cet article est pour vous. Vous me direz, à 1 million de spectateurs en salle, c’est un peu voler au secours de la victoire.

C’est vrai. Mais il faut rester honnête (en tout cas, vous), certains ne l’ont pas encore vu. Il y en a forcément : même à 1 million, il n’y a pas le compte.

Demain commence par une projection-prédiction terrifiante énoncée posément par deux scientifiques de l’université Stanford : la possible extinction à court terme de l’espèce humaine si on n’agit pas assez tôt ni assez fort face aux dérèglements climatiques induits par une économie jusque-là trop peu soucieuse de l’environnement.

Les auteurs nous baladent ensuite de pays en pays, d’expérience en expérience au sein de communautés qui cherchent – et trouvent – des alternatives durables à nos actuels modes de vie, celui des économies dites avancées comme ceux des pays dits en voie de développement. Ils revisitent tour à tour la façon dont on se nourrit, nos sources d’énergie, notre économie et le fonctionnement de nos institutions démocratiques, du moins pour celles et ceux qui ont la chance – même relative – d’en avoir. Il filment des gens qui ont appliqué leurs idées, qui ont essayé, ont tâtonné, se sont plantés et ont fini par réussir. Sans être lourdement démonstratif, c’est didactique, factuel, enjoué.

Parmi de nombreux expérimentateurs à succès, nous rencontrons par exemple au fil du parcours de la petite équipe :

– Un fonctionnaire anglais heureux qui raconte combien il était aveuglé par les impératifs de la bureaucratie avant que des hurluberlus lui fassent péniblement comprendre que leurs initiatives de culture de légumes en ville était une des solutions aux multiples problèmes auxquels il était confronté, alors qu’il les croyait insolubles.

– Un couple d’agriculteurs néo-ruraux, ni bobos ni babas, obtenant en Normandie des rendements dix fois supérieurs à ceux de l’agriculture industrielle grâce à l’amendement raisonné des sols, l’association astucieuse des plantes entre elles et la densification des cultures.

– Un directeur d’école finlandais (la Finlande est régulièrement en tête des classements internationaux en matière d’efficacité de l’éducation), à la question :  quel est le secret de votre réussite ?  – répondant : «Very small bureaucracy, Autonomy, Trust, No national testing » et encore « Nous passons notre temps à enseigner, pas à tester ni à classer ».

Ca fait réfléchir…

– Un cadre de l’agglomération de San Francisco qui vous dit avec conviction et fermeté, tout en vous faisant visiter son domaine – une décharge à ciel ouvert – que vous payez d’autant plus d’impôts que vous vous écartez des règles fixées par la ville en matière de tri des déchets.

Il est intéressant de constater que certains des exemples présentés ne montrent pas des gentils hippies mais des administrations souriantes pour la caméra qui ne rigolent pas pour autant et vous disent froidement que vous allez banquer velu si vous ne suivez pas les consignes. On voue aux gémonies, moi le premier, les ayatollah verts de la mairie de Paris, mais ils existent ailleurs, en encore moins drôles. Deux doigts d’initiative, un doigt de contrainte ?… On comprend de toute façon, petit à petit, que tout ceci ne va pas se faire tout seul, ni sans douleur – c’est à dire pas sans adaptation – mais que les choses avancent dans certains coins de notre petite Terre.

Probablement soucieux de ne pas faire l’unanimité – c’est toujours suspect – le film plutôt apprécié par la critique a aussi subit un flinguage en règle, d’aucun lui reprochant de jouer par trop « positif » ou de ne pas assez pratiquer l’activisme politique.

Est-ce le style « chabada » du film qui a donné des boutons aux grincheux ? Peut-être. L’accusation de ménager les multinationales est infondée : Cargill, Coca-Cola, Monsanto, etc. sont clairement désignées comme fauteurs de troubles écologiques. Le reproche de cultiver l’espérance est justifié : soyons-en redevables aux auteurs.

Demain a donc quelques mérites. Si ce film optimiste a contribué à faire évoluer les mentalités et redonné un peu d’espoir à ceux qui l’auront vu, tant mieux. Non qu’il faille se cacher les yeux, non que les catastrophes écologiques que mettent en scène les émissions qui dénoncent et se lamentent sur notre futur ne soient pas probables ou même avérées, mais nous plomber le moral à coup de documentaires en H.D. sur des mines de lignite à ciel ouvert ou des rivières polluées au césium ne nous fait pas pour autant réfléchir à ce qui pourrait se faire à notre échelle, dans notre petit chez-nous, à portée de main.

En effet, comment aller au-delà du mur de sidération induit par les informations dont on peut se dire qu’il leur arrive d’être alarmistes, mais dont on sait qu’elles ont quelques raisons d’être alarmantes ? Elles nous montrent des problèmes planétaires dont la résolution nous apparaît comme impossible. Tant d’intérêts qui nous échappent, tant d’acteurs incontrôlables, tant de sources de pollution. Comment obtenir des effets rapides et durables, comment changer des comportements ?

En matière de développement durable et de conscience écologique, Demain ne délégitime pas les actions collectives, ne dispense pas les pouvoirs publics d’en faire plus, ne dédouane pas chacun de ses responsabilités. Pas besoin d’être un occultiste disciple de Rudolf Steiner ou un fan de Pierre Rabhi pour comprendre et apprécier à leur juste valeur les initiatives mises en avant, et se dire qu’on peut soi-même participer, « prendre sa part ».

Principe de réalité : le retour à l’état de nature, à l’état sauvage que certains appellent de leurs vœux est totalement illusoire, du moins pour ce qui est de l’environnement. Ce qui concerne l’urbanité, la civilité et l’humanité de nos contemporains est un autre sujet… On peut donc supposer qu’à l’ère de l’anthropocène, nous allons plutôt vers une artificialisation intégrale de la planète. Les projections de la population mondiale pour 2050 donnent quelque chose comme 9,5 milliards d’humains dont près de 65% vivront en ville, contre 30% pour 2,5 milliards en 1950. Soit pas loin du quadruplement du nombre de terriens en un siècle.

Les solutions existent mais, d’ici là, va falloir se bouger si on veut encore pouvoir bouger, demain.

Eric Desordre


Soleil vert – La planète a connu pire? Pas nous

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Soleil vert n’est pas un film de SF. Soleil vert est un film policier.

Il n’y a ni science, ni fiction dans Soleil vert. Il y a un cadavre, pas très net ni tout jeune, un flic douteux et baraqué, un vieillard râleur et humaniste et une jolie fille oubliée qui fait de la figuration. Au propre comme au figuré car les jolies filles de 2022 font partie des meubles et passent d’un puissant à l’autre, au gré des changements de locataires des rares appartements grand luxe d’un New-York violent et surpeuplé de 44 millions d’habitants miséreux.

La canicule règne en 2022, comme on peut projeter qu’elle régnera d’ici cinq ans, sans trop peur de se tromper. Le réchauffement climatique – périphrase permettant aux Diafoirus de Wall Street, à leurs lobbyistes de Washington et aux élus affidés de mettre en doute les effets de l’activité humaine sur la Terre – n’est pas commenté, encore moins expliqué dans cette histoire. Mais le réchauffement est là, et tout le film est poisseux et plein de poussière, poussière qu’on retrouvera d’ailleurs omniprésente dans un opus récent et tout aussi apocalyptique, « Interstellar ».

La révélation de la fin du film, résultat de l’enquête policière musclée et pleine de baffes réjouissantes, n’est pas aussi terrifiante qu’à l’époque de sa sortie, alors qu’on parle aujourd’hui de généraliser les aliments alternatifs à base d’insectes et de steacks hachés montés à l’imprimante 3D. Après tout, le recyclage des protéines humaines existe déjà en plusieurs endroits du monde. Simplement, le cycle du crabe du Nordeste brésilien n’a pas besoin d’usine pour transformer la chair humaine en nourriture pour les humains, en Soleil vert – Trade Mark.

Soleil vert tient la rampe, après ces plus de quarante ans de réchauffement climatique. On le revoit avec plaisir, c’est à dire avec effroi. Pas de happy end. Plutôt le contraire. Acteurs sobres, à part un ou deux second rôles cauteleux et lâches bien comme il faut.

Comme on le voit, rien n’a changé. Filles exploitées, flics violents, politiciens véreux, pollution jaunasse et bouffe discutable. Il ne s’agit plus d’anticipation, on n’anticipe pas ce qui ne change pas. La planète a connu pire ? Pas nous.

Rien de nouveau sous le soleil vert.

Eric Desordre

1974 – Roland Topor contre le cinéma

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Jacquette / affiche du film « la planète sauvage » de René Laloux, dessins de Roland Topor

Le cinéma, je trouve, c’est un produit culturel dans lequel finalement, il y a très peu de culture. Un film, c’est l’explication du poème, ce n’est pas le poème. C’est Don Quichotte raconté aux enfants. Viva la Muerte n’est, en fin de compte, que la vulgarisation d’Arrabal. Les cinémas québécois, suisse, le jeune cinéma français, est-ce que ça bouleverse votre conception du monde ? Est-ce que ça vous change ? Si on résume l’esprit d’un film, on arrive à un cliché, à une moderne image d’Épinal style « Ah ! ce qu’on est peu de choses ! » « Les femmes, elles nous donnent des joies mais aussi beaucoup de chagrin »… La vulgarisation, c’est bien. Mais lorsqu’on la prend pour de la recherche, c’est grave. Ça fausse la vision de l’art chez les gens. Les films ce sont seulement des souvenirs de plaisir.

Ces discussions culturelles qui tournent trop souvent autour du cinéma, je trouve ça un peu triste aussi. Je préfère les gens qui racontent des histoires. C’est une espèce de troc. Avec le cinéma, toute conversation est d’une banalité incroyable. Et ça finit toujours par des chocs d’opinions. C’est comme les discussions sur le sport… Inconsciemment aussi, ça a valeur de standing : y a des films qu’il faut avoir vus… Il FAUT avoir vu ! Ça, c’est déjà une chose folle. Selon la façon dont quelqu’un aime un film, on voit s’il est libéral, conservateur, actionnaire, de gauche… Voilà bien un langage d’une clarté suspecte ! Pourquoi ne va-t-on pas revoir un film comme on va revoir une toile ? C’est bizarre… Le cinéma, en fait, c’est une émotion. Et moi, je n’aime pas beaucoup les émotions… ! Il y a, entre autre, tout ce côté gonflé : la sortie d’un film, on en fait un événement. Un nouveau poème vient de naître, on s’en tape ! Effectivement, comme investissement, ça représente… un peu d’encre sur du papier.

On tente actuellement une promotion du cinéma fantastique. C’est typique. Un grand film fantastique, c’est d’abord un grand film. C’est un genre artificiel : comme le cinéma porno. C’est pourquoi, en littérature, je n’aime pas Mandiargues. Ce fantastique coup de la folie, du phantasme, est très réactionnaire, inscrit dans un cadre esthétique prestigieux, style châteaux. Le langage est précieux, « super-bourgeois ». On trouve son standing par le vocabulaire et l’amour des belles choses, celles que n’a pas le vulgaire. Les gens et les lieux sont non conventionnels d’une façon conventionnelle. « La Planète sauvage », c’est différent. Voilà un film dans mon domaine. Et je ne l’ai pas fait dans le même esprit que mes dessins. Un dessin, c’est intime. Un film, ça l’est rarement, je trouve. Et puis, je n’ai pas touché d’argent…

Cette attitude à l’égard du cinéma est très récente chez moi. J’y allais beaucoup au cinéma, avant. J’aimais bien Billy Wilder, Ernst Lubitsch, Leo McCarey. C’est un cinéma très cruel. Il y a des films que j’ai vu 12 ou 13 fois : « Les vacances de Monsieur Hulot », « Les enfants du Paradis » et autres Carné. J’aime beaucoup « Huit et demi » de Fellini qui donne une sensation de la folie du monde. Et « Les poings dans les poches » de Bellocchio : l’histoire de cet épileptique qui meurt sur le sol de sa salle de bains au son d’un opéra de Verdi après avoir tué toute sa famille par amour pour sa sœur… c’est fou, crispé, fulgurant. Et « Orange mécanique » ? Je n’ai pas aimé. C’est bien fait, mais il y a ce côté « à thèse »… C’est artificiel, assez pute. On a crié au chef d’oeuvre. Comme toujours quand les choses sont un peu putes. Un chef-d’œuvre, c’est facile à faire : de l’art, plus une part de Kitsch, c’est-à-dire de foire ! Godard ? Je hais, je déteste ça ! Je me suis toujours mortellement ennuyé durant ses films. Les idées que j’ai pu capter ? De très nombreux lieux communs, scolaires. « Alphaville », par exemple, c’est nul. Il y a une angoisse du futur que je n’aime pas du tout ! C’est stupide, cliché, réactionnaire d’opposer d’un côté la poésie, Éluard, et de l’autre les villes tentaculaires ! Godard, c’est l’avant garde. Et l’avant-garde se contente de changer les formes.

Depuis que j’ai mis un peu le nez dans le cinéma, c’est la fin d’un mythe pour moi. Ça apparaît comme le degré supérieur de la création, c’est prestigieux, tout est devenu légende. J’ai presque commencé à dessiner pensant que peut-être un jour je pourrais en faire aussi du Godard ! Finalement, je m’aperçois qu’il y a beaucoup moins de création que dans un dessin. Et la façon dont ça se passe… c’est comme sur un bateau ! Il y a le chef, l’équipe d’officiers, la vedette avec. Et puis les figurants ne bougent pas. Ce n’est pas du tout remis en cause. Et cette façon dont le metteur en scène manoeuvre ses gens, joue avec la matière vivante pour cette Sublime Chose qu’est son film…

Que faire seul sans référence culturelle, pour être soi-même, voilà la vraie question. C’est ça, l’art. C’est pourquoi j’aime beaucoup l’authenticité de la photo, art tellement populaire que les gens ignorent que c’est un art ! Les albums de famille possèdent ainsi un gros pouvoir d’émotion.

Par ailleurs, je trouve profondément triste que peu de personnes ose dessiner. Pourquoi le dessin est-il à ce point coupé de la vie et réservé aux artistes ? Ce n’est pas Mozart assassiné, mais c’est chaque individu assassiné. Et les gens disent : « Je ne sais pas dessiner ». Pourtant, quand ils sont enfants, ils savent rêver avec un crayon. Ensuite ils ont peur, peur d’eux-mêmes. Un crayon et un papier, c’est vraiment l’inconnu… On voit plus facilement des dessins de malades, de fous, d’assassins. Preuve que les gens plus simples sont plus aliénés ?

L’architecture en revanche, je n’aime pas. C’est du léchage de cul. Les architectes exécutent de sombres projets sociaux avec une bêtise sublime, sans le savoir. Ou en s’en doutant, ce qui n’est pas mieux. Ils changent le cadre d’une vie, en y mettant seulement leur médiocrité et les ordres économiques venus de leurs clients. Et ils cachent cela derrière toute une flopée de justifications culturelles. C’est comme les couturiers… S’il y a un domaine vide d’idées c’est bien celui-là : du rétro, pour ne pas dire du réac. Ce sont pourtant les gens qui emploient le plus de références culturelles, les couturiers ! Tout ça pour aboutir à cinq centimètres de robe au-dessus ou au-dessous du genou. Le bluff lamentable.

Tout le malheur, en fait, vient de la hiérarchie. C’est comme dans le principe de Peter, les gens montent dans l’échelle sociale par promotions successives jusqu’à ce qu’ils atteignent leur niveau d’incompétence. En France, actuellement, les choses sont très hiérarchisées – et répressives – il y a un sens de l’histoire qui tire vers la droite : le désir de juguler les gens.

Après avoir fonctionné dessus pendant 10-15 ans, on arrive à la fin d’un certain mythe du nouveau. On atteint le point zéro de la culture maussade, sans courage. Avec un retour en force de l’académisme, du pompier, la méfiance de l’idée, des choses bien faites. C’est le rétro, le vieux temps. Pas très tonique ! Il faut être courageux pour oser actuellement faire quelque chose contre l’ordre établi. Tout ce que j’aime c’est précisément, ce qui casse un peu l’ordre établi par des gens qu’on n’aime pas ou par des lois qu’on suit alors qu’elles sont stupides…

Mai 68, finalement n’aura pas eu un vrai rôle libérateur : une grande grève, importante. Et beaucoup de jeunes gens qui s’ennuyaient… ça, c’est la pire des choses : la lutte armée pour cause d’Ennui. Ça donne une inconséquence politique. Quant à la culture « underground », je n’y crois pas beaucoup. L’intérêt, c’est surtout d’offrir des circuits de distribution différents. Mais ils ont été immédiatement détournés, pour faire soit des trucs politiques soit des produits « pour jeunes » (Wharol etc…). En somme, l’underground, c’est « ACTUEL » comme nouveau « SALUT LES COPAINS ». On achète « ACTUEL ». Et du coup, on ne lit plus Rimbaud ni Dada. C’est la démagogie effrayante « On est tous à la coule », « on connaît tout »…

La décomposition de la culture occidentale, je n’y crois pas tellement non plus. Il y a plutôt une certaine culture qui est en train de s’essouffler. Barrès, Claudel, Jean Cau, Dutourd etc… J’en suis ravi. C’est plutôt optimiste. Barrès, ce n’est pas ma culture, mais celle d’une certaine classe de gens avec qui je n’ai jamais rien eu en commun. Je me sens plus proche d’un écrivain japonais du millième siècle ! Elles sont toutes à moi les cultures. Et le jour où la grammaire s’écroulera, eh bien ! il en naîtra une autre !

Propos de Roland Topor recueillis par PRÉSENCE ET REGARDS de Jean-Luc Maxence, n°11/12, été 1974.