Art(s)

Accueil Art(s)

1979 : interview de Gainsbourg, l’homme à la tête de chou

0
Serge Gainsbourg 1981 © Claude Truong-Ngoc / Wikimedia Commons
Serge Gainsbourg 1981 © Claude Truong-Ngoc / Wikimedia Commons

Rue de Verneuil. Chez l’homme à tête de chou. Non loin de Don Camillo. Avec un copain de Philippe. J’entends Gainsbourg, le godo de living-room black and black. Piano, micros, projecteur, tableaux de Klee, fauteuils et – avant de rencontrer le vrai – l’homme à tête de chou de Denis Lalanne assis devant une table de verre où rôdent des rats figés. Gainsbourg entre à l’heure juste, en compagnie de Jane et des gosses. Deux minutes d’électrochoc pour vérifier de visu que Birkin est vraiment très belle, ô Marilou à l’improviste. Le serge est mal rasé, comme dans sa légende, comme à la télévision. Un large sourire qui inspire la bonté – et toc – et des yeux vifs à en oublier les oreilles. Tes oreilles ? Les amplis de la mémoire …

Jean-Luc Maxence : Interroger quelqu’un c’est tenter de connaître un peu, de faire aimer ou détester. Si le lecteur n’a pas envie de vous brûler ou de vous jeter des fleurs à la sortie, c’est que nous aurons perdu notre temps. Essayons de ne pas perdre notre temps. Le temps, pour vous, c’est précieux ou non ? C’est ma première question.

Serge Gainsbourg : Le temps … Le Passé ne me concerne plus, l’instant présent ne me concernera plus tout à l’heure, le futur m’intéresse. J’ai la notion de l’échéance prochaine. Une notion, plutôt une impression. J’ai 48 ans. J’ai fait les deux tiers de ma vie…

JLM : Dans l’instant, qui êtes-vous donc ? Poète ? Musicien ? Chanteur ? Inclassable ? Comment voudriez-vous que l’on vous voit ?

Serge Gainsbourg : Je m’en fous, qui « on » ?

JLM : Vous-même, comment vous voyez-vous ?

Serge Gainsbourg : Ça m’est égal, comme on voudra… je m’en fous sauf en peinture…

JLM : La peinture, justement. Curieuse remarque. Vous dites quelque-part que vous êtes un peintre raté. C’est une boutade ou une nostalgie de non reconnu ?

Serge Gainsbourg : C’est une boutade. J’ai cherché en peinture une certaine intégrité. Mais, comme je n’ai pas voulu être « assimilé », je n’ai pas trouvé mon propre regard ni son public. Puis, après, j’ai abandonné par lâcheté. Pour moi, la peinture est un art majeur et je cherchais à transporter un univers qui était le mien, un certain déséquilibre avec lequel je cohabite.

JLM : Gainsbourg Serge, c’est l’équation : violence = humour + tendre + poésie + un zeste de cynisme et quelques partouzes qui se terminent mal avec l’extincteur d’incendie sur le lino… Ça vous va ?

Serge Gainsbourg : Pas mal. Cela ne me choque pas. Sauf que je suis contre les partouzes et que je le dis d’ailleurs dans mon disque à Marilou.

JLM : Avec des jeux de mots. Votre domaine particulier ?

Serge Gainsbourg : Je n’aime pas l’expression jeux de mots. Jeux de mots, c’est futile. Ça a peu d’importance. Je préfère dire …

JLM : Les jeux de verbe ? C’est un peu la poésie, non ?

Serge Gainsbourg : Si vous voulez. Mais la poésie n’a pas besoin de musique, ni de la mienne, ni de celle des autres. Elle n’a pas besoin d’accompagnement. Mais enfin, oui, c’est vrai, je touche un peu à la poésie, un peu à la musique. Mais vous savez, les poètes, à part Rimbaud, depuis Rimbaud… C’est comme les peintres après Paul Klee et Francis Bacon…

JLM : Ou écrire ? Vous n’avez jamais eu envie d’aller plus loin en écrivant un roman ou des textes ?

Serge Gainsbourg : Si. Je suis en train d’écrire un roman. Il s’agit d’une fiction pure ou la part autobiographique est mince. Mais il faudra encore des années pour parvenir à écrire ce que je veux. C’est la première fois que j’entreprends un roman, et c’est pour moi plus important que le reste. La chanson n’est qu’un métier. Un métier pour gagner ma vie. Le roman ? C’est important pour moi, comme la peinture, ça peut me traduire.

JLM : Traduire votre peur de la mort par exemple ? Au fait, votre 6,35 vous fait-il encore des yeux doux ?

Serge Gainsbourg : (il rit jaune). Oui la mort … C’est difficile à accepter lorsque l’on est un athée complet comme moi.

JLM : J’allais vous demander ce qu’est Dieu pour vous ?

Serge Gainsbourg : Les hommes ont eu besoin d’inventer des dieux, ce qui ne prouve pas que les dieux ont inventé les hommes. C’est tout à fait incertain et ça ne résoud rien. Rien du tout.

JLM : C’est noir comme vos murs. Tout est peint en noir, ici. Les murs et le plafond. Ça vous plaît ?

Serge Gainsbourg : Ça me plaît, oui… Parce que le noir n’est pas une couleur.

JLM : Le blanc non plus.

Serge Gainsbourg : Le blanc non plus, c’est vrai. Mais le blanc m’inquiète. C’est la couleur des cloisons, des asiles psychiatriques. Le noir, c’est en somme, l’inverse. Ca me rassure peut-être ?

JLM : Rassurons-nous. Parlons d’avenir ? Vos projets ?

Serge Gainsbourg : J’ai touché un peu à tout. La chanson, la musique, la peinture. Je préfère des musiques de film. Mais vous savez, la musique, à part la musique classique… Le cinéma : je t’aime moi non plus. Je ne regrette pas ce film. Au contraire. je l’ai revu dernièrement. Je crois vraiment qu’il vieillira bien. C’est un bon signe. D’ailleurs, je prépare un autre film. Je voudrais aussi mettre sur pieds un spectacle, une sorte de One man show. Parce que moi, chanter comme ça, sur la scène, avec les projecteurs, ça non. Je veux imaginer autre chose… Un spectacle unique. Autre chose. Et puis, il y a le roman…

JLM : Et les critiques, vous touchent-elles ?

Serge Gainsbourg : Avec mon film, j’en ai eu pas mal. Il y a eu des bonnes critiques, beaucoup de critiques. Certaines très favorables, ce sont celles que je juge bien écrites. D’autres dégueulasses, ce sont celles que je juge – bien sûr – mal écrites ! (rire).

JLM : Vous aimez l’ordre ?

Serge Gainsbourg : Oui ; j’ai besoin d’évoluer dans un cadre extérieur en ordre pour faire contraste avec mon désordre intérieur pour pouvoir imaginer et créer.

JLM : dans la vie quotidienne, il vous faut aussi de l’harmonie ? Un couple … Un couple, c’est possible ?

Serge Gainsbourg : (étonnement puis rires) Possible … Le terme est terrible, terriblement juste. Il y a longtemps que… Possible. Oui, c’est possible. La preuve, avec Jane… Le couple c’est possible !

JLM : Et la drogue aussi ?

Serge Gainsbourg : La drogue. Je vous citerai la phrase de Michel Piccoli qui passait en voiture près de chez moi et dont le voisin dit : « on est prêt de chez Gainsbourg. Ce Gainsbourg, il se drogue, c’est un drogué, ce type ! ». Et Piccoli de répondre : « Pire, il ne se drogue pas ! ». En effet, je n’ai aps besoin de drogue pour être dans l’état où je suis. Je suis un drogué de naissance, si vous voulez !

JLM : Admettons pour conclure que vous êtes mort. Vous êtes mort et prudent, surprise, vous ne l’êtes pas et vous vous trouvez en face de Dieu, en face de Quelqu’un. Qu’allez-vous lui dire ?

Serge Gainsbourg : Quel dieu ? Si c’est le mien, celui des juifs, je serai sûrement pote avec lui, mais si c’est un autre, le dieu de Mahomet par exemple, je m’en irai, je décamperai.

Voilà, j’ai voulu que l’entretien soit bref. Je n’ai pas voulu épiloguer ou divulguer des détails. Ou faire mousser la vedette dont je me fous. J’ai cherché l’homme, l’ambiance, son angoisse. Je l’ai trouvé, juste, sympathique, intraduisible en mots. Impossible avec lui de faire du journalisme. Quelle chance, je déteste tant le journalisme facile ! J’ai salué un type libre, avec une carlingue comme un poème vrai. Derrière la table de verre, il y avait son chien récemment retrouvé. Curieux, le chien de Serge Gainsbourg est blanc…

Entretien recueilli par Jean Luc Maxence

Ce temps de lire n°1 – juin 1979.

 

Le Vasco – La transe au corps –

0
© photo : Thibaut Leo Koben

Lorsque Le Vasco nous apparaît, ce devait être en 2013, on se demande combien de secondes suffiront à ce que le groupe explose à la lumière, tant il réunit ce qu’il faut d’alchimie à une formation contemporaine. Le lancement de leur nouvel album est imminent, ils nous font patienter avec un Ep 3 titres : We’re Not Natural Anymore :’(

Loin de jouer les rock stars (ils n’en ont pas besoin), à demi paumés, résolument inventifs, ils semblent sortir hagards d’un labo lycéen. Oublions les apparences, l’équipage sait habilement piloter le vaisseau dont il a dessiné le fuselage.  Toute drogue est inutile. La musique que nous balance Le Vasco est vivante, électronique et d’autant plus électrisante qu’elle est jouée live. Claviers, beatmaking, guitare et voix, c’est un quatuor pop-underground que l’on a pu voir évoluer au Petit Bain. « Every detail is real », répète Louise au micro avec lancinance comme pour s’en persuader. Les basses sont d’une puissance rare, la voix précise, l’ensemble singulier, à peu près indéfinissable. Warhol vivant, peu de doute qu’il aurait aimé les prendre sous son aile. S’il y a quelque chose de l’ordre du métissage musical, alors certes, chacun entendra les références qu’il souhaite entendre : de Pink Floyd à Crystal Castles en passant par Björk.

Punks sans cuir, « trip-hop » sans baggies, si ce n’est habillés, ils sont comme habités par une authenticité dont on espère qu’ils ne se déferont pas.  C’est au public de venir à eux, pas l’inverse. Le Vasco propose. De clip en clip, au-delà des beats et lyrics chamaniques, leur univers s’étend jusqu’à l’image et l’informatique. Sans avoir à détruire, ils déconstruisent pour mieux donner forme, pixel par pixel, à un ordre nouveau où le kitsch asiatique-90’s-postmoderne se fait roi d’un territoire sobrement Rebelle.

Thibaut-Léo Koben

DEMENTIA PREACOX – Par-delà Psychose et Création –

0
Dementia Preacox
© Stéphane Jacquemin

Libre et inspirée, Elizabeth Czerczuk donne à voir Le Fou et la Nonne de Stanislaw Witkiewiz à la Société des curiosités. Sa mise en scène, diamétralement dissociée de l’idée qu’on peut se faire (à tort) du théâtre conventionnel, s’inscrit à certains égards dans la lignée d’un Tadeusz Kantor et autres Grands du théâtre Polonais.

Directrice du Théâtre Laboratoire Elizabeth Czerczuk, la démarche singulière de cette créatrice obsessionnellement perfectionniste s’articule dans le fait de démantibuler harmonieusement corps et texte au profit d’une compréhension plus directe et sensitive : elle oppose réflexion et réception émotionnelle sans que l’une de ces facettes n’occulte l’autre. Elle propose d’expérimenter la folie à l’état brut, naturel, véritable. Elle rend sa splendeur perdue à cette démence mécanique et poétisée, ceci à mesure que se mettent en place les vignettes de tableaux dynamiques, sculpturaux, électriques et biens composés. L’ensemble repose solidement sur un socle en perpétuel peaufinage. Elle orchestre sa troupe in situ avec une brutalité délicate, une force fragile, celle qui la caractérise et pourrait également décrire le personnage qu’elle a joué lors de ses précédentes créations.

Davantage bipolaire que bi-frontale, la mise en scène relève d’une forme de réalité augmentée. Il y a là quelque chose de l’ordre d’une programmation 3D, artisanale, loin du numérique et au sein de laquelle on est appelé à déambuler dans les multiples dimensions qu’offre cet espace de curiosités ; ce qui fait du spectateur, si ce n’est un acteur, du moins un voyeur actif invité à franchir littéralement la frontière invisible qui trop souvent le sépare de la scène.

On prend alors plaisir à se confondre entre les charmes d’un théâtre traditionnel chaleureux et ceux d’un autre, mental sans être d’une inaccessible érudition, expérimental sans qu’il se fourvoie dans les tics artificiels et lamentablement factices s’exposant sur certaines scènes nationales.

Dernières dates : 9, 10 et 11 juin
Société des curiosités
123 rue de Clignancourt
75018 – Paris

par Thibaut-Léo Koben

 

Le dernier jour d’une conscience – Théâtre

0
Dernier Jour d'un(e) condamné(e)
Dernier Jour d’un(e) condamné(e)

« Les geôliers, les guichetiers, les porte-clefs, je ne leur en veux pas, causent et rient, et parlent de moi, devant moi, comme d’une chose ».

En adaptant pour la scène Le Dernier jour d’un condamné et en féminisant celui-ci, Florence Le Corre, Pascal Faber, Christophe Borie et Lucilla Sebastiani mettent en lumière le dispositif propre au texte hugolien. Le monologue, encore plus lorsqu’il est théâtral, est conflit d’un sujet envers le monde.

La mise en scène, faite de bruits de portes grinçantes, de cloches lugubres, de lumières crues ou blafardes, rend le monde extérieur oppressant. Ce minimalisme scénique se débarrasse de tout élément superflu qui viendrait adoucir l’univers carcéral et concentre la violence de celui-ci dans quelques objets symboliques : une caisse, une craie, une lanterne, une paillasse, une couverture, quelques feuilles de papier et un plancher. Face à ces agressions répétées de sa conscience et de sa dignité, le personnage qu’interprète Lucilla Sebastiani déploie toute une gamme d’émotions, d’expressions, dans le but de se réapproprier un espace personnel.

Il faut voir l’actrice batailler contre les murs de pierre de l’Essaïon, magnifique écho scénique aux cachots de Bicêtre, hurler contre d’invisibles geôliers, procureurs et bourreaux, écrire son désespoir sur quelques feuilles vierges ou sur le plancher à la craie. Une scène, cruciale et magnifique : celle où la condamnée trace conjointement le prénom de sa fille et la forme de la guillotine. La vie et la mort sont voisines dans ce creuset de pulsions humaines qu’on cherche à étouffer au fond d’un trou.

La conscience humaine brûle de mille passions dans le jeu de Lucilla Sebastiani, qui explore le plus loin possible les voies de l’expressivité psychologique. Son visage, ses membres, son corps se tordent, s’illuminent ou chutent sous la pression de mouvements intérieurs qui se fraient un chemin verbal et physique vers l’extérieur. Face à l’inhumanité de la peine de mort, la condamnée oppose toute la gamme de l’humanité.

Féminiser le texte n’est donc ni trahison, ni caprice artistique. Au contraire, le procédé fait ressortir l’universalité de la lutte de la vie contre la mort au cœur de l’œuvre originelle. Car dans ces émotions vives réside peut-être la même pulsion vitale qui anime femmes et hommes tout au long de leur existence.

Si le texte et l’interprétation plaisent tant, c’est sans doute parce qu’ils innervent lecteurs et spectateurs de cette pulsion vitale, de ce sentiment que même dans la plus froide des justices, dans la plus inhumaine des condamnations, l’être humain ne se laissera pas réduire à une chose. Que même dans l’inéluctable, l’être humain tentera de faire récit, de reprendre possession du monde, de redonner sens à son existence.

L’entreprise est vaine. Mais de cette vanité même naît le triomphe de la justice humaine, capable d’électriser une foule par sa puissance verbale et actoriale, capable de réimposer à la face de tous la présence d’une conscience qu’une justice mécanique, où ne court nul sang chaud, désire taire. Et n’y parvient jamais.

Le Dernier Jour d’un(e) condamné(e), au théâtre de l’Essaïon, le lundi et mardi soirs à 21h30, jusqu’au 31 mai inclus.

Par Maxime Lerolle

 

L’incendie de la maison de George Orwell

0

Andrew Ervin

Quand j’ai achevé la lecture de « 1984 », j’ai tout de suite compris que rien ne serait jamais plus comme avant. Au sortir de l’adolescence, ce roman si contemporain m’a ouvert les yeux sur tout un pan du monde matériel et des idées, qui avait jusque là échappé à mon regard.

Ray Welter, personnage principal du roman d’Andrew Ervin, a lui aussi vu sa vie changer après avoir lu « 1984 » de George Orwell. Après la lecture de ce chef d’œuvre de la littérature du XXe siècle, il décide de devenir publicitaire et tente d’appliquer avec une curiosité presque innocente les principes de manipulation des masses  utilisés dans le monde totalitaire de Big Brother.

Le succès est tel que, si sa situation matérielle est révolutionnée, son équilibre intérieur s’effondre. Il décide alors de tout quitter pour rallier l’île de Jura à quelques encablures des côtes écossaises et de s’établir, pour un temps, dans la maison où George Orwell a écrit « 1984 » comme si ce lieu recelait les réponses à son mal être.

La fuite est au cœur de cette histoire, fuir la modernité pour retrouver un mode de vie ancestral, fuir la culpabilité pour un lieu vierge de tout péché, fuir la famille pour devenir qui on est. Dans la quête du sens de son existence, Ray Welter côtoiera sur cette île presque coupée du monde des personnages rudes, parfois attachants, tiraillés entre la préservation de leur tradition et l’acceptation de l’influence du monde extérieur.

En aidant Molly une jeune artiste  provocatrice piégée à Jura, il tentera avec force whisky de se purger de ses fautes et de son obsession pour « 1984 », qui pèse d’un poids trop lourd sur son existence.

« L’incendie de la maison de George Orwell » est un bon roman, qui donne à réfléchir sur nos choix de vie et les conséquences de nos actes. À lire également si vous êtes intrigués par la vie en vase clos, sur l’île ancestrale de Jura…

Fanny Durousseau

L’incendie de la maison de George Orwell, d’Andrew Ervin (Éditions Joëlle Losfeld, janvier 2016) 22€