Michaël Jackson: Le chaman showman

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Michaël, c’est mon totem à moi, une des colonnes vertébrales de ma vie. Un secret chéri au plus profond de mon être. Je ne l’ai pas connu personnellement et pourtant c’est comme s’il m’avait élevée, éduquée. Ses valeurs, son énergie, son hétéroclite musicalité, son génie corporel, cet instinct si fort qui lui a permis de dépasser les barrières musicales, raciales, nationales pour devenir l’Universel, c’est tout cela dont je parle. Son monde, c’est le monde et il m’a semblé ingrat si je n’en parlais pas ici.

Un jour, après être tombée sur les photos de ses parents à leur âge actuel et vénérable, je me suis encore fait la réflexion, une fois de plus, qu’ils ressemblaient à deux vieux indiens burinés. Surtout son père. Après cette interrogation posée une énième fois, j’ai décidé de faire des recherches sur le net. Qu’elle ne fut pas ma surprise de découvrir que son père et sa mère ont chacun écrit leurs mémoires, non sortis en France mais disponibles sur Internet. Avec photos des aïeux à la clé. Quelle mine d’or, c’est extraordinaire ! Je n’aurais pas pensé trouver quoique ce soit par ce biais. Et quel choc devant une intuition qui tient d’un fait réel : Michaël Jackson a non seulement des origines indiennes de par son père mais également une lignée de chaman ! Joseph remonte à son arrière grand-père qui était un chaman reconnu dans sa tribu et qui a passé le « pouvoir » à son fils. Imaginez mon étonnement et ma joie de découvrir quelque chose que je pressentais depuis toujours. Finalement, cela ne m’étonnait pas tant que cela que mon totem soit issu d’une famille très particulière qui avait des dons si particuliers. Comment expliquer autrement que par le biais de la danse et de la musique, il ait pu autant toucher la race humaine en ayant un impact si fort sur elle, si ce n’est par des pouvoirs chamaniques ?

Le chaman relie le ciel et la terre

Le chaman est celui qui relie le ciel à la terre, le divin au terrestre en dégageant une énergie fulgurante qui invite le profane à devenir initié et à renaître à son moi véritable. Michael a réduit la planète Terre à une tribu et nous a fait passer à tous cette expérience initiatique en continu sur plus de quarante ans en déversant sur les ondes ou en direct cette possibilité de nous transcender par le moyen le plus traditionnel qui soit dans le mode tribal : le chant et la danse. Il nous fait revivre les histoires primordiales de notre humanité ancestrale et la réactualise sans cesse et toujours avec cette même conviction, cette foi inébranlable qui lui a permis de donner le meilleur de lui-même pour exprimer son art qui est devenu notre art. Même mort, son empreinte sur le monde se fait encore aujourd’hui ressentir et n’a jamais été aussi prégnante.

Tant d’influence, tant de vocations nées de son exemple qu’il en a marqué l’inconscient collectif. Mon imaginaire est en feu quand je pense à lui et d’entendre sa voix me donne l’impression d’être chez moi, à la maison. Michaël c’est ma maison parce que Michaël, c’est cet être mi-homme mi-dieu qui a su faire tomber les barrières intérieures de mon âme. Et je ne suis pas la seule à ressentir quelque chose d’aussi fort. Rappelons-nous l’effet qu’il produisait de son vivant sur les gens qui l’approchaient et même si d’aucuns diront que son côté obscur l’a englouti et l’a conduit à sa perte, c’est certes très vrai, son côté lumineux, chamanique, lui, est passé à la postérité en modifiant considérablement le cours de l’histoire. Rien ne sera plus pareil après son passage éclair sur Terre. Et même si cela doit en faire sourire certains, j’ose affirmer qu’il est toujours parmi nous aujourd’hui. Pas un jour ne passe sans qu’une radio, une émission de télé relatent son histoire, nous gratifient de sa musique. Il prouve ainsi qu’il n’est pas nécessaire d’exister pour être. « Stop existing and start living », chante-t-il dans « Heal the world », hymne fraternel à l’humanité.

Par sa simple présence, Michaël Jackson a pu exorciser des foules entières de leurs démons, leurs angoisses, pour y semer un germe d’espoir, de foi et d’amour. Il a distillé son art à travers des notes et des gestes qui resteront à jamais gravés dans nos mémoires. Cet homme chaman showman est à raconter au présent, dans l’ici et maintenant, parce qu’il a compris la valeur profondément religieuse de l’Homme qui cherche à retrouver en lui-même ses racines sacrées. Voilà un héros post ou transmoderne qui, tel le diamant le plus pur, diffracte la lumière pour y faire apparaître les couleurs infinies de la palette émotionnelle et spirituelle humaine. Il disait de lui-même qu’il était « l’instrument de Dieu ». Il se voyait ainsi pour expliquer ce qu’il faisait. Personne n’aurait pu dire mieux. Le Christ n’est pas mort à 33 ans mais à 50 ans. Et il est ressuscité à jamais.

Virginie Junkar

Cyprien Katsaris, un grand artiste généreux

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Cyprien Katsaris est un pianiste Classique, de renommée internationale, adepte de l’improvisation en concert. Il revient aujourd’hui, pour Rebelle(s), sur sa carrière et son parcours personnel.

Jonathan Lévy-Bencheton : bonjour comment allez-vous ?

Cyprien Katsaris : Je suis un peu enrhumé aujourd’hui. Vous savez : je reviens de république populaire de Chine car j’étais dans le jury très prestigieux d’un concours international de piano, de violon et de chant. J’ai ainsi découvert une ville étonnante près de la Sibérie qui s’appelle Harbin (d’où mon rhume !). Une ville qui a près de 10 millions d’habitants, où il fait -20/-30 degrés mais qui a ceci de particulier : pendant la seconde guerre mondiale, Staline avait autorisé des juifs soviétiques à quitter l’URSS à cause de l’avancée de ces « salopards » de Nazis, et tous ces juifs soviétiques sont allés à Harbin. Il y a deux synagogues. Et ils ont créé une grande activité culturelle, et le tout premier orchestre symphonique en Chine. Dans le jury nous avions entre autre personnalité Madame Idith Svi, de Tel Aviv, qui est la directrice de la société et du concours international de piano Arthur Rubinstein.

J-L-B : Comment avez-vous commencé le piano ?

C-K : Quand ma mère était enceinte de moi, elle avait émis le souhait d’avoir un fils qui serait chef d’orchestre. Mes parents avaient quitté Chypre et s’étaient établis au Cameroun où mon père a créé une entreprise. Il est parti de rien, c’était un self-made-man. Ils faisaient partie des très rares personnes à l’époque à avoir des 33 tours de musique classique. Donc, quand j’étais tout petit, j’écoutais déjà de la musique classique. Quand j’ai eu quatre ans, ils avaient acheté un piano. Oui, je me souviens très bien du jour où les transporteurs ont apporté le piano… Ils l’avaient placé à un endroit précis du salon. J’ai été attiré comme par un aimant et j’essayais de jouer avec un doigt. Ils m’ont tout de suite mis avec un professeur, une belle dame, grande, blonde, Mme Marie Gabrielle Louwerse, décédée il y a quelques mois. À quatre ans et demi, j’ai voulu être agent de la circulation. Ma mère se lamentait et sa meilleure copine avec qui elle écoutait des disques lui disait : « mais ne te lamente pas, tu veux que ton fils soit chef d’orchestre mais le chef d’orchestre et l’agent de police font à peu près les mêmes gestes ! ». Ensuite on est venu à Paris en 1959. En 1964, je suis entré au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris (le CNSM). Donc pour résumer mes débuts : un Grec chypriote au Cameroun Français !

J-L-B : Si je vous dis Olivier Messiaen, ça vous évoque quoi ?

C-K : C’est l’un des plus grands compositeurs de ce siècle qui, contrairement à ce qu’on pourrait croire par son nom, n’est pas juif mais catholique fervent pratiquant. C’était un très grand compositeur que j’ai eu le privilège de rencontrer très brièvement, il avait écrit des choses très gentilles à mon sujet, et il était marié avec une grande pianiste Française qui avait été son élève : Yvonne Loriod. Il se trouve qu’elle avait été la première pianiste à jouer ses compositions. Elle était professeur au CNSM quand j’étais élève là-bas. L’un des grands chefs-d’œuvre d’Olivier Messiaen est le quatuor pour la fin du temps. C’est une œuvre sublime qu’il avait composé dans un camp de concentration pendant la seconde guerre mondiale sur un piano droit.

J-L-B : Vous avez collaboré avec certains des plus grands Chefs. Pouvez-vous nous en dire plus ?

C-K : J’ai collaboré avec certains des plus grands chefs en effet. Nous avons un disque du concerto Numéro 2 de Brahms avec le Philarmonia Orchestra de Londres et Eliahu Inbal un très grand chef Israëlien, marié avec une Allemande non juive (soit dit en passant). On avait joué à Londres en 1978 une œuvre de Stravinsky qui s’appelle « Les noces » sous la direction de Leonard Bernstein, lequel a composé West Side Story. C’était un des plus grands chefs du xx e siècle, concurrent direct de Karajan. J’ai aussi collaboré avec Eugène Ormandy, un chef légendaire, pendant quarante-quatre ans à la tête de l’orchestre de Philadelphie qui était l’orchestre favori de Rakmaninov. Il a enregistré ses propres concertos pour piano et orchestre avec l’orchestre de Philadelphie, la moitié avec Ormandy et l’autre moitié avec Leopold Stokowski qui était son prédécesseur. Le fameux film fantasia de Walt Disney, c’était l’orchestre de Philadelphie avec Leopold Stokowski. J’ai eu le grand privilège de collaborer avec Ormandy sur un disque consacré à Liszt.

J-L-B : En parlant de Liszt, pouvez-vous nous parler de l’improvisation ?

C-K : J’ai une théorie, c’est ce que je dis au public quand je m’adresse à lui pour improviser. Encore à Londres, récemment, au début de mon récital. J’ai dit : l’improvisation est une tradition perdue chez nous, les pianistes classiques ou dit « Classiques ». Le premier grand improvisateur c’était Jean-Sébastien Bach et tous les grands compositeurs, Mozart, étaient de grands improvisateurs. Quand Mozart jouait un concerto pour piano par exemple qu’il venait d’écrire. Au cours d’un mouvement un peu avant la fin, le pianiste, le soliste, joue tout seul, c’est une cadence. Mozart improvisait ses cadences. Beethoven était un grand improvisateur et après il y a eu Chopin bien évidemment et Liszt qui était un immense improvisateur. Liszt avait arrangé pour piano les neuf Symphonies de Beethoven. J’essaye de ressusciter cette tradition car actuellement seuls les organistes et les pianistes de Jazz improvisent.

J-L-B : C’est-ce qu’on appelle des transcriptions ?

C-K : C’est tout simplement un arrangement d’une œuvre orchestrale ou d’une œuvre écrite pour chant et piano, d’un quatuor ou d’un trio. C’est donc un arrangement pour piano à deux mains ou pour piano à quatre mains. Alors les neuf Symphonies de Beethoven ont été transcrites par Liszt pour deux mains. Ce que j’avais fait dans les années 1980 quand je les avais enregistrées, c’était de comparer la transcription de Liszt avec l’originale pour orchestre de Beethoven et j’ai voulu comprendre comment Liszt avait pu effectuer ce travail absolument phénoménal. Et puis il m’a semblé que çà et là il manquait peut-être certaines choses que j’ai voulu améliorer. Ce n’était pas dans un esprit de faire mieux que Liszt, mais de me rapprocher plus de l’originale de Beethoven. Liszt avait effectué aussi des paraphrases ou des réminiscences sur des thèmes d’Opéra. La transcription est un arrangement à peu près fidèle d’une œuvre qui peut avoir par moments une petite cadence, mais la paraphrase, c’est prendre des thèmes d’Opéra par exemple et de composer un nouveau morceau virtuose qui ne suit pas exactement l’ordre de l’Opéra. C’est un peu comme une variation, comme une dissertation : on développe. C’est donc une improvisation qui est écrite et qui est élaborée.

J-L-B : Vous avez un projet autour de la musique du film « Zorba le Grec » ?

C-K : En effet, on sort ces jours-ci un disque nommé « Grande Fantaisie sur Zorba » qui regroupe des improvisations sur des chansons de Theodorakis. Voilà un exemple de paraphrase ! On peut aussi l’appeler fantaisie. Je pensais aux Rhapsodies de Liszt qui avait pris des thèmes populaires Hongrois et Tziganes, et a composé plusieurs Rhapsodies Hongroises dont la plus célèbre a été reprise dans les dessins animés « Tom et Jerry » ou « Bugs Bunny ».

J-L-B : en 1997, vous avez été élu Artiste de l’Unesco pour la paix. Pourriez-vous nous dire ce que cela signifie ?

C-K : Je vous rappelle que je suis originaire de Chypre. La république de Chypre qui est membre à part entière de l’Union Européenne, dont la capitale, Nicosie, est la seule capitale au monde divisée (puisque Berlin a été réunifiée). Ceci suite à une invasion de la Turquie en 1974, les Turcs contrôlent 38 % du territoire Nord. Ils ont créé un état qui n’est reconnu par aucun pays au monde sauf la Turquie, le seul état légitime étant la république de Chypre. Donc ma famille fait partie des réfugiés. J’ai des amis turcs bien évidemment. On fait même des concerts pour la paix avec des collègues Turcs. J’ai été invité en décembre dernier à faire un premier récital à Ankara. Je l’ai fait gratuitement pour donner l’exemple car j’ai beaucoup de fans là-bas bizarrement. Et là, je reçois de nombreuses invitations pour des festivals, des Master-class, enfin on verra bien… Donc en tant qu’Artiste de l’Unesco pour la paix, j’aimerais aussi aller en Corée du Nord, mais tout le monde me dit qu’il ne faut pas y aller. Moi je suis pour le dialogue, pour la communication. Vous savez comme le dit L. Ron Hubbard, le fondateur de la scientologie, « l’art c’est la communication ». À travers la musique, le sport, autre chose que de la diplomatie et de la politique, on peut faire des choses importantes, vous savez ! Je considère qu’un artiste en général et un musicien en particulier, a un rôle dans la société au même titre qu’un médecin va injecter un produit dans l’organisme pour le soulager. Pendant les quelques instants d’un concert, que ce soit de la musique pop, de la musique classique ou autre, si on arrive à faire oublier au public ses soucis quotidiens, alors on a réussi quelque chose d’important pour la société. Nous vivons dans un monde où il y a beaucoup de folie, Jonathan, il ne faut pas oublier ça ! Et si un homme politique appuie sur le bouton nucléaire c’est embêtant ! Donc le rôle des artistes est primordial pour calmer un peu le jeu à travers notre art. Vous savez quand Hitler a ordonné ce qu’il appelait « la solution finale », l’un de ses bras droits lui a dit : « mais que va dire l’opinion publique internationale ? ». Il a eu cette réponse terrible, il a dit : « souvenez-vous de ce qui s’est passé en 1915 en Turquie avec les Arméniens », le 1er Génocide du xx e siècle, 1 600 000 Arméniens exterminés et quelques centaines de milliers de Grecs. À l’époque personne n’a rien dit, l’opinion publique mondiale n’a pas bougé, il ne s’est rien passé. Et Hitler l’a pris en exemple pour faire ce qu’il a fait. Donc il y a beaucoup de folie qui circule et c’est la raison pour laquelle j’ai étudié la scientologie. En effet, selon moi, la scientologie a une mission, un but qui est d’éradiquer la barbarie, de faire en sorte que la terre ait enfin une civilisation saine d’esprit et qu’il n’y ait plus de barbarie, en respectant bien évidemment les différences et les croyances des uns et des autres.

J-L-B : pour finir, nous allons parler de votre label Piano 21…

C-K : Quand le marché a commencé à baisser, certains artistes ont créé leur label. Pas dans un but financier. Personnellement j’ai perdu énormément d’argent. J’utilisais l’argent des cachets de mes concerts… Mais ça ne fait rien je le savais à l’avance. Le but c’était de continuer à enregistrer car je considère que mes enregistrements sont un don à l’humanité, comme pour vous qui êtes compositeur de musique pop ! Car ça reste après votre vie, donc c’est très important, c’est ma vie. On a maintenant quelques quarante productions sur piano 21. Tous mes enregistrements sont en digital désormais distribués par Believe (qui est un agrégateur). Nous sommes sur toutes les plateformes spotify, deezer… Nous sortons un disque en février : des transcriptions que j’ai enregistrées de Karol A. Penson, un juif polonais, grand scientifique. Il a soixante-dix ans aujourd’hui. Il était professeur à Jussieu de physique Théorique. Il a reçu un grand prix en Allemagne.

Entretien exclusif de Jonathan Lévy-Bencheton

« J’ai rêvé des histoires aux couleurs de musique »

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Copyright Pascal Therme – Portrait de Martine-Gabrielle Konorski

Martine-Gabrielle Konorski nous confie « J’ai rêvé des histoires aux couleurs de musique »

Tu viens de créer le spectacle de poésie et musique, ACCORDS, représenté en janvier au théâtre Les Déchargeurs, à Paris. Qu’est-ce qui t’a conduit à cette création ?

Différents mouvements d’ordre professionnel, personnel et créatif, m’ont amenée directement et indirectement à créer le spectacle « ACCORDS ». En effet, alors que j’étais en pleine activité, comme Directeur de la communication, j’ai été, tout d’un coup, arrêtée par un accident de santé. Mon corps m’a dit stop ! C’est alors que, naturellement, l’écriture poétique que j’avais dû mettre un peu de côté pour m’occuper de mes deux jeunes enfants et de mes intenses activités professionnelles, est revenue au premier plan. J’ai donc pu reprendre la publication de poésie, notamment avec deux recueils récents 1 . Et puis j’ai souhaité approfondir ce travail d’écriture en élargissant sa portée. C’est pourquoi j’ai réalisé « ACCORDS ». J’ai imaginé un dialogue harmonique entre ma poésie et la musique du compositeur espagnol Federico MOMPOU. J’ai « rêvé des histoires aux couleurs de musique ». En effet, pour moi, la dimension sonore de la poésie est essentielle, elle est même à l’origine de son existence. J’ai donc mené une recherche d’accords entre poésie et musique, qui permettent la mise en résonance, la correspondance pour tracer l’itinéraire d’un voyage entre deux univers : celui d’une poète du xxi e siècle et celui d’un compositeur majeur du xx e siècle. Dans « ACCORDS », les mots sont enveloppés dans la musique. Musique des paroles et poésie du clavier, retenue et éclats. Une liberté furieuse de paroles et de sons. Avec « ACCORDS », j’ai aussi voulu jeter des passerelles entre les sons et les silences, entre les vivants et les morts, entre mon travail et celui de la comédienne et de la pianiste, entre les cultures (de la France et de l’Espagne), et finalement entre les interprètes et les spectateurs. Enfin, partager la poésie le plus largement possible est pour moi essentiel. C’est ce que j’ai souhaité faire sur la scène du théâtre Les Déchargeurs, un lieu symbolique de la poésie depuis près de 50 ans.

Ton parcours est assez atypique ! Quelles en ont été les étapes marquantes ?

L’étude a toujours occupé une place importante dans ma vie et dans mon éducation. J’ai adoré étudier. Pendant l’enfance, la musique, le piano, ont occupé une grande place et mes professeurs m’avaient alors engagée dans un cursus professionnel. J’ai choisi une autre voie, car le journalisme, l’enseignement, le droit m’attiraient. La période étudiante est un de mes meilleurs souvenirs. J’ai commencé par étudier l’anglais. Et puis comme cela ne me suffisait pas, je me suis lancée dans une double formation, à l’université de Nanterre. La découverte du droit, notamment du droit public m’a passionnée, et une fois la Maîtrise en poche, j’ai souhaité compléter par une préparation à l’ENA à la Sorbonne, pour ensuite intégrer Sciences-Po. Paris, dans la section Service public. Dans le cadre de ces études, j’ai alors fait des stages et j’ai commencé à travailler dans la communication, un peu par hasard, tout en continuant à étudier, puisque l’on m’a assez vite proposé des postes dans ce domaine que j’ai découvert et aimé. Ainsi, j’ai débuté au Service d’Information du Premier Ministre, puis au Cabinet du Ministre de la Recherche, et je suis restée au Ministère pendant plusieurs années. Après le drame de la mort accidentelle de mon jeune frère, j’ai renoncé à préparer l’ENA. J’ai eu envie de découvrir le monde de l’entreprise. C’est alors que s’est ouverte une partie de ma carrière dans les grandes entreprises, en France, puis aux États-Unis. J’ai travaillé, pendant 15 ans, dans des agences de communication américaines. Mon dernier poste a été dans une entreprise d’origine italienne, ce qui me plaisait car l’italien est une de mes langues préférées. Tout au long de ces 30 années, j’ai beaucoup voyagé et toujours énormément travaillé, beaucoup trop d’ailleurs… ce qui a en grande partie causé mon récent accident de santé.

Comment fait-on pour être mère de famille, « business woman », poète et musicienne ?

Aujourd’hui je ne saute plus d’avions en trains, de salles d’attente en hôtels, ni de séminaires en congrès… comme le font encore beaucoup de mes amis. Lorsque l’on est entraîné dans ce mouvement infernal, on ne se pose pas de questions. On avance, du moins c’est ce que l’on croit ! Ne pas s’impliquer pleinement est difficile, et il est difficile de maîtriser la limite au-delà de laquelle on court des risques réels. C’est le lot des femmes – et des hommes – qui tentent de mener tout de front : une carrière et une vie de famille. Dans mon cas, la poésie et la musique ont toujours fait partie de ma vie et ne m’ont jamais quittée. Je pratique le piano depuis plus de 50 ans et écrire a toujours été une activité naturelle, comme respirer, manger, dormir… Je crois même que cela m’a été vital pour survivre dans l’univers de l’entreprise. En effet, écrire de la poésie ne nécessite pour moi aucune condition particulière. J’écris n’importe où, à n’importe quel moment, j’ai toujours avec moi de petits carnets sur lesquels je couche mes pensées, mes émotions, mes souvenirs… Tout est question d’inspiration, d’écoute du va-et-vient entre le monde intérieur et l’extérieur. Heureusement, l’imaginaire est sans limites, sans frontières, sans temps, sans espace. Pour ce qui concerne la pratique du piano, cela a été plus difficile à concilier avec les déplacements et la charge de travail, car elle nécessite un entraînement quotidien… et un clavier ! Je l’ai donc un peu sacrifiée, avant de la reprendre régulièrement après mon accident de santé. Entre-temps, je m’étais lancée dans le chant, que je poursuis toujours, car je pouvais emporter mes partitions avec moi et travailler presque n’importe où.

Quelle est la place de la poésie pour toi aujourd’hui ?

J’ai pu mesurer, depuis mon accident de santé, combien mon corps se laisse de nouveau traverser par ce qui est essentiel dans ma vie, la poésie et la musique. Je crois que quand on a été habitué, depuis l’enfance, à vivre avec son instrument, on ne peut plus vivre sans. D’ailleurs je vais te faire une confidence : depuis des années, je dors à côté de mon piano ! Quant à l’écriture, lorsqu’elle s’impose à vous, elle ne vous lâche plus ! Je dis souvent que « danser avec les mots », en équilibre sur un fil, me plaît plus que tout. Entre la densité de la parole et l’intensité de la musique, dans une pulsation qui frôle parfois la syncope, c’est la complexité du monde et de l’être que je tente d’exprimer. Et c’est ce que j’ai souhaité faire en créant ACCORDS, à partir de « Je te vois pâle… au loin » et de « Une lumière s’accorde », en résonance avec la musique de Federico MOMPOU. C’est par l’imaginaire de la poésie que la parole humaine peut advenir. Pour moi, c’est le vertige et l’incandescence qui transforment les mots en lumière et en musique. À travers la recherche des mots et de leurs sonorités, je poursuis aussi la recherche du sens. La grande poète russe Marina TSVETAIEVA disait que : « le poète n’a pas d’autre voie d’accès à une conception de la vie que le mot… un son donné qui correspond à un sens donné. Tout en cherchant le mot, le poète cherche le sens ». Et je crois, plus que jamais, face à la dureté des rapports humains, à la violence des conflits qui déstabilisent le corps social, à l’irruption des technologies dans tous les domaines de nos vies, la perte de sens qui nous menace, que la poésie peut sauver le monde. Écrire de la poésie, c’est aussi résister à l’oubli, à l’ignorance, à la médiocrité, à l’érosion de la culture… Comme l’a dit Jacques COPEAU dans un appel qui orne la façade du théâtre Les Déchargeurs où sera présenté mon spectacle, « dans un monde d’insignifiance, de bassesse, de cabotinage et de spéculation, ne vous contentez pas de votre mécontentement ». Je voudrais ajouter que l’amour de mes parents, de mon mari, de mes enfants et de ma famille, sont pour moi le « primum novens » de tout. J’ai la chance de vivre dans cette dimension qui construit les êtres pour la vie.

Le silence et le son sont très présents dans l’écriture de « ACCORDS ». Est-ce délibéré ?

La puissance des mots est immense. La parole poétique est pour moi dans cette condensation qui conduit à un travail sur le son. Donner à entendre la parole poétique, c’est aussi revenir sur la trace des voix qui m’accompagnent. J’ai imaginé « ACCORDS » comme une déambulation entre ma poésie, qui se tisse entre le silence et le son, et la musique de Federico MOMPOU, la célèbre « Musica Callada », qui se tait. Je l’ai choisie précisément parce que c’est une musique qui se rapproche toujours plus du silence. Vladimir JANKELEVITCH a d’ailleurs écrit à son propos : « ce que veut Mompou, à la recherche de la « soledad sonora », c’est d’atteindre le point inatteignable où la musique est devenue la voix même du silence, où le silence lui-même s’est fait musique ». C’est ce silence habité qui offre le motif principal du spectacle. MALLARMÉ disait que c’était « à la poésie d’écrire le silence ». À la recherche de la matière sonore originelle, c’est de cette vibration du silence que vient la force de l’accord entre la parole poétique et la musique. C’est ce que j’ai voulu pour « ACCORDS ».

Vous êtes quatre femmes impliquées dans ce spectacle, est-ce un hasard ?

J’ai dit plus haut que la famille est pour moi essentielle. Il en va de même de l’amitié. La force des rencontres humaines permet de nouer l’Être à l’Autre. La poésie, la musique permettent cela, de manière intime, profonde, dans l’authenticité. Il était donc important pour moi que le dialogue entre mes textes et la musique se fasse dans une proximité de sensibilité entre les talents des interprètes, mais aussi dans les relations humaines, puisque tout dans le spectacle est histoire d’harmonies. Alors pourquoi quatre femmes ? Dans « ACCORDS », l’adresse à l’Autre, l’adresse d’une fille à sa mère disparue, d’une sœur à son frère perdu, d’une femme à un homme, à des hommes, ont naturellement conduit à ce que mes textes soient incarnés par une comédienne. C’est pourquoi j’ai « jeté mon dévolu » sur Maud RAYER, qui entretient un rapport charnel avec les textes ; elle respire aux mouvements des mots avec tendresse, sensualité… ou fureur. C’est cela que je recherchais. Elle a travaillé avec les plus grands metteurs en scène, au théâtre, au cinéma, à la télévision, et pendant des années, elle a été la voix de la poésie sur France Culture. Pour la musique, travailler avec Marie-Pierre BRUN était une évidence. C’est une pianiste douée d’une sûreté musicale, d’une sensibilité et d’une générosité sonore rares. Elle donne à entendre les images poétiques de manière incomparable. Puis est venu le temps du travail sur la mise en espace. Là encore, c’est naturellement que je me suis tournée vers la metteur en scène Coralie PRADET. Son expérience de la scène et du chant m’intéressait ainsi que la qualité de son travail, son écoute, sa sensibilité au nécessaire dépouillement que requiert mon spectacle, pour ce voyage dans l’espace et le temps, au service de la poésie, entre cri et pudeur. « ACCORDS » s’est donc nourri de l’échange qui s’est construit entre nous quatre, au fil de longs mois de travail. Travailler avec des femmes de talent, permettait la recréation d’un univers de confiance, d’affinité, de complicité, qui avait été celui de mon enfance, à travers l’amitié avec des filles, puis des femmes. Je crois que dans l’écriture on ne se départit jamais de la dimension de l’enfance. C’est un cadeau. « ACCORDS » se situe dans le saisissement en tous sens, d’un rythme de l’existence. Profondeur et abîme du monde intérieur, se laisser toucher par les paroles et les sons. Quatre femmes rendent cela possible, dans une affectueuse conjonction avec la musique d’un homme, le seul, le grand compositeur Federico MOMPOU.

Comment vois-tu la suite ?

La transversalité entre les disciplines artistiques (poésie, piano, théâtre) a toujours été importante pour moi, de même que le croisement des cultures. Les faire dialoguer et les mettre en résonance est une des possibilités qu’offre la poésie. Hors temps, hors espace, cette création tente de donner vie à ce qui peut résonner dans le cœur de chacun. J’ai donc le projet, après la création du spectacle à Paris, d’élargir sa diffusion en banlieue, en province, en Espagne, pays de Federico MOMPOU, et en direction de pays francophones. Partager encore plus largement « ces histoires aux couleurs de musique » que j’ai imaginées, c’est ce que je souhaite faire, pour aller à la rencontre de nouveaux publics, pour que vive la poésie ! Ces projets devraient être facilités par la collaboration qui s’est développée avec les différents soutiens et partenaires : l’Ambassade d’Espagne, le « World Poetry Movement », les revues littéraires « Terres de femmes » et « Les Carnets d’Eucharis », ainsi que la librairie « La Petite Lumière ». La récente labellisation de « ACCORDS » par le « Printemps des Poètes » constituera, dans cette perspective, un atout supplémentaire.

Interview exclusive de Jonathan Lévy-Bencheton

1. « Je te vois pâle… au loin » en 2014 et « Une lumière s’accorde » en 2016, aux Éditions Le Nouvel Athanor

Dites-nous, Mannick, la rebelle ?

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Bonjour Mannick, je suis heureux de faire votre connaissance. Danny-Marc m’a beaucoup parlé de vous et j’ai écouté vos chansons. Si je comprends bien vous avez commencé votre carrière avec le groupe « Les Collégiennes » ? Racontez-nous.

Oui tout à fait, on a commencé par chanter ensemble pour le plaisir, tous les jeudis, à la maison. Puis nous avons été sollicitées pour faire des spectacles cela a duré à peu près six ans et puis les Collégiennes ont grandi et se sont mariées. Le groupe s’est dissout. C’était la fin d’une super aventure.

Que chantiez-vous ?

Au départ, on faisait des reprises de Petula Clark, Marie Laforêt, de Jean Ferrat… et deux d’entre nous se sont mises à écrire des chansons.

J’ai vu que vous aviez été jusqu’au Canada avec Les Collégiennes ?

Oui, au Québec exactement. On a fait trois allers-retours sur le paquebot France à cette occasion vers la fin des années soixante… Mais il y a eu d’autres tournées, en Italie, en Turquie, en Suisse etc…

Qu’est ce qui a lancé votre groupe ?

Ce qui l’a lancé ? Un radio crochet à Angers sur une place de la Ville. Nous étions toutes Angevines. Le groupe a commencé en 1961. Au début on a pataugé. Il y a des filles qui sont rentrées, d’autres qui sont sorties. Et on est resté à quatre pour finir.

Combien de temps cela a-t-il duré au total ?

Huit ans. Ensuite j’ai arrêté pendant un an et demi et comme j’avais le Virus, je me suis beaucoup ennuyée… alors j’ai repris du service, d’abord avec le groupe Crëche puis (et en même temps) parfois avec Jo Akepsimas, ou…seule avec un musicien puis 2 puis 4…

Le virus de la musique ?

Plutôt le virus de la chanson ! Même si je compose, en effet, je n’ai pas un parcours très académique. J’invente la musique mais je ne sais pas l’écrire. Je suis auteur avant tout. Quand on n’a pas un parcours solide musicalement, on développe soi-même des chemins de traverse, une école de musique buissonnière en quelque sorte. Il y a des gens qui ont naturellement et davantage le sens de l’harmonie que d’autres. Moi j’ai une bonne oreille, c’est ce qui m’a aidée.

Et le sens de la scène ?

C’est venu en cours de route. L’envie était là, on était un peu gauche au début et on a commencé à dire quelques mots, à se tenir mieux, à bouger, à présenter les chansons. On ne devient pas professionnel tout de suite, on apprend parfois sur le tas, devant le public… Je suis autodidacte complètement avec les avantages et les inconvénients ou les limites. Ça prend sans doute plus de temps mais à l’époque il n’y avait pas d’école pour cela. En solo ça a été un gros succès, tout de suite, avec Paroles de femme disque d’or en 1977. Au même moment, certains de mes amis qui étaient plus investis dans le chant rythmé, d’inspiration Catho, me demandaient de chanter dans leurs disques : Gaëtan de Courrèges, Jo Akepsimas… Pour moi, c’était l’occasion de chanter encore et encore. J’étais partie prenante, certes, mais ma carrière cela reste avant tout ma route dans la chanson Française. Ensuite il y a eu les chansons pour enfants, j’ai commencé à écrire quand les miens étaient petits. Tout ça s’est fait en même temps. En somme, j’avais plein de casquettes.

Vous avez beaucoup tourné avec le groupe Crèche ?

Oui mais pas énormément en dehors de la France, un peu en Belgique !

Vous avez fait l’Olympia quand même !

Deux fois avec le Crèche. Et je l’ai fait aussi toute seule en 1983.

Pour en revenir au groupe Crèche, en dehors des chansons plus personnelles, il y avait une dimension humoristique…

Oui un type de chanson humaniste, plus ou moins engagée en première partie où on s’accompagnait les uns les autres, et puis on faisait un peu les fous en seconde partie, ce qui a été notre image de marque. Une première partie relativement sérieuse, chacun chantant quatre, cinq chansons en s’accompagnant et, en deuxième partie : du folklore, des chansons drôles. On se déguisait, c’était du grand n’importe quoi mais qu’est ce qu’on s’amusait et le public aussi ! C’était formidable ! On ne peut faire cela qu’en groupe !!!

Revenons à votre carrière solo…Votre parcours est atypique vous semblez avoir cultivé une certaine distance à l’égard du show-business.

Pour ça on m’a bien aidée ! J’ai toujours été classée, soit féministe, soit plus tard comme catho. J’avais fait quelques récitals avec Jo Akepsimas, mais l’événement auquel j’ai participé un peu malgré moi (et que j’ai beaucoup regretté) c’est lors de la venue du Pape Jean-Paul II au Bourget. Jo Akepsimas avait été désigné comme animateur pour la messe en plein air et, comme j’étais « soliste souvent dans ses disques, il m’a demandé d’y être. Je n’aurais pas dû. Cela m’a joué des tours, c’était très médiatisé. Du coup, j’ai été cataloguée dans le domaine religieux. Je n’avais pas osé dire non à l’époque mais ce n’était pas mon choix, pas ma conviction de participer à ce type de « grand-messe ». Au-delà de tout ce que je vous dis, ce qui a le plus dérangé chez moi, dès le départ, c’est une parole féministe engagée (Paroles de femme, La chance d’être une femme, Je suis Ève : titres de mes 3 premiers albums) mais dans chacun d’eux, il y avait des chansons d’amour, des chansons sur la maternité, des sujets divers. On m’a enfermée et réduite à cet engagement que j’assume mais qui n’est pas restrictif. Pour faire bonne mesure il faut dire que c’est aussi ce qui a fait mon succès dès le début auprès du public : le plus important pour moi ! Les Cathos n’aimaient pas trop, et dans le show-biz, ça ne passait pas car c’était des chansons à thèmes. Quand on veut tuer son chien, on dit qu’il a la gale. Et c’est sans doute pour cela que l’on m’a écartée des médias. Ce sont des arguments qui m’ont été donnés. Sur France Inter, (il y a longtemps) j’avais participé à un concours avec une chanson qui s’appelait L’enfant soleil. Durant plusieurs semaines la chanson a été la première… Elle parle d’un enfant différent, trisomique. Au final, j’ai gagné le concours. À la clef, il devait y avoir une programmation mais elle n’a jamais eu lieu. Je pense que les radios en général rejettent ce type de langage dans une chanson. C’est « à thème »…comme je l’ai entendu dire. Pour moi dans la tradition de la chanson française, c’est une chose à laquelle je tiens : dire ce que l’on pense ou ce que l’on a sur le cœur en musique !

Vous considérez-vous comme une rebelle ?

Oui ça me convient très bien ! Ceci étant, on me dit souvent : « pourquoi tu ne veux pas passer à la télé ou à la radio ? ». Je n’y suis pour rien moi ! (ndlr rire). Les compromissions ? J’en ai refusé pas mal mais je n’ai pas été pour autant en guerre avec les médias. J’ai fait quelques émissions de l’après-midi assez sympathiques (télé). Les personnes qui me choisissaient avaient des coups de cœur pour mes chansons. Jacques Martin, entre autres, m’a programmée à plusieurs reprises. Une fois, j’ai chanté La chance d’être femme, et j’ai failli ne pas passer car au dernier moment : la responsable du plateau s’est offusquée en disant : « qu’est ce que c’est que cette chanson ? Qu’est ce que c’est que cette femme ? ». Le côté féministe de la chanson la dérangeait. Heureusement, dans l’émission, il y avait Mouloudji … et il a dit : « si vous ne la passez pas je ne chante pas ». C’est d’ailleurs lui qui a produit mes trois premiers albums avec la maison de disques AZ.

Quel a été le rôle de votre maison de disques ?

AZ, c’était Europe 1. Et pour autant je n’ai pas été programmée sur cette radio ! Je n’étais pas dans le ton. Fort heureusement, ça ne m’a pas empêchée de remplir des salles et de vendre des disques.

Par ailleurs, vous avez fait des disques pour les enfants. Comment cela est-il venu ?

J’avais des enfants en bas âge et un ami m’a dit « pourquoi tu n’écrirais pas des chansons pour enfants ? ». Un défi que j’ai relevé ! J’ai commencé en m’amusant. C’était assez spontané. J’écrivais les textes, quelques musiques (Pétrouchka par exemple) mais c’est Jo Akepsimas par la suite qui a mis en musique « nos » chansons pour enfants. Il en a enregistré beaucoup lui aussi. On se partageait le boulot de cette manière. On a écrit des centaines de chansons ensemble. Petite Chaussette, Le chien roux, La mousse au chocolat, Baboun et j’en passe ! Il a aussi mis en musique pas mal de mes chansons pour adultes et surtout les a orchestrées le plus souvent.

Pour finir, Mannick… un mot sur votre actualité ?

Je viens d’enregistrer En Duo avec Marie-Louise Valentin et avons commencé à faire des spectacles ensemble. Une nouvelle page à écrire en plus de nos carrières respectives. Nous sommes à Limoges et à Saint-Étienne prochainement. Merci Mannick et bonne route à vous, en chansons bien sûr !

Interview exclusif de Jonathan Lévy-Bencheton – Mars 2017

La Couleur de l’argent

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La couleur de l’argent Martin Scorsese, 1986, Touchstone Pictures

L’histoire commence dans une salle de billard de Chicago où l’ancien grand joueur devenu représentant en alcools « Fast » Eddie Felson, alias Paul Newman, flashe sur un prodige immature qui lui rappelle ses propres années de gloire ; il y a bien longtemps. Vingt-cinq ans après les péripéties de l’Arnaqueur « The Hustler », remarquable film de Robert Rossen avec le même personnage déjà interprété par Newman, un « Fast » Eddie régénéré reprend du service en décidant de former le jeunot Vincent « Vince » Lauria à l’arnaque au billard. Manipulateur et retors, il arrive aisément à convaincre Vince de devenir son élève et de laisser tomber son boulot de vendeur de jouets dans un supermarché. On peut comprendre…

Voici donc partis sur la route pour six semaines Eddie Felson-Paul Newman et Vince Lauria-Tom Cruise, accompagnés de Carmen-Mary Elizabeth Mastrantonio, la petite amie de Vince. Eddie dit à Carmen : « Tu es le repos du guerrier ; je suis le prof d’arnaque ». La Cadillac blanche est le quatrième personnage. C’est, dans l’imaginaire américain, la « Rolls », la voiture du mec arrivé ; celui qui boit du whisky pur malt et sait en parler, a les tempes grises et le costard trois-pièces de bon faiseur. La « Caddy » dans laquelle « Fast » Eddie trimballait jusque-là ses caisses de liqueur haut de gamme d’un bar à l’autre devient alors le vrai home-sweet-home du trio en vadrouille vers Atlantic City, terme programmé de leur périple.

Ils commencent par écumer les salles sordides où se rassemblent des mecs louches dont on comprend rapidement qu’il vaut mieux savoir courir quand on les fréquente. Ils s’attaquent ensuite à de plus prestigieuses, en l’occurrence simplement peuplées de joueurs honnêtes – on appellerait cela des braves types dans notre jargon – des pères de famille (il n’y a pas de mères de famille, ni beaucoup de femmes) reconnaissant le beau jeu, rendant hommage à meilleur qu’eux et se faisant plumer sans avoir rien à y redire.

Peut-on exister sans fric ? Comment le peut-on, en plus, dans ce pays où on lui voue un culte comme nulle part ailleurs : l’Amérique ? Le Graal là-bas, c’est le dollar. Le plus grand succès de la presse magazine, c’est Fortune. La meilleure vente de l’année, c’est le numéro spécial de Forbes, où sont répertoriés et classés les nababs les plus riches du monde. Ce film, « la Couleur de l’argent », se fout de l’argent comme d’une guigne. L’argent qui passe de main en main, dont on voit la couleur et qu’on peut palper à l’instar des personnages du film, dont on sent la matière au creux de la paume, dont on entend le froissement entre les doigts lorsque les billets sont posés sur le bord du billard ; sur la bande de bois sombre qui encadre et surplombe de quelques centimètres le tapis de feutre vert.

Eddie et Vince poursuivent une quête. Pas la richesse. De fait, ils sont sans arrêt à se lancer des enveloppes pleines de billets à la figure, lors de leurs accès de fureur l’un envers l’autre – l’apprentissage est difficile pour le professeur autant que pour l’élève – montrant bien par là que l’argent n’est pas le moteur de l’action ; d’autant plus qu’ils se donnent bien du mal pour le gagner, cet argent qu’ensuite ils se jettent, pleins de rage et de mépris. Leur motivation, ce n’est pas non plus la gloire ou même la notoriété ; ils restent bien modestes dans ces villes tristes et miteuses avec leurs académies de billard hantées par de pauvres types à la ramasse, sapés comme l’as de pique. Galerie de portraits pathétiques d’une Amérique urbaine parsemée de loquedus, se réchauffant aux braseros brûlant dans des bidons troués aux coins des rues. Ce n’est pas James Bond au Casino Royale.

Nos héros ne sont même pas intéressés par la victoire, du moins telle qu’on l’entend généralement. Vince doit passer par une étape de débourrage ; il est un pur-sang ruant dans les barrières. Mais Eddie ne lui apprend pas à gagner ; ça, Vince sait faire ; il lui apprend à perdre. Vince doit apprendre à perdre pour ferrer les gogos. Et gagner ensuite, quand les enjeux ont monté suffisamment pour ratisser le bon, voire le très bon joueur qui n’a pas vu venir le samouraï, qui l’a confondu avec un paysan ou un bouffon quelconque.

Qu’est-ce donc qui les fait avancer, ces deux là ? En vérité, leur acmé existentielle, c’est la perfection. Ce sont des rônins, des samouraïs sans maître. Des Musashi* recherchant en permanence le geste parfait, le coup à trois bandes qui amènera la boule dans le trou aimantant l’esprit. Le corollaire de la perfection, c’est le pouvoir. La domination. La jouissance venant du secret empire sur l’autre joueur, celui se croyant fort mais n’étant qu’une proie inconsciente. La victime découvrira trop tard, stupéfaite, que la silhouette falote de l’autre côté de la table est de l’acier tranchant.

Contrairement à ce qu’on lit ici ou là à propos de « la Couleur de l’argent », le film n’est pas la relation d’une transmission. Car « Fast » Eddie ne parvient pas à enseigner à Vince qu’au grand tournoi d’Atlantic City, on ne filoute pas, on ne filoute plus. Qu’il s’agit d’un tournoi, qu’il s’agit d’Honneur. Que la droiture y est donc de mise. Vince a péniblement appris à perdre pour mieux gagner et continue à ânonner sa leçon. Croyant rendre hommage à son maître, perdant volontairement contre lui à une encablure de la finale pour un paquet de pognon, il ne fait qu’humilier Eddie. Ce dernier abandonne ensuite le tournoi, ne voulant pas cautionner une faute de goût, une trahison de l’esprit. On ne reproduit pas au Grand Tournoi ce qu’on s’est contraint à « réussir » dans des salles miteuses. La transmission est ratée. L’éducation à refaire. Le savoir-faire ne peut se substituer au savoir-être.

Pour Vince – il ne comprend rien ; comment comprendre ? – l’humiliation inconsciente de son aîné est la marque d’une transmission réussie. L’élève a dépassé le maître ! Il est maintenant prêt pour tous les exploits, tous les meurtres. Sur son constat d’échec et toute honte bue, Eddie vit quant à lui une renaissance. Il se retrouve tel qu’en ses jeunes années et repart pour un tour dans le délire du jeu. L’image finale du film est un arrêt sur image. Celle d’Eddie cognant dans les boules, extatique et ressuscité.

Face à Paul Newman et en dépit d’un sourire « Gibbs » exaspérant, Tom Cruise tient la route. S’il n’est pas écrasé par la classe magnétique sidérante de Newman, c’est qu’il doit bien y avoir un peu de talent là-dedans, sous le brushing très 80’s du bébé américain élevé aux corn-flakes et au lait enrichi. Finalement, il doit falloir être bon pour être aussi pénible. Mary Elizabeth Mastrantonio femme de tête à la ville et à l’écran le montre brillamment pour une de ses premières apparitions marquantes, en Carmen amante-mère sexy et dominatrice susurrant à l’oreille de Vince-Tom Cruise : « Vincent, you win one more game… you’re gonna be humping your fist for a long time ». A noter l’apparition en jeune fripouille redoutable (« hustler ») du déjà formidable acteur Forest Whitaker. C’est bien le grand cinéma américain : seconds rôles parfaits en personnages hantant les salles glauques. Bref un casting impeccable.

La Couleur de l’argent n’est peut-être pas le tout meilleur de Scorsese qui n’a pas tourné que des chefs-d’oeuvre (tout n’est pas dans sa filmographie de la même eau que Taxi Driver ou Raging Bull), mais c’est un très bon film. Malgré une médiocre bande son originale rassemblant des tubes (justement) oubliés des années 80, le film est vu avec plaisir. Le scénario est solide. Scorsese cadre en virtuose des plans époustouflants. Il vous fera apprécier le billard estampillé U.S. même si vous ne connaissiez rien et ne comprendrez jamais quoi que ce soit à ce jeu étrange qu’est le « nine-ball ». Comprendre n’a en l’espèce aucune importance.

Eric Desordre

*Musashi Miyamoto : le D’Artagnan, le Lagardère japonais. Personnage réel du dix-septième siècle, escrimeur quasi-divin, il tua en duel des dizaines d’adversaires avant de devenir un philosophe zen de la guerre dont les traités font encore référence aujourd’hui.