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Demain, c’est aujourd’hui

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Film de Mélanie Laurent et Cyril Dion – France 2 cinéma / Mars films

Enfin un film qui nous change des docus neurasthéniques et catastrophistes de Thema sur Arte.

Demain, film de Cyril Dion et Mélanie Laurent, sorti en 2015, a reçu de nombreuses récompenses dont le César du meilleur documentaire. Cela en fait-il un bon film ? Si vous faites partie de ceux qui ne l’ont pas encore vu sans pour autant avoir choisi de l’éviter, cet article est pour vous. Vous me direz, à 1 million de spectateurs en salle, c’est un peu voler au secours de la victoire.

C’est vrai. Mais il faut rester honnête (en tout cas, vous), certains ne l’ont pas encore vu. Il y en a forcément : même à 1 million, il n’y a pas le compte.

Demain commence par une projection-prédiction terrifiante énoncée posément par deux scientifiques de l’université Stanford : la possible extinction à court terme de l’espèce humaine si on n’agit pas assez tôt ni assez fort face aux dérèglements climatiques induits par une économie jusque-là trop peu soucieuse de l’environnement.

Les auteurs nous baladent ensuite de pays en pays, d’expérience en expérience au sein de communautés qui cherchent – et trouvent – des alternatives durables à nos actuels modes de vie, celui des économies dites avancées comme ceux des pays dits en voie de développement. Ils revisitent tour à tour la façon dont on se nourrit, nos sources d’énergie, notre économie et le fonctionnement de nos institutions démocratiques, du moins pour celles et ceux qui ont la chance – même relative – d’en avoir. Il filment des gens qui ont appliqué leurs idées, qui ont essayé, ont tâtonné, se sont plantés et ont fini par réussir. Sans être lourdement démonstratif, c’est didactique, factuel, enjoué.

Parmi de nombreux expérimentateurs à succès, nous rencontrons par exemple au fil du parcours de la petite équipe :

– Un fonctionnaire anglais heureux qui raconte combien il était aveuglé par les impératifs de la bureaucratie avant que des hurluberlus lui fassent péniblement comprendre que leurs initiatives de culture de légumes en ville était une des solutions aux multiples problèmes auxquels il était confronté, alors qu’il les croyait insolubles.

– Un couple d’agriculteurs néo-ruraux, ni bobos ni babas, obtenant en Normandie des rendements dix fois supérieurs à ceux de l’agriculture industrielle grâce à l’amendement raisonné des sols, l’association astucieuse des plantes entre elles et la densification des cultures.

– Un directeur d’école finlandais (la Finlande est régulièrement en tête des classements internationaux en matière d’efficacité de l’éducation), à la question :  quel est le secret de votre réussite ?  – répondant : «Very small bureaucracy, Autonomy, Trust, No national testing » et encore « Nous passons notre temps à enseigner, pas à tester ni à classer ».

Ca fait réfléchir…

– Un cadre de l’agglomération de San Francisco qui vous dit avec conviction et fermeté, tout en vous faisant visiter son domaine – une décharge à ciel ouvert – que vous payez d’autant plus d’impôts que vous vous écartez des règles fixées par la ville en matière de tri des déchets.

Il est intéressant de constater que certains des exemples présentés ne montrent pas des gentils hippies mais des administrations souriantes pour la caméra qui ne rigolent pas pour autant et vous disent froidement que vous allez banquer velu si vous ne suivez pas les consignes. On voue aux gémonies, moi le premier, les ayatollah verts de la mairie de Paris, mais ils existent ailleurs, en encore moins drôles. Deux doigts d’initiative, un doigt de contrainte ?… On comprend de toute façon, petit à petit, que tout ceci ne va pas se faire tout seul, ni sans douleur – c’est à dire pas sans adaptation – mais que les choses avancent dans certains coins de notre petite Terre.

Probablement soucieux de ne pas faire l’unanimité – c’est toujours suspect – le film plutôt apprécié par la critique a aussi subit un flinguage en règle, d’aucun lui reprochant de jouer par trop « positif » ou de ne pas assez pratiquer l’activisme politique.

Est-ce le style « chabada » du film qui a donné des boutons aux grincheux ? Peut-être. L’accusation de ménager les multinationales est infondée : Cargill, Coca-Cola, Monsanto, etc. sont clairement désignées comme fauteurs de troubles écologiques. Le reproche de cultiver l’espérance est justifié : soyons-en redevables aux auteurs.

Demain a donc quelques mérites. Si ce film optimiste a contribué à faire évoluer les mentalités et redonné un peu d’espoir à ceux qui l’auront vu, tant mieux. Non qu’il faille se cacher les yeux, non que les catastrophes écologiques que mettent en scène les émissions qui dénoncent et se lamentent sur notre futur ne soient pas probables ou même avérées, mais nous plomber le moral à coup de documentaires en H.D. sur des mines de lignite à ciel ouvert ou des rivières polluées au césium ne nous fait pas pour autant réfléchir à ce qui pourrait se faire à notre échelle, dans notre petit chez-nous, à portée de main.

En effet, comment aller au-delà du mur de sidération induit par les informations dont on peut se dire qu’il leur arrive d’être alarmistes, mais dont on sait qu’elles ont quelques raisons d’être alarmantes ? Elles nous montrent des problèmes planétaires dont la résolution nous apparaît comme impossible. Tant d’intérêts qui nous échappent, tant d’acteurs incontrôlables, tant de sources de pollution. Comment obtenir des effets rapides et durables, comment changer des comportements ?

En matière de développement durable et de conscience écologique, Demain ne délégitime pas les actions collectives, ne dispense pas les pouvoirs publics d’en faire plus, ne dédouane pas chacun de ses responsabilités. Pas besoin d’être un occultiste disciple de Rudolf Steiner ou un fan de Pierre Rabhi pour comprendre et apprécier à leur juste valeur les initiatives mises en avant, et se dire qu’on peut soi-même participer, « prendre sa part ».

Principe de réalité : le retour à l’état de nature, à l’état sauvage que certains appellent de leurs vœux est totalement illusoire, du moins pour ce qui est de l’environnement. Ce qui concerne l’urbanité, la civilité et l’humanité de nos contemporains est un autre sujet… On peut donc supposer qu’à l’ère de l’anthropocène, nous allons plutôt vers une artificialisation intégrale de la planète. Les projections de la population mondiale pour 2050 donnent quelque chose comme 9,5 milliards d’humains dont près de 65% vivront en ville, contre 30% pour 2,5 milliards en 1950. Soit pas loin du quadruplement du nombre de terriens en un siècle.

Les solutions existent mais, d’ici là, va falloir se bouger si on veut encore pouvoir bouger, demain.

Eric Desordre


Soleil vert – La planète a connu pire? Pas nous

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Soleil vert n’est pas un film de SF. Soleil vert est un film policier.

Il n’y a ni science, ni fiction dans Soleil vert. Il y a un cadavre, pas très net ni tout jeune, un flic douteux et baraqué, un vieillard râleur et humaniste et une jolie fille oubliée qui fait de la figuration. Au propre comme au figuré car les jolies filles de 2022 font partie des meubles et passent d’un puissant à l’autre, au gré des changements de locataires des rares appartements grand luxe d’un New-York violent et surpeuplé de 44 millions d’habitants miséreux.

La canicule règne en 2022, comme on peut projeter qu’elle régnera d’ici cinq ans, sans trop peur de se tromper. Le réchauffement climatique – périphrase permettant aux Diafoirus de Wall Street, à leurs lobbyistes de Washington et aux élus affidés de mettre en doute les effets de l’activité humaine sur la Terre – n’est pas commenté, encore moins expliqué dans cette histoire. Mais le réchauffement est là, et tout le film est poisseux et plein de poussière, poussière qu’on retrouvera d’ailleurs omniprésente dans un opus récent et tout aussi apocalyptique, « Interstellar ».

La révélation de la fin du film, résultat de l’enquête policière musclée et pleine de baffes réjouissantes, n’est pas aussi terrifiante qu’à l’époque de sa sortie, alors qu’on parle aujourd’hui de généraliser les aliments alternatifs à base d’insectes et de steacks hachés montés à l’imprimante 3D. Après tout, le recyclage des protéines humaines existe déjà en plusieurs endroits du monde. Simplement, le cycle du crabe du Nordeste brésilien n’a pas besoin d’usine pour transformer la chair humaine en nourriture pour les humains, en Soleil vert – Trade Mark.

Soleil vert tient la rampe, après ces plus de quarante ans de réchauffement climatique. On le revoit avec plaisir, c’est à dire avec effroi. Pas de happy end. Plutôt le contraire. Acteurs sobres, à part un ou deux second rôles cauteleux et lâches bien comme il faut.

Comme on le voit, rien n’a changé. Filles exploitées, flics violents, politiciens véreux, pollution jaunasse et bouffe discutable. Il ne s’agit plus d’anticipation, on n’anticipe pas ce qui ne change pas. La planète a connu pire ? Pas nous.

Rien de nouveau sous le soleil vert.

Eric Desordre

1974 – Roland Topor contre le cinéma

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Jacquette / affiche du film « la planète sauvage » de René Laloux, dessins de Roland Topor

Le cinéma, je trouve, c’est un produit culturel dans lequel finalement, il y a très peu de culture. Un film, c’est l’explication du poème, ce n’est pas le poème. C’est Don Quichotte raconté aux enfants. Viva la Muerte n’est, en fin de compte, que la vulgarisation d’Arrabal. Les cinémas québécois, suisse, le jeune cinéma français, est-ce que ça bouleverse votre conception du monde ? Est-ce que ça vous change ? Si on résume l’esprit d’un film, on arrive à un cliché, à une moderne image d’Épinal style « Ah ! ce qu’on est peu de choses ! » « Les femmes, elles nous donnent des joies mais aussi beaucoup de chagrin »… La vulgarisation, c’est bien. Mais lorsqu’on la prend pour de la recherche, c’est grave. Ça fausse la vision de l’art chez les gens. Les films ce sont seulement des souvenirs de plaisir.

Ces discussions culturelles qui tournent trop souvent autour du cinéma, je trouve ça un peu triste aussi. Je préfère les gens qui racontent des histoires. C’est une espèce de troc. Avec le cinéma, toute conversation est d’une banalité incroyable. Et ça finit toujours par des chocs d’opinions. C’est comme les discussions sur le sport… Inconsciemment aussi, ça a valeur de standing : y a des films qu’il faut avoir vus… Il FAUT avoir vu ! Ça, c’est déjà une chose folle. Selon la façon dont quelqu’un aime un film, on voit s’il est libéral, conservateur, actionnaire, de gauche… Voilà bien un langage d’une clarté suspecte ! Pourquoi ne va-t-on pas revoir un film comme on va revoir une toile ? C’est bizarre… Le cinéma, en fait, c’est une émotion. Et moi, je n’aime pas beaucoup les émotions… ! Il y a, entre autre, tout ce côté gonflé : la sortie d’un film, on en fait un événement. Un nouveau poème vient de naître, on s’en tape ! Effectivement, comme investissement, ça représente… un peu d’encre sur du papier.

On tente actuellement une promotion du cinéma fantastique. C’est typique. Un grand film fantastique, c’est d’abord un grand film. C’est un genre artificiel : comme le cinéma porno. C’est pourquoi, en littérature, je n’aime pas Mandiargues. Ce fantastique coup de la folie, du phantasme, est très réactionnaire, inscrit dans un cadre esthétique prestigieux, style châteaux. Le langage est précieux, « super-bourgeois ». On trouve son standing par le vocabulaire et l’amour des belles choses, celles que n’a pas le vulgaire. Les gens et les lieux sont non conventionnels d’une façon conventionnelle. « La Planète sauvage », c’est différent. Voilà un film dans mon domaine. Et je ne l’ai pas fait dans le même esprit que mes dessins. Un dessin, c’est intime. Un film, ça l’est rarement, je trouve. Et puis, je n’ai pas touché d’argent…

Cette attitude à l’égard du cinéma est très récente chez moi. J’y allais beaucoup au cinéma, avant. J’aimais bien Billy Wilder, Ernst Lubitsch, Leo McCarey. C’est un cinéma très cruel. Il y a des films que j’ai vu 12 ou 13 fois : « Les vacances de Monsieur Hulot », « Les enfants du Paradis » et autres Carné. J’aime beaucoup « Huit et demi » de Fellini qui donne une sensation de la folie du monde. Et « Les poings dans les poches » de Bellocchio : l’histoire de cet épileptique qui meurt sur le sol de sa salle de bains au son d’un opéra de Verdi après avoir tué toute sa famille par amour pour sa sœur… c’est fou, crispé, fulgurant. Et « Orange mécanique » ? Je n’ai pas aimé. C’est bien fait, mais il y a ce côté « à thèse »… C’est artificiel, assez pute. On a crié au chef d’oeuvre. Comme toujours quand les choses sont un peu putes. Un chef-d’œuvre, c’est facile à faire : de l’art, plus une part de Kitsch, c’est-à-dire de foire ! Godard ? Je hais, je déteste ça ! Je me suis toujours mortellement ennuyé durant ses films. Les idées que j’ai pu capter ? De très nombreux lieux communs, scolaires. « Alphaville », par exemple, c’est nul. Il y a une angoisse du futur que je n’aime pas du tout ! C’est stupide, cliché, réactionnaire d’opposer d’un côté la poésie, Éluard, et de l’autre les villes tentaculaires ! Godard, c’est l’avant garde. Et l’avant-garde se contente de changer les formes.

Depuis que j’ai mis un peu le nez dans le cinéma, c’est la fin d’un mythe pour moi. Ça apparaît comme le degré supérieur de la création, c’est prestigieux, tout est devenu légende. J’ai presque commencé à dessiner pensant que peut-être un jour je pourrais en faire aussi du Godard ! Finalement, je m’aperçois qu’il y a beaucoup moins de création que dans un dessin. Et la façon dont ça se passe… c’est comme sur un bateau ! Il y a le chef, l’équipe d’officiers, la vedette avec. Et puis les figurants ne bougent pas. Ce n’est pas du tout remis en cause. Et cette façon dont le metteur en scène manoeuvre ses gens, joue avec la matière vivante pour cette Sublime Chose qu’est son film…

Que faire seul sans référence culturelle, pour être soi-même, voilà la vraie question. C’est ça, l’art. C’est pourquoi j’aime beaucoup l’authenticité de la photo, art tellement populaire que les gens ignorent que c’est un art ! Les albums de famille possèdent ainsi un gros pouvoir d’émotion.

Par ailleurs, je trouve profondément triste que peu de personnes ose dessiner. Pourquoi le dessin est-il à ce point coupé de la vie et réservé aux artistes ? Ce n’est pas Mozart assassiné, mais c’est chaque individu assassiné. Et les gens disent : « Je ne sais pas dessiner ». Pourtant, quand ils sont enfants, ils savent rêver avec un crayon. Ensuite ils ont peur, peur d’eux-mêmes. Un crayon et un papier, c’est vraiment l’inconnu… On voit plus facilement des dessins de malades, de fous, d’assassins. Preuve que les gens plus simples sont plus aliénés ?

L’architecture en revanche, je n’aime pas. C’est du léchage de cul. Les architectes exécutent de sombres projets sociaux avec une bêtise sublime, sans le savoir. Ou en s’en doutant, ce qui n’est pas mieux. Ils changent le cadre d’une vie, en y mettant seulement leur médiocrité et les ordres économiques venus de leurs clients. Et ils cachent cela derrière toute une flopée de justifications culturelles. C’est comme les couturiers… S’il y a un domaine vide d’idées c’est bien celui-là : du rétro, pour ne pas dire du réac. Ce sont pourtant les gens qui emploient le plus de références culturelles, les couturiers ! Tout ça pour aboutir à cinq centimètres de robe au-dessus ou au-dessous du genou. Le bluff lamentable.

Tout le malheur, en fait, vient de la hiérarchie. C’est comme dans le principe de Peter, les gens montent dans l’échelle sociale par promotions successives jusqu’à ce qu’ils atteignent leur niveau d’incompétence. En France, actuellement, les choses sont très hiérarchisées – et répressives – il y a un sens de l’histoire qui tire vers la droite : le désir de juguler les gens.

Après avoir fonctionné dessus pendant 10-15 ans, on arrive à la fin d’un certain mythe du nouveau. On atteint le point zéro de la culture maussade, sans courage. Avec un retour en force de l’académisme, du pompier, la méfiance de l’idée, des choses bien faites. C’est le rétro, le vieux temps. Pas très tonique ! Il faut être courageux pour oser actuellement faire quelque chose contre l’ordre établi. Tout ce que j’aime c’est précisément, ce qui casse un peu l’ordre établi par des gens qu’on n’aime pas ou par des lois qu’on suit alors qu’elles sont stupides…

Mai 68, finalement n’aura pas eu un vrai rôle libérateur : une grande grève, importante. Et beaucoup de jeunes gens qui s’ennuyaient… ça, c’est la pire des choses : la lutte armée pour cause d’Ennui. Ça donne une inconséquence politique. Quant à la culture « underground », je n’y crois pas beaucoup. L’intérêt, c’est surtout d’offrir des circuits de distribution différents. Mais ils ont été immédiatement détournés, pour faire soit des trucs politiques soit des produits « pour jeunes » (Wharol etc…). En somme, l’underground, c’est « ACTUEL » comme nouveau « SALUT LES COPAINS ». On achète « ACTUEL ». Et du coup, on ne lit plus Rimbaud ni Dada. C’est la démagogie effrayante « On est tous à la coule », « on connaît tout »…

La décomposition de la culture occidentale, je n’y crois pas tellement non plus. Il y a plutôt une certaine culture qui est en train de s’essouffler. Barrès, Claudel, Jean Cau, Dutourd etc… J’en suis ravi. C’est plutôt optimiste. Barrès, ce n’est pas ma culture, mais celle d’une certaine classe de gens avec qui je n’ai jamais rien eu en commun. Je me sens plus proche d’un écrivain japonais du millième siècle ! Elles sont toutes à moi les cultures. Et le jour où la grammaire s’écroulera, eh bien ! il en naîtra une autre !

Propos de Roland Topor recueillis par PRÉSENCE ET REGARDS de Jean-Luc Maxence, n°11/12, été 1974.

Moi, Toi, Nous

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©Hamid Janipour

Le selfie apparaît aujourd’hui dans l’imaginaire populaire comme à la fois un plaisir narcissique et un fléau collectif. Hamid Janipour a voulu en faire un objet d’art et de découverte du Moi.

Il a proposé au cours de l’année 2015 à 20 hommes, femmes et enfants de Téhéran qui ne s’étaient jamais livrés à cet exercice, de se prendre en photo, seuls ou accompagnés afin de capturer l’expression de leur individualité non encore dévoyée par l’habitude. Parallèlement il se plaçait en spectateur, les photographiant smartphone ou tablette à la main, occupés à offrir leur visage à l’appareil.

Le résultat est étonnant. Parfois maladroits, toujours authentiques, les visages et les regards se livrent sans filtre, accrochant l’œil du spectateur témoin de la première expérience narcissique de ceux dont l’environnement ne s’y prête finalement pas vraiment. De son côté, le photographe agrandit la perspective, livre ce que le cadre du téléphone soustrait à notre perception : le tableau complet dans lequel l’autoportrait prend place. En multipliant les points de vue, il nous permet de regarder celui qui se regarde.

Le selfie peut être source d’agacement, de ridicule, certains cherchent et trouvent la mort pour le plaisir d’admirer leur propre reflet, mais l’art est capable de tout détourner en expérience artistique. C’est ce que Hamid Janipour réussit à accomplir en nous offrant une autre vision de ce que les smartphones n’ont pas introduit de mieux dans la société.

Vous pouvez retrouvez les vingt diptyques de l’exposition «Selfies Of The Inexperienced» à la galerie L’Aléatoire, 20 rue de Bièvre, Paris 5e, jusqu’au 3 décembre 2016. En partenariat avec la Dena Gallery de Téhéran. 

 

Fanny Durousseau

Hors Concours, un vent de fraicheur dans le paysage littéraire

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©34studio.fr

Certains parlent de Galli-Gra-Seuil pour qualifier le manque d’ouverture du prix Goncourt aux autres maisons d’édition, d’autres, plus nuancés, regrettent l’absence des petites maisons au palmarès des grands prix littéraires. Il ne leur est pas formellement interdit d’y prétendre, mais la tache semble impossible.

C’est en partant de ce constat et de l’envie de mettre en lumière ceux restés jusque-là dans l’ombre, que fut créé en avril 2016 le prix Hors Concours. Cette initiative a pour ambition d’élire le meilleur texte littéraire publié par un petit ou micro éditeur afin de permettre aux libraires et au grand public de distinguer parmi le florilège de romans publiés chaque année celui qui sera jusqu’à l’automne prochain le représentant de l’édition indépendante. Car ce sont eux qui découvrent les auteurs de demain, osent publier des textes à risque économiquement mais dont la qualité et l’importance leur apparaissent comme irréfutables. Dans de petites structures à taille humaine, loin des grands groupes éditoriaux, souvent situés en province, ils épluchent consciencieusement les manuscrits reçus par la poste, nouent une relation proche et forte avec leurs auteurs dans une économie souvent délicate.

Sélectionnés par 300 professionnels du livre, parmi 50 romans et recueils de nouvelles publiés par des éditeurs indépendants, 8 textes finalistes très différents furent désignés, allant du roman noir au conte pour adulte, en passant par le réalisme magique et le récit intimiste. Un collège de cinq journalistes littéraires issus des grands médias représentant à la fois la presse papier, la radio, la télévision et internet délibéra ardemment afin de désigner le lauréat du premier prix Hors Concours.

Et c’est à l’issue de la soirée de remise du prix, le 9 novembre 2016, au sein du Centre National du Livre, au cours de laquelle le livre et les livres finalistes furent mis à l’honneur, que le roman Koumiko d’Anna Dubosc publié chez Rue de Promenades fut consacré.

Récit autobiographique, ce texte raconte la relation entre Koumiko, poétesse qui décline, et Anna, sa fille, qui doit faire face à cette nouvelle mère qui a remplacé l’autre sans vraiment crier gare.

Il faut signaler que cette soirée fut une franche réussite : chaque finaliste a pu entendre un extrait de son texte être lu, et chaque auteur a pu avoir la chance de présenter son œuvre.

Il se dégageait de cette cérémonie un profond respect de l’objet livre, de ceux qui les créent, qu’ils soient auteurs ou éditeurs.

Saluons ici le travail et l’énergie de Gaëlle Bohé, cheville ouvrière du projet, engagée et passionnée.

L’Académie Hors Concours sera dès l’an prochain ouverte aux mordus du livre souhaitant participer à la sélection des huit finalistes. Cette alternative réussie au prix Goncourt est déjà appelée à se développer car la mise en place d’un prix Hors Concours des lycéens fait actuellement l’objet d’une réflexion…

Fanny Durousseau