« J’ai rêvé des histoires aux couleurs de musique »

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Copyright Pascal Therme – Portrait de Martine-Gabrielle Konorski

Martine-Gabrielle Konorski nous confie « J’ai rêvé des histoires aux couleurs de musique »

Tu viens de créer le spectacle de poésie et musique, ACCORDS, représenté en janvier au théâtre Les Déchargeurs, à Paris. Qu’est-ce qui t’a conduit à cette création ?

Différents mouvements d’ordre professionnel, personnel et créatif, m’ont amenée directement et indirectement à créer le spectacle « ACCORDS ». En effet, alors que j’étais en pleine activité, comme Directeur de la communication, j’ai été, tout d’un coup, arrêtée par un accident de santé. Mon corps m’a dit stop ! C’est alors que, naturellement, l’écriture poétique que j’avais dû mettre un peu de côté pour m’occuper de mes deux jeunes enfants et de mes intenses activités professionnelles, est revenue au premier plan. J’ai donc pu reprendre la publication de poésie, notamment avec deux recueils récents 1 . Et puis j’ai souhaité approfondir ce travail d’écriture en élargissant sa portée. C’est pourquoi j’ai réalisé « ACCORDS ». J’ai imaginé un dialogue harmonique entre ma poésie et la musique du compositeur espagnol Federico MOMPOU. J’ai « rêvé des histoires aux couleurs de musique ». En effet, pour moi, la dimension sonore de la poésie est essentielle, elle est même à l’origine de son existence. J’ai donc mené une recherche d’accords entre poésie et musique, qui permettent la mise en résonance, la correspondance pour tracer l’itinéraire d’un voyage entre deux univers : celui d’une poète du xxi e siècle et celui d’un compositeur majeur du xx e siècle. Dans « ACCORDS », les mots sont enveloppés dans la musique. Musique des paroles et poésie du clavier, retenue et éclats. Une liberté furieuse de paroles et de sons. Avec « ACCORDS », j’ai aussi voulu jeter des passerelles entre les sons et les silences, entre les vivants et les morts, entre mon travail et celui de la comédienne et de la pianiste, entre les cultures (de la France et de l’Espagne), et finalement entre les interprètes et les spectateurs. Enfin, partager la poésie le plus largement possible est pour moi essentiel. C’est ce que j’ai souhaité faire sur la scène du théâtre Les Déchargeurs, un lieu symbolique de la poésie depuis près de 50 ans.

Ton parcours est assez atypique ! Quelles en ont été les étapes marquantes ?

L’étude a toujours occupé une place importante dans ma vie et dans mon éducation. J’ai adoré étudier. Pendant l’enfance, la musique, le piano, ont occupé une grande place et mes professeurs m’avaient alors engagée dans un cursus professionnel. J’ai choisi une autre voie, car le journalisme, l’enseignement, le droit m’attiraient. La période étudiante est un de mes meilleurs souvenirs. J’ai commencé par étudier l’anglais. Et puis comme cela ne me suffisait pas, je me suis lancée dans une double formation, à l’université de Nanterre. La découverte du droit, notamment du droit public m’a passionnée, et une fois la Maîtrise en poche, j’ai souhaité compléter par une préparation à l’ENA à la Sorbonne, pour ensuite intégrer Sciences-Po. Paris, dans la section Service public. Dans le cadre de ces études, j’ai alors fait des stages et j’ai commencé à travailler dans la communication, un peu par hasard, tout en continuant à étudier, puisque l’on m’a assez vite proposé des postes dans ce domaine que j’ai découvert et aimé. Ainsi, j’ai débuté au Service d’Information du Premier Ministre, puis au Cabinet du Ministre de la Recherche, et je suis restée au Ministère pendant plusieurs années. Après le drame de la mort accidentelle de mon jeune frère, j’ai renoncé à préparer l’ENA. J’ai eu envie de découvrir le monde de l’entreprise. C’est alors que s’est ouverte une partie de ma carrière dans les grandes entreprises, en France, puis aux États-Unis. J’ai travaillé, pendant 15 ans, dans des agences de communication américaines. Mon dernier poste a été dans une entreprise d’origine italienne, ce qui me plaisait car l’italien est une de mes langues préférées. Tout au long de ces 30 années, j’ai beaucoup voyagé et toujours énormément travaillé, beaucoup trop d’ailleurs… ce qui a en grande partie causé mon récent accident de santé.

Comment fait-on pour être mère de famille, « business woman », poète et musicienne ?

Aujourd’hui je ne saute plus d’avions en trains, de salles d’attente en hôtels, ni de séminaires en congrès… comme le font encore beaucoup de mes amis. Lorsque l’on est entraîné dans ce mouvement infernal, on ne se pose pas de questions. On avance, du moins c’est ce que l’on croit ! Ne pas s’impliquer pleinement est difficile, et il est difficile de maîtriser la limite au-delà de laquelle on court des risques réels. C’est le lot des femmes – et des hommes – qui tentent de mener tout de front : une carrière et une vie de famille. Dans mon cas, la poésie et la musique ont toujours fait partie de ma vie et ne m’ont jamais quittée. Je pratique le piano depuis plus de 50 ans et écrire a toujours été une activité naturelle, comme respirer, manger, dormir… Je crois même que cela m’a été vital pour survivre dans l’univers de l’entreprise. En effet, écrire de la poésie ne nécessite pour moi aucune condition particulière. J’écris n’importe où, à n’importe quel moment, j’ai toujours avec moi de petits carnets sur lesquels je couche mes pensées, mes émotions, mes souvenirs… Tout est question d’inspiration, d’écoute du va-et-vient entre le monde intérieur et l’extérieur. Heureusement, l’imaginaire est sans limites, sans frontières, sans temps, sans espace. Pour ce qui concerne la pratique du piano, cela a été plus difficile à concilier avec les déplacements et la charge de travail, car elle nécessite un entraînement quotidien… et un clavier ! Je l’ai donc un peu sacrifiée, avant de la reprendre régulièrement après mon accident de santé. Entre-temps, je m’étais lancée dans le chant, que je poursuis toujours, car je pouvais emporter mes partitions avec moi et travailler presque n’importe où.

Quelle est la place de la poésie pour toi aujourd’hui ?

J’ai pu mesurer, depuis mon accident de santé, combien mon corps se laisse de nouveau traverser par ce qui est essentiel dans ma vie, la poésie et la musique. Je crois que quand on a été habitué, depuis l’enfance, à vivre avec son instrument, on ne peut plus vivre sans. D’ailleurs je vais te faire une confidence : depuis des années, je dors à côté de mon piano ! Quant à l’écriture, lorsqu’elle s’impose à vous, elle ne vous lâche plus ! Je dis souvent que « danser avec les mots », en équilibre sur un fil, me plaît plus que tout. Entre la densité de la parole et l’intensité de la musique, dans une pulsation qui frôle parfois la syncope, c’est la complexité du monde et de l’être que je tente d’exprimer. Et c’est ce que j’ai souhaité faire en créant ACCORDS, à partir de « Je te vois pâle… au loin » et de « Une lumière s’accorde », en résonance avec la musique de Federico MOMPOU. C’est par l’imaginaire de la poésie que la parole humaine peut advenir. Pour moi, c’est le vertige et l’incandescence qui transforment les mots en lumière et en musique. À travers la recherche des mots et de leurs sonorités, je poursuis aussi la recherche du sens. La grande poète russe Marina TSVETAIEVA disait que : « le poète n’a pas d’autre voie d’accès à une conception de la vie que le mot… un son donné qui correspond à un sens donné. Tout en cherchant le mot, le poète cherche le sens ». Et je crois, plus que jamais, face à la dureté des rapports humains, à la violence des conflits qui déstabilisent le corps social, à l’irruption des technologies dans tous les domaines de nos vies, la perte de sens qui nous menace, que la poésie peut sauver le monde. Écrire de la poésie, c’est aussi résister à l’oubli, à l’ignorance, à la médiocrité, à l’érosion de la culture… Comme l’a dit Jacques COPEAU dans un appel qui orne la façade du théâtre Les Déchargeurs où sera présenté mon spectacle, « dans un monde d’insignifiance, de bassesse, de cabotinage et de spéculation, ne vous contentez pas de votre mécontentement ». Je voudrais ajouter que l’amour de mes parents, de mon mari, de mes enfants et de ma famille, sont pour moi le « primum novens » de tout. J’ai la chance de vivre dans cette dimension qui construit les êtres pour la vie.

Le silence et le son sont très présents dans l’écriture de « ACCORDS ». Est-ce délibéré ?

La puissance des mots est immense. La parole poétique est pour moi dans cette condensation qui conduit à un travail sur le son. Donner à entendre la parole poétique, c’est aussi revenir sur la trace des voix qui m’accompagnent. J’ai imaginé « ACCORDS » comme une déambulation entre ma poésie, qui se tisse entre le silence et le son, et la musique de Federico MOMPOU, la célèbre « Musica Callada », qui se tait. Je l’ai choisie précisément parce que c’est une musique qui se rapproche toujours plus du silence. Vladimir JANKELEVITCH a d’ailleurs écrit à son propos : « ce que veut Mompou, à la recherche de la « soledad sonora », c’est d’atteindre le point inatteignable où la musique est devenue la voix même du silence, où le silence lui-même s’est fait musique ». C’est ce silence habité qui offre le motif principal du spectacle. MALLARMÉ disait que c’était « à la poésie d’écrire le silence ». À la recherche de la matière sonore originelle, c’est de cette vibration du silence que vient la force de l’accord entre la parole poétique et la musique. C’est ce que j’ai voulu pour « ACCORDS ».

Vous êtes quatre femmes impliquées dans ce spectacle, est-ce un hasard ?

J’ai dit plus haut que la famille est pour moi essentielle. Il en va de même de l’amitié. La force des rencontres humaines permet de nouer l’Être à l’Autre. La poésie, la musique permettent cela, de manière intime, profonde, dans l’authenticité. Il était donc important pour moi que le dialogue entre mes textes et la musique se fasse dans une proximité de sensibilité entre les talents des interprètes, mais aussi dans les relations humaines, puisque tout dans le spectacle est histoire d’harmonies. Alors pourquoi quatre femmes ? Dans « ACCORDS », l’adresse à l’Autre, l’adresse d’une fille à sa mère disparue, d’une sœur à son frère perdu, d’une femme à un homme, à des hommes, ont naturellement conduit à ce que mes textes soient incarnés par une comédienne. C’est pourquoi j’ai « jeté mon dévolu » sur Maud RAYER, qui entretient un rapport charnel avec les textes ; elle respire aux mouvements des mots avec tendresse, sensualité… ou fureur. C’est cela que je recherchais. Elle a travaillé avec les plus grands metteurs en scène, au théâtre, au cinéma, à la télévision, et pendant des années, elle a été la voix de la poésie sur France Culture. Pour la musique, travailler avec Marie-Pierre BRUN était une évidence. C’est une pianiste douée d’une sûreté musicale, d’une sensibilité et d’une générosité sonore rares. Elle donne à entendre les images poétiques de manière incomparable. Puis est venu le temps du travail sur la mise en espace. Là encore, c’est naturellement que je me suis tournée vers la metteur en scène Coralie PRADET. Son expérience de la scène et du chant m’intéressait ainsi que la qualité de son travail, son écoute, sa sensibilité au nécessaire dépouillement que requiert mon spectacle, pour ce voyage dans l’espace et le temps, au service de la poésie, entre cri et pudeur. « ACCORDS » s’est donc nourri de l’échange qui s’est construit entre nous quatre, au fil de longs mois de travail. Travailler avec des femmes de talent, permettait la recréation d’un univers de confiance, d’affinité, de complicité, qui avait été celui de mon enfance, à travers l’amitié avec des filles, puis des femmes. Je crois que dans l’écriture on ne se départit jamais de la dimension de l’enfance. C’est un cadeau. « ACCORDS » se situe dans le saisissement en tous sens, d’un rythme de l’existence. Profondeur et abîme du monde intérieur, se laisser toucher par les paroles et les sons. Quatre femmes rendent cela possible, dans une affectueuse conjonction avec la musique d’un homme, le seul, le grand compositeur Federico MOMPOU.

Comment vois-tu la suite ?

La transversalité entre les disciplines artistiques (poésie, piano, théâtre) a toujours été importante pour moi, de même que le croisement des cultures. Les faire dialoguer et les mettre en résonance est une des possibilités qu’offre la poésie. Hors temps, hors espace, cette création tente de donner vie à ce qui peut résonner dans le cœur de chacun. J’ai donc le projet, après la création du spectacle à Paris, d’élargir sa diffusion en banlieue, en province, en Espagne, pays de Federico MOMPOU, et en direction de pays francophones. Partager encore plus largement « ces histoires aux couleurs de musique » que j’ai imaginées, c’est ce que je souhaite faire, pour aller à la rencontre de nouveaux publics, pour que vive la poésie ! Ces projets devraient être facilités par la collaboration qui s’est développée avec les différents soutiens et partenaires : l’Ambassade d’Espagne, le « World Poetry Movement », les revues littéraires « Terres de femmes » et « Les Carnets d’Eucharis », ainsi que la librairie « La Petite Lumière ». La récente labellisation de « ACCORDS » par le « Printemps des Poètes » constituera, dans cette perspective, un atout supplémentaire.

Interview exclusive de Jonathan Lévy-Bencheton

1. « Je te vois pâle… au loin » en 2014 et « Une lumière s’accorde » en 2016, aux Éditions Le Nouvel Athanor

Dites-nous, Mannick, la rebelle ?

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Bonjour Mannick, je suis heureux de faire votre connaissance. Danny-Marc m’a beaucoup parlé de vous et j’ai écouté vos chansons. Si je comprends bien vous avez commencé votre carrière avec le groupe « Les Collégiennes » ? Racontez-nous.

Oui tout à fait, on a commencé par chanter ensemble pour le plaisir, tous les jeudis, à la maison. Puis nous avons été sollicitées pour faire des spectacles cela a duré à peu près six ans et puis les Collégiennes ont grandi et se sont mariées. Le groupe s’est dissout. C’était la fin d’une super aventure.

Que chantiez-vous ?

Au départ, on faisait des reprises de Petula Clark, Marie Laforêt, de Jean Ferrat… et deux d’entre nous se sont mises à écrire des chansons.

J’ai vu que vous aviez été jusqu’au Canada avec Les Collégiennes ?

Oui, au Québec exactement. On a fait trois allers-retours sur le paquebot France à cette occasion vers la fin des années soixante… Mais il y a eu d’autres tournées, en Italie, en Turquie, en Suisse etc…

Qu’est ce qui a lancé votre groupe ?

Ce qui l’a lancé ? Un radio crochet à Angers sur une place de la Ville. Nous étions toutes Angevines. Le groupe a commencé en 1961. Au début on a pataugé. Il y a des filles qui sont rentrées, d’autres qui sont sorties. Et on est resté à quatre pour finir.

Combien de temps cela a-t-il duré au total ?

Huit ans. Ensuite j’ai arrêté pendant un an et demi et comme j’avais le Virus, je me suis beaucoup ennuyée… alors j’ai repris du service, d’abord avec le groupe Crëche puis (et en même temps) parfois avec Jo Akepsimas, ou…seule avec un musicien puis 2 puis 4…

Le virus de la musique ?

Plutôt le virus de la chanson ! Même si je compose, en effet, je n’ai pas un parcours très académique. J’invente la musique mais je ne sais pas l’écrire. Je suis auteur avant tout. Quand on n’a pas un parcours solide musicalement, on développe soi-même des chemins de traverse, une école de musique buissonnière en quelque sorte. Il y a des gens qui ont naturellement et davantage le sens de l’harmonie que d’autres. Moi j’ai une bonne oreille, c’est ce qui m’a aidée.

Et le sens de la scène ?

C’est venu en cours de route. L’envie était là, on était un peu gauche au début et on a commencé à dire quelques mots, à se tenir mieux, à bouger, à présenter les chansons. On ne devient pas professionnel tout de suite, on apprend parfois sur le tas, devant le public… Je suis autodidacte complètement avec les avantages et les inconvénients ou les limites. Ça prend sans doute plus de temps mais à l’époque il n’y avait pas d’école pour cela. En solo ça a été un gros succès, tout de suite, avec Paroles de femme disque d’or en 1977. Au même moment, certains de mes amis qui étaient plus investis dans le chant rythmé, d’inspiration Catho, me demandaient de chanter dans leurs disques : Gaëtan de Courrèges, Jo Akepsimas… Pour moi, c’était l’occasion de chanter encore et encore. J’étais partie prenante, certes, mais ma carrière cela reste avant tout ma route dans la chanson Française. Ensuite il y a eu les chansons pour enfants, j’ai commencé à écrire quand les miens étaient petits. Tout ça s’est fait en même temps. En somme, j’avais plein de casquettes.

Vous avez beaucoup tourné avec le groupe Crèche ?

Oui mais pas énormément en dehors de la France, un peu en Belgique !

Vous avez fait l’Olympia quand même !

Deux fois avec le Crèche. Et je l’ai fait aussi toute seule en 1983.

Pour en revenir au groupe Crèche, en dehors des chansons plus personnelles, il y avait une dimension humoristique…

Oui un type de chanson humaniste, plus ou moins engagée en première partie où on s’accompagnait les uns les autres, et puis on faisait un peu les fous en seconde partie, ce qui a été notre image de marque. Une première partie relativement sérieuse, chacun chantant quatre, cinq chansons en s’accompagnant et, en deuxième partie : du folklore, des chansons drôles. On se déguisait, c’était du grand n’importe quoi mais qu’est ce qu’on s’amusait et le public aussi ! C’était formidable ! On ne peut faire cela qu’en groupe !!!

Revenons à votre carrière solo…Votre parcours est atypique vous semblez avoir cultivé une certaine distance à l’égard du show-business.

Pour ça on m’a bien aidée ! J’ai toujours été classée, soit féministe, soit plus tard comme catho. J’avais fait quelques récitals avec Jo Akepsimas, mais l’événement auquel j’ai participé un peu malgré moi (et que j’ai beaucoup regretté) c’est lors de la venue du Pape Jean-Paul II au Bourget. Jo Akepsimas avait été désigné comme animateur pour la messe en plein air et, comme j’étais « soliste souvent dans ses disques, il m’a demandé d’y être. Je n’aurais pas dû. Cela m’a joué des tours, c’était très médiatisé. Du coup, j’ai été cataloguée dans le domaine religieux. Je n’avais pas osé dire non à l’époque mais ce n’était pas mon choix, pas ma conviction de participer à ce type de « grand-messe ». Au-delà de tout ce que je vous dis, ce qui a le plus dérangé chez moi, dès le départ, c’est une parole féministe engagée (Paroles de femme, La chance d’être une femme, Je suis Ève : titres de mes 3 premiers albums) mais dans chacun d’eux, il y avait des chansons d’amour, des chansons sur la maternité, des sujets divers. On m’a enfermée et réduite à cet engagement que j’assume mais qui n’est pas restrictif. Pour faire bonne mesure il faut dire que c’est aussi ce qui a fait mon succès dès le début auprès du public : le plus important pour moi ! Les Cathos n’aimaient pas trop, et dans le show-biz, ça ne passait pas car c’était des chansons à thèmes. Quand on veut tuer son chien, on dit qu’il a la gale. Et c’est sans doute pour cela que l’on m’a écartée des médias. Ce sont des arguments qui m’ont été donnés. Sur France Inter, (il y a longtemps) j’avais participé à un concours avec une chanson qui s’appelait L’enfant soleil. Durant plusieurs semaines la chanson a été la première… Elle parle d’un enfant différent, trisomique. Au final, j’ai gagné le concours. À la clef, il devait y avoir une programmation mais elle n’a jamais eu lieu. Je pense que les radios en général rejettent ce type de langage dans une chanson. C’est « à thème »…comme je l’ai entendu dire. Pour moi dans la tradition de la chanson française, c’est une chose à laquelle je tiens : dire ce que l’on pense ou ce que l’on a sur le cœur en musique !

Vous considérez-vous comme une rebelle ?

Oui ça me convient très bien ! Ceci étant, on me dit souvent : « pourquoi tu ne veux pas passer à la télé ou à la radio ? ». Je n’y suis pour rien moi ! (ndlr rire). Les compromissions ? J’en ai refusé pas mal mais je n’ai pas été pour autant en guerre avec les médias. J’ai fait quelques émissions de l’après-midi assez sympathiques (télé). Les personnes qui me choisissaient avaient des coups de cœur pour mes chansons. Jacques Martin, entre autres, m’a programmée à plusieurs reprises. Une fois, j’ai chanté La chance d’être femme, et j’ai failli ne pas passer car au dernier moment : la responsable du plateau s’est offusquée en disant : « qu’est ce que c’est que cette chanson ? Qu’est ce que c’est que cette femme ? ». Le côté féministe de la chanson la dérangeait. Heureusement, dans l’émission, il y avait Mouloudji … et il a dit : « si vous ne la passez pas je ne chante pas ». C’est d’ailleurs lui qui a produit mes trois premiers albums avec la maison de disques AZ.

Quel a été le rôle de votre maison de disques ?

AZ, c’était Europe 1. Et pour autant je n’ai pas été programmée sur cette radio ! Je n’étais pas dans le ton. Fort heureusement, ça ne m’a pas empêchée de remplir des salles et de vendre des disques.

Par ailleurs, vous avez fait des disques pour les enfants. Comment cela est-il venu ?

J’avais des enfants en bas âge et un ami m’a dit « pourquoi tu n’écrirais pas des chansons pour enfants ? ». Un défi que j’ai relevé ! J’ai commencé en m’amusant. C’était assez spontané. J’écrivais les textes, quelques musiques (Pétrouchka par exemple) mais c’est Jo Akepsimas par la suite qui a mis en musique « nos » chansons pour enfants. Il en a enregistré beaucoup lui aussi. On se partageait le boulot de cette manière. On a écrit des centaines de chansons ensemble. Petite Chaussette, Le chien roux, La mousse au chocolat, Baboun et j’en passe ! Il a aussi mis en musique pas mal de mes chansons pour adultes et surtout les a orchestrées le plus souvent.

Pour finir, Mannick… un mot sur votre actualité ?

Je viens d’enregistrer En Duo avec Marie-Louise Valentin et avons commencé à faire des spectacles ensemble. Une nouvelle page à écrire en plus de nos carrières respectives. Nous sommes à Limoges et à Saint-Étienne prochainement. Merci Mannick et bonne route à vous, en chansons bien sûr !

Interview exclusif de Jonathan Lévy-Bencheton – Mars 2017

La Couleur de l’argent

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La couleur de l’argent Martin Scorsese, 1986, Touchstone Pictures

L’histoire commence dans une salle de billard de Chicago où l’ancien grand joueur devenu représentant en alcools « Fast » Eddie Felson, alias Paul Newman, flashe sur un prodige immature qui lui rappelle ses propres années de gloire ; il y a bien longtemps. Vingt-cinq ans après les péripéties de l’Arnaqueur « The Hustler », remarquable film de Robert Rossen avec le même personnage déjà interprété par Newman, un « Fast » Eddie régénéré reprend du service en décidant de former le jeunot Vincent « Vince » Lauria à l’arnaque au billard. Manipulateur et retors, il arrive aisément à convaincre Vince de devenir son élève et de laisser tomber son boulot de vendeur de jouets dans un supermarché. On peut comprendre…

Voici donc partis sur la route pour six semaines Eddie Felson-Paul Newman et Vince Lauria-Tom Cruise, accompagnés de Carmen-Mary Elizabeth Mastrantonio, la petite amie de Vince. Eddie dit à Carmen : « Tu es le repos du guerrier ; je suis le prof d’arnaque ». La Cadillac blanche est le quatrième personnage. C’est, dans l’imaginaire américain, la « Rolls », la voiture du mec arrivé ; celui qui boit du whisky pur malt et sait en parler, a les tempes grises et le costard trois-pièces de bon faiseur. La « Caddy » dans laquelle « Fast » Eddie trimballait jusque-là ses caisses de liqueur haut de gamme d’un bar à l’autre devient alors le vrai home-sweet-home du trio en vadrouille vers Atlantic City, terme programmé de leur périple.

Ils commencent par écumer les salles sordides où se rassemblent des mecs louches dont on comprend rapidement qu’il vaut mieux savoir courir quand on les fréquente. Ils s’attaquent ensuite à de plus prestigieuses, en l’occurrence simplement peuplées de joueurs honnêtes – on appellerait cela des braves types dans notre jargon – des pères de famille (il n’y a pas de mères de famille, ni beaucoup de femmes) reconnaissant le beau jeu, rendant hommage à meilleur qu’eux et se faisant plumer sans avoir rien à y redire.

Peut-on exister sans fric ? Comment le peut-on, en plus, dans ce pays où on lui voue un culte comme nulle part ailleurs : l’Amérique ? Le Graal là-bas, c’est le dollar. Le plus grand succès de la presse magazine, c’est Fortune. La meilleure vente de l’année, c’est le numéro spécial de Forbes, où sont répertoriés et classés les nababs les plus riches du monde. Ce film, « la Couleur de l’argent », se fout de l’argent comme d’une guigne. L’argent qui passe de main en main, dont on voit la couleur et qu’on peut palper à l’instar des personnages du film, dont on sent la matière au creux de la paume, dont on entend le froissement entre les doigts lorsque les billets sont posés sur le bord du billard ; sur la bande de bois sombre qui encadre et surplombe de quelques centimètres le tapis de feutre vert.

Eddie et Vince poursuivent une quête. Pas la richesse. De fait, ils sont sans arrêt à se lancer des enveloppes pleines de billets à la figure, lors de leurs accès de fureur l’un envers l’autre – l’apprentissage est difficile pour le professeur autant que pour l’élève – montrant bien par là que l’argent n’est pas le moteur de l’action ; d’autant plus qu’ils se donnent bien du mal pour le gagner, cet argent qu’ensuite ils se jettent, pleins de rage et de mépris. Leur motivation, ce n’est pas non plus la gloire ou même la notoriété ; ils restent bien modestes dans ces villes tristes et miteuses avec leurs académies de billard hantées par de pauvres types à la ramasse, sapés comme l’as de pique. Galerie de portraits pathétiques d’une Amérique urbaine parsemée de loquedus, se réchauffant aux braseros brûlant dans des bidons troués aux coins des rues. Ce n’est pas James Bond au Casino Royale.

Nos héros ne sont même pas intéressés par la victoire, du moins telle qu’on l’entend généralement. Vince doit passer par une étape de débourrage ; il est un pur-sang ruant dans les barrières. Mais Eddie ne lui apprend pas à gagner ; ça, Vince sait faire ; il lui apprend à perdre. Vince doit apprendre à perdre pour ferrer les gogos. Et gagner ensuite, quand les enjeux ont monté suffisamment pour ratisser le bon, voire le très bon joueur qui n’a pas vu venir le samouraï, qui l’a confondu avec un paysan ou un bouffon quelconque.

Qu’est-ce donc qui les fait avancer, ces deux là ? En vérité, leur acmé existentielle, c’est la perfection. Ce sont des rônins, des samouraïs sans maître. Des Musashi* recherchant en permanence le geste parfait, le coup à trois bandes qui amènera la boule dans le trou aimantant l’esprit. Le corollaire de la perfection, c’est le pouvoir. La domination. La jouissance venant du secret empire sur l’autre joueur, celui se croyant fort mais n’étant qu’une proie inconsciente. La victime découvrira trop tard, stupéfaite, que la silhouette falote de l’autre côté de la table est de l’acier tranchant.

Contrairement à ce qu’on lit ici ou là à propos de « la Couleur de l’argent », le film n’est pas la relation d’une transmission. Car « Fast » Eddie ne parvient pas à enseigner à Vince qu’au grand tournoi d’Atlantic City, on ne filoute pas, on ne filoute plus. Qu’il s’agit d’un tournoi, qu’il s’agit d’Honneur. Que la droiture y est donc de mise. Vince a péniblement appris à perdre pour mieux gagner et continue à ânonner sa leçon. Croyant rendre hommage à son maître, perdant volontairement contre lui à une encablure de la finale pour un paquet de pognon, il ne fait qu’humilier Eddie. Ce dernier abandonne ensuite le tournoi, ne voulant pas cautionner une faute de goût, une trahison de l’esprit. On ne reproduit pas au Grand Tournoi ce qu’on s’est contraint à « réussir » dans des salles miteuses. La transmission est ratée. L’éducation à refaire. Le savoir-faire ne peut se substituer au savoir-être.

Pour Vince – il ne comprend rien ; comment comprendre ? – l’humiliation inconsciente de son aîné est la marque d’une transmission réussie. L’élève a dépassé le maître ! Il est maintenant prêt pour tous les exploits, tous les meurtres. Sur son constat d’échec et toute honte bue, Eddie vit quant à lui une renaissance. Il se retrouve tel qu’en ses jeunes années et repart pour un tour dans le délire du jeu. L’image finale du film est un arrêt sur image. Celle d’Eddie cognant dans les boules, extatique et ressuscité.

Face à Paul Newman et en dépit d’un sourire « Gibbs » exaspérant, Tom Cruise tient la route. S’il n’est pas écrasé par la classe magnétique sidérante de Newman, c’est qu’il doit bien y avoir un peu de talent là-dedans, sous le brushing très 80’s du bébé américain élevé aux corn-flakes et au lait enrichi. Finalement, il doit falloir être bon pour être aussi pénible. Mary Elizabeth Mastrantonio femme de tête à la ville et à l’écran le montre brillamment pour une de ses premières apparitions marquantes, en Carmen amante-mère sexy et dominatrice susurrant à l’oreille de Vince-Tom Cruise : « Vincent, you win one more game… you’re gonna be humping your fist for a long time ». A noter l’apparition en jeune fripouille redoutable (« hustler ») du déjà formidable acteur Forest Whitaker. C’est bien le grand cinéma américain : seconds rôles parfaits en personnages hantant les salles glauques. Bref un casting impeccable.

La Couleur de l’argent n’est peut-être pas le tout meilleur de Scorsese qui n’a pas tourné que des chefs-d’oeuvre (tout n’est pas dans sa filmographie de la même eau que Taxi Driver ou Raging Bull), mais c’est un très bon film. Malgré une médiocre bande son originale rassemblant des tubes (justement) oubliés des années 80, le film est vu avec plaisir. Le scénario est solide. Scorsese cadre en virtuose des plans époustouflants. Il vous fera apprécier le billard estampillé U.S. même si vous ne connaissiez rien et ne comprendrez jamais quoi que ce soit à ce jeu étrange qu’est le « nine-ball ». Comprendre n’a en l’espèce aucune importance.

Eric Desordre

*Musashi Miyamoto : le D’Artagnan, le Lagardère japonais. Personnage réel du dix-septième siècle, escrimeur quasi-divin, il tua en duel des dizaines d’adversaires avant de devenir un philosophe zen de la guerre dont les traités font encore référence aujourd’hui.

Marvin Parks, du métro à la notoriété

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D’où viens-tu ? Comment es-tu arrivé à Paris ?

Je suis de Baltimore dans le Maryland, la ville de naissance d’artistes et chanteurs tels que Cab Calloway, Billie Holiday, le réalisateur John Waters et l’actrice Jada Pinkett-Smith. J’ai habité à New York de 2007 à 2013. Il se trouve que j’avais 40 000 « Advantage Miles » par American Airlines, ce qui m’a permis de me payer un billet New York/Paris aller-retour pour seulement 83 dollars. Je suis arrivé à Paris le 30 novembre 2013 pour les vacances avec l’intention de rester trois semaines. Après deux semaines, je suis tombé amoureux de la capitale. Suite à une discussion avec un ami américain expatrié à Paris j’ai décidé de demeurer ici.

Tu chantes dans le métro et sur scène aussi ?

Oui. J’ai commencé à chanter dans le métro parce que ma carte bancaire a été avalée par un distributeur de billets ! La seule solution que j’ai trouvée a été de chanter dans la station de métro la plus proche de mon appartement ! Certains pensent que je suis un mendiant (j’ai pourtant devant moi une affiche « Marvin Parks : American Jazz Singer » ou « JazzduMétro »), d’autres estiment que je suis courageux et formidable. Mais si je chante dans le métro c’est avant tout pour la promotion de ma musique. C’est une façon de demander, avec respect et gentillesse, aux passants de me suivre sur les réseaux sociaux (Facebook, Instagram, YouTube). J’utilise donc le métro comme un outil de promotion. J’instaure ainsi une relation chaleureuse avec mon public. Les passants m’ont donné leur amitié, leur respect, et leur soutien. Ils sont devenus une partie de mon audience. Je continue de cette manière à construire ma réputation. Depuis octobre 2016, j’ai participé au programme « RATP Musiciens du Métro », un programme qui soutient les artistes. Cette année marque leur vingtième anniversaire. Il faut passer une audition pour obtenir l’autorisation de jouer dans le métro parisien. Ce fut difficile de l’obtenir. Il y a 2 000 personnes qui passent l’audition tous les 6 mois et 300 sont choisis. En ce moment, il y a presque 300 personnes artistes ayant cette autorisation. Vraiment, le métro ce n’est pas simplement une station ou des rames ! Le métro c’est avant tout « The People » ! Les Français et les touristes qui prennent le métro pour aller au travail et pour toute autre activité. C’est un plaisir alors de chanter pour eux. Il n’y a pas de métropolitain sans les gens ou même les travailleurs qui le font fonctionner. En plus de chanter dans le métro, j’ai un EP disponible, auto-produit qui s’appelle « The Very Thought Of You ». Je suis actuellement sur un label Italien : Schema Records. Et cette année ils ont sorti mon premier album éponyme, produit par le DJ et producteur, Nicolas Conte. J’anime aussi une jam session au Sunside et à l’Entrepôt. J’ai joué au Bab-i-lo, au Sunside, ainsi qu’au Café Universel, et crée un spectacle qui s’appelle « Marvin Parks : American Jazz Singer », en janvier 2015. J’ai chanté dans des festivals en France, Italie, Danemark, Allemagne et Serbie et j’ai passé des auditions pour « The Voice » (les versions française et américaine) et « La France a un Incroyable Talent ». La plupart des passants ne savent toujours rien de tout cela malgré mes meilleurs efforts pour leur dire. Mais je continue à chanter !

J’imagine que tu croises une foule de personnes chaque jour en chantant dans le métro. Peux-tu nous raconter une rencontre qui t’a particulièrement marqué ?

Il y a tellement d’histoires ! Pour certaines, très belles, et d’autres vraiment pas ! Mais avoir l’occasion de chanter pour les enfants ou de parler aux gens de leurs problèmes, de leur travail ou de leur famille, c’est beaucoup pour moi. J’ai aussi empêché de nombreux vols ! Cependant, à l’époque où je n’avais pas l’autorisation, j’ai souvent été jeté hors de la station par des contrôleurs. Aujourd’hui, je partage un bon rapport avec de nombreux employés de la RATP !

Tu souhaites sortir le jazz de son contexte habituel. Peux-tu nous expliquer ta démarche ?

Pas exactement ! Il faut comprendre que je suis en effet un chanteur de jazz et de pop traditionnel pur et dur, mais mon objectif artistique n’est pas un style de musique en particulier (par exemple je ne suis pas « jazz-soul »). Mon souhait n’est pas non plus uniquement de rendre hommage à des artistes légendaires ou iconiques. Mon approche n’est pas « classique » ou « moderne ». Je suis un « entertainer » et un interprète du « Grand répertoire de chansons Américaines » (The Great American Songbook), c’est à dire des chansons de vaudeville, de comédie musicale de Broadway, de cinéma, dans certains cas de télévision même. Il y a bien évidemment aussi les autres chansons, à savoir la pop traditionnelle, du swing et du blues avec des grands artistes tels que Nat King Cole, Sammy Davis Junior, Tony Bennett, Liza Minnelli, Duke Ellington, George and Ira Gershwin, Johnny Mercer, et même Michel Legrand/Alan et Marilyn Bergman. D’ailleurs, je chante dans le métro avec un chapeau rouge nommé « Liza » faisant référence à mon héroïne Liza Minnelli. Je ne suis pas simplement un chanteur qui interprète les standards du répertoire, je suis aussi un compositeur et parolier. Pour vous en faire une idée je vous invite à écouter mes chansons « Never Been In Love Like This Before » et « You Are The Melody (Bossa Fabré) » sur SoundCloud ou Spotify.

Ton spectacle « Marvin Parks : American Singer » est un mélange de stand-up et de chansons. D’où te vient cette envie de mélanger les genres ?

La musique et l’humour ont toujours été de bons partenaires. Ce n’est pas nouveau. Cela dit ce n’est pas très courant sur la scène Jazz. Je souhaite créer une ambiance agréable et ce dans la bonne humeur. Trop de gens pensent que le Jazz est une chose très sérieuse, mais ce n’est pas forcément le cas. Je vous invite à regarder Pearl Bailey ou Fats Waller ! J’ai commencé sur scène dans des lieux de comédie Anglophone. Actuellement, je fais du « stand-up » au Paname Art Café chaque mercredi dans leur « Open Mic ». Aussi, il y a beaucoup de spectacles en anglais et en français à Paris, cependant il n’y avait pas de spectacle avec du jazz. J’ai donc eu l’idée de créer mon spectacle « Marvin Parks : American Jazz Singer » en 2015. Le titre vient de la pancarte que je portais quand j’ai commencé à chanter dans le métro. Bien sûr, j’ai tenté d’approcher les maisons de productions, ainsi que certains programmateurs de jazz. Mais ce fut sans succès. Toutefois, entre 2015 et 2017, j’ai joué souvent à guichets fermés. Sur la scène du « 38 Riv », entre autres. Actuellement, je cherche un petit théâtre pour jouer mon show. « Marvin Parks : American Jazz Singer » qui a reçu la nomination de « Best Comedy » dans Expatriates Magazine Best In Paris 2017…

Tu as même créé une marque : « JazzduMétro ». Pourquoi ?

J’ai construit ma notoriété à Paris en tant que chanteur dans le métro. Au départ j’avais pensé à quelque chose comme : « Subway Sinatra » ou « Gershwin In The Afternoon ». Un jour, un passant m’a dit : « C’est pas souvent qu’on entend du Jazz dans le métro… » et voila ! « JazzduMétro » était né. J’ai aussi l’intention de créer ma propre maison de production pour auto-produire mon show. Pour promouvoir la marque je vais continuer à chanter dans le métro. J’ai aussi créé un logo. Je vends des t-shirts et des tasses de café. Je développe aussi un compte sur Instagram « JazzduMétro Culture » afin d’évoquer et de souligner la contribution des noirs américains dans le cinéma, la télévision, la musique et les comédies de Broadway.

Tu as chanté dans l’émission d’Antoine de Caunes, sur Canal +, tu as été interviewé sur France Inter. Que t’a apporté cette médiatisation ?

Tout a débuté par une rencontre avec un journaliste du journal « Le Monde » Paul Benkimoun (ancien de Jazz Magazine) à la station La-Motte-Picquet-Grenelle. Son interview a été publiée le 25 décembre 2015. Antoine De Caunes et son équipe ont lu l’article et regardé mes clips sur YouTube, puis ils m’ont invité à chanter dans leur émission diffusée le 19 février 2016. C’est rare, pour un artiste sans un publiciste, agent, ou manager, de jouer avec son groupe sur une chaîne comme Canal+. Surtout pour un artiste de Jazz pas célèbre. J’ai rencontré la journaliste Mélanie Bauer dans un petit festival du film à Paris et elle a fait un reportage sur moi en décembre 2016. J’ai aussi chanté dans son émission « Back To Back » en août 2017. De toute façon, tant qu’il y aura beaucoup d’étudiants m’arrêtant et me demandant pour une interview, j’aurai le moral au beau fixe !

Interview de Jonathan Lévy-Bencheton

Bonjour Renaud Fontanarosa… violoncelliste, acteur et clown

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Bonjour Renaud Fontanarosa, tout d’abord merci de répondre à cette interview pour Rebelles(s). Nous sommes ravis d’interviewer un artiste aussi complet : violoncelliste, acteur et clown. Derrière chacune de ces casquettes, l’humaniste qui est en vous laisse poindre le bout de son nez (rouge ?). Se fera-t-il apercevoir aujourd’hui ? En tout cas, nous l’espérons. Comme vous le savez, le dossier spécial du présent R.B.L est nommé « la fin du monde, c’est quand ? »… J’aurais donc envie de vous poser cette question, tout simplement, pour commencer cette interview.

J’espère jamais ! Mais il faut la fin d’un monde pour éviter la fin du monde. Aujourd’hui, le mépris pour l’individu s’étale sur la surface du globe comme une nouvelle peste qui n’épargne pas grand monde, je trouve en effet que la vie ne pèse plus grand-chose. C’est ce monde-là qu’il faut quitter pour éviter la fin du monde.

Pour autant nous vivons une époque où l’on parle énormément de l’individu, du développement personnel, etc.

Qu’appelle-t-on développement personnel ? Au final, si c’est pour être replié sur soi-même, ça n’a aucun intérêt !

Vous venez d’une fratrie de musiciens, comment l’amour de la musique vous est-il venu ?

La question ne s’est pas posée car on avait des parents, artistes peintres et mélomanes, qui avaient en plus des amis musiciens et donc il était normal que l’apprentissage de la musique vienne enrichir notre éducation scolaire et surtout nous aider à ouvrir quelques portes secrètes de la vie. Le choix des instruments – piano pour Frédérique, violon pour Patrice et violoncelle pour moi – a fait que le trio s’est formé naturellement. Nous avons tous trois « mis le doigt dans le pot de confiture » et même si la route reste rude, nous nous régalons depuis notre plus jeune âge, en vivant de ce métier. Donc pas de « poudre de perlimpinpin », mais des parents exceptionnellement confiants dans les racines de la vie.

Continuez-vous toujours à vous produire avec le trio Fontanarosa ?

Il se manifeste moins actuellement car nous avons tous des routes très différentes… Cependant nous avons un concert en trio dans 10 jours par exemple. Ainsi, de temps en temps, nous nous réunissons, ce qui est toujours aussi enrichissant pour les uns et les autres.

Vous avez été membre pendant plusieurs années de l’orchestre de l’Opéra de Paris. Quelle est l’importance de l’art lyrique dans votre vie ?

J’ai passé 12 années dans cet orchestre et j’ai eu le bonheur d’y découvrir de magnifiques œuvres. J’étais très peu éduqué à ce niveau-là. En fait, quand je suis entré à l’opéra, j’ai découvert tout ce répertoire magnifique : les opéras italiens, allemands et français aussi. J’ai pu être dirigé par de très grands chefs. Cela m’a permis surtout d’entendre des voix exceptionnelles, et de donner cet espace à l’expression de cette liberté qu’ont les chanteurs lyriques. Cela m’a permis aussi de chanter ma vie ! Je me souviens : quand j’ai quitté l’opéra, les copains m’ont dit que je devrais rester,

que c’était la sécurité et puis, j’ai dit non. Pour moi, la sécurité c’est de partir. La sécurité c’est d’être ce que je suis et d’aller là où je veux aller. Mais il fallait tourner la page et je suis d’ailleurs parti avec un grand bagage ; cette expérience m’a apporté énormément de choses. Le vrai risque pour moi était d’attendre ma retraite confortablement au chaud !

Cheminer dans la vie pour devenir pleinement soi-même, n’est ce pas le but de tout artiste ?

Cheminer, c’est le but de tout artiste, c’est aussi à chacun d’entre nous de le comprendre. Il faut prendre le chemin, il faut le découvrir, observer, explorer et rien ne doit être sacrifié dans notre parcours. Tout homme doit tenter de toucher ce trésor qu’il a en lui plus ou moins profondément selon son éducation parentale, scolaire et religieuse. Il ne doit pas avoir peur de découvrir et surtout de nous faire partager cette chose unique et propre à chacun de nous. C’est comme un diamant, il faut descendre à la mine et se donner parfois beaucoup de mal pour le trouver. Sauf que le résultat n’est pas un compte en banque qui va gonfler, mais un certain bonheur qui va pointer le bout de son nez (Rouge ?) Peut-être parce qu’on finit par être lassé de s’être laissé berner par des illusions alors que tout est là, en nous. Tout homme a cette poésie en lui. Il y a 7 milliards d’individus et 7 milliards de petits trésors cachés. Chaque être est exceptionnel.

Cette quête peut être douloureuse non ?

Elle est douloureuse parce que les gens sont emprisonnés dans des images, des cases qu’on leur a indiquées. En ce qui me concerne, je suis quelqu’un qui n’est pas classable en regard de mes différentes passions, ce qui est d’ailleurs assez gênant dans une carrière d’artiste. Le clown apparaît alors pour dire tout haut des choses que la musique ne peut pas exprimer. Parfois il faut vraiment prendre la parole, et montrer des situations absurdes.

Aujourd’hui quelle est la place des artistes dans nos sociétés. Ont-ils été parfois des prophètes des temps modernes ? Peut-être un peu trop…

Il y a celui qui « fait l’artiste », celui-là, je n’en parlerai pas. Il y a l’autre, celui qui va partager cette chose unique qu’il est allé puiser au fond de lui et qui est commun à tout un chacun. On le reconnaît vite car ce qu’il partage est universel mais s’adresse étrangement à vous seul, à ce qu’il y a de plus intime. Je pense qu’un individu venant écouter un artiste sur scène par exemple, est ému parce que ce que lui dit l’artiste, il a l’impression que c’est pour lui tout seul. Mais l’artiste vient dire : « n’ayez pas peur vous êtes un trésor, je suis le miroir de ce qui vit au fond de vous ». C’est à ce niveau-là que l’artiste est unique, c’est pour ça que c’est une aventure sans fin. L’artiste est indispensable pour redonner valeur à ce que certains tentent de détruire pour mieux être suivi.

Quel est donc selon vous le véritable rôle de l’artiste ?

C’est de redonner confiance à l’individu pour qu’il n’ait plus peur de lui-même et qu’il puisse ainsi reconnaître ce qu’il y a de plus important en lui.

Vous êtes aussi Clown. Vous avez fait un spectacle nommé « Ainsi sois Là », comment cela est-il venu ?

J’avais une amie – Agnès Constantinoff – qui avait fait l’école Lecoq, fameuse école de comédien ou l’on aborde le clown, le mime, le masque, l’acrobatie, enfin toutes les bases du théâtre. Du coup, quand elle a donné des cours de clown ça m’a tenté car je me suis dit « tiens, c’est aller vraiment au fond des choses » parce que pour que le clown fonctionne, il faut vraiment être ce que l’on est. Le clown ne peut pas tricher. C’est vraiment le jaillissement de l’enfance et de la naïveté. Donc j’ai pris des cours et puis ça a débouché sur des spectacles qu’on a fait avec notre petite troupe. Ensuite j’ai monté des spectacles par moi-même. Le premier c’était « Par Si par Là », on retrouve bien le Si, la note musicale et le Là, L – a accent aigu et le deuxième « A la quête du La » donc c’est aussi le La musical mais c’est aussi être là. Donc ces 2 spectacles je les ai montés avec ma sœur Frédérique où l’on mettait en scène le clown et la musique, mais le clown servant la musique, bien sûr, pas le contraire. Ensuite, il y a eu « Ainsi sois Là ». Vous l’aurez compris, être là pour moi c’est une grande nécessité pour comprendre quelque chose à tout ce fouillis qu’on nous propose. Le clown peut paraître subversif au regard des hommes scrupuleux de bien suivre les voies que certains tracent « pour leur bien ». Le clown ne l’est pas, le clown c’est la spontanéité et la fraîcheur d’un enfant. Sa conscience le place sur un autre terrain de jeu, celui ou le sens du mot liberté prend toute sa clarté.

Quel est son rôle profond ?

Le clown n’est pas un pitre. C’est quelqu’un qui se dévoile sans se censurer et qui a une totale confiance en ce qui va jaillir de lui. Il n’est jamais vulgaire et sans aucune méchanceté. Et surtout il se moque beaucoup, mais énormément de lui-même. Il se moque de sa nature pleine de défauts et de ses rares qualités. C’est au final un être « humain », c’est la tolérance incarnée et la liberté assurée ! On a tous ça en soi. Si on lui dit : « bats-toi ! », lui préfère apprivoiser l’autre ; si on lui dit : « accroche-toi ! », lui préfère lâcher prise ; si on lui dit : « fais un effort ! », lui se détend et enfin si on lui dit : « dépasse-toi ! », il répondra « Ah oui ? Et si tu essayais déjà d’être là, tu devrais déjà réfléchir à ce que tu aimerais dépasser ».

Pensez-vous que le clown puisse y arriver dans le monde actuel ?

Il faut qu’il se fasse entendre et ensuite les portes qui s’ouvrent ou qui ne s’ouvrent pas ce n’est pas son domaine. Si on prend l’exemple de la télévision, j’ai vu des émissions avec des comiques qui avaient un énorme talent au départ et tout à coup il faut obéir, être complaisant avec un certain public ou un certain producteur, donc il faut écrire pour ce public-là et, à partir de là, c’est foutu !

Votre parcours vous a même mené à jouer dans « Les Quatre Cents Coups » et « La mariée était en noir » de François Truffaut. Pouvez-vous nous raconter ?

Cette expérience, c’est ce qui m’a fait goûter au métier d’acteur. C’était une amie, Michèle Méritz, qui était une comédienne et proche de François Truffaut qui m’a présenté à lui quand il cherchait des écoliers pour son film « Les 400 coups ». J’avais 12 ans et j’ai passé des auditions pour ce qu’on appelle de la figuration intelligente, c’est-à-dire pour des petits rôles avec textes qui apparaissent dans le film. Et il se trouve que 10 ans plus tard il m’a demandé de jouer une scène musicale dans « La mariée était en noir ». Avec ma sœur Frédérique ils nous ont demandé de jouer une pièce de musique qui venait accompagner une scène avec Jeanne Moreau et Michel Bouquet. Quant à François Truffaut, en dehors de son talent, l’extrême gentillesse de l’homme et son respect pour son équipe et ses comédiens m’ont frappé. C’était exceptionnel, son calme, sa tranquillité, sa voix très douce. Ça m’a donné le goût du Théâtre. J’ai donc fait des choses dans ce sens. Et puis, par la duite, le clown, et puis… on verra ce que ça donnera plus tard ! En conclusion, je suis toujours prêt pour de nouvelles aventures !

Interview de Jonathan Lévy-Bencheton