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Moi, Toi, Nous

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©Hamid Janipour

Le selfie apparaît aujourd’hui dans l’imaginaire populaire comme à la fois un plaisir narcissique et un fléau collectif. Hamid Janipour a voulu en faire un objet d’art et de découverte du Moi.

Il a proposé au cours de l’année 2015 à 20 hommes, femmes et enfants de Téhéran qui ne s’étaient jamais livrés à cet exercice, de se prendre en photo, seuls ou accompagnés afin de capturer l’expression de leur individualité non encore dévoyée par l’habitude. Parallèlement il se plaçait en spectateur, les photographiant smartphone ou tablette à la main, occupés à offrir leur visage à l’appareil.

Le résultat est étonnant. Parfois maladroits, toujours authentiques, les visages et les regards se livrent sans filtre, accrochant l’œil du spectateur témoin de la première expérience narcissique de ceux dont l’environnement ne s’y prête finalement pas vraiment. De son côté, le photographe agrandit la perspective, livre ce que le cadre du téléphone soustrait à notre perception : le tableau complet dans lequel l’autoportrait prend place. En multipliant les points de vue, il nous permet de regarder celui qui se regarde.

Le selfie peut être source d’agacement, de ridicule, certains cherchent et trouvent la mort pour le plaisir d’admirer leur propre reflet, mais l’art est capable de tout détourner en expérience artistique. C’est ce que Hamid Janipour réussit à accomplir en nous offrant une autre vision de ce que les smartphones n’ont pas introduit de mieux dans la société.

Vous pouvez retrouvez les vingt diptyques de l’exposition «Selfies Of The Inexperienced» à la galerie L’Aléatoire, 20 rue de Bièvre, Paris 5e, jusqu’au 3 décembre 2016. En partenariat avec la Dena Gallery de Téhéran. 

 

Fanny Durousseau

Hors Concours, un vent de fraicheur dans le paysage littéraire

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©34studio.fr

Certains parlent de Galli-Gra-Seuil pour qualifier le manque d’ouverture du prix Goncourt aux autres maisons d’édition, d’autres, plus nuancés, regrettent l’absence des petites maisons au palmarès des grands prix littéraires. Il ne leur est pas formellement interdit d’y prétendre, mais la tache semble impossible.

C’est en partant de ce constat et de l’envie de mettre en lumière ceux restés jusque-là dans l’ombre, que fut créé en avril 2016 le prix Hors Concours. Cette initiative a pour ambition d’élire le meilleur texte littéraire publié par un petit ou micro éditeur afin de permettre aux libraires et au grand public de distinguer parmi le florilège de romans publiés chaque année celui qui sera jusqu’à l’automne prochain le représentant de l’édition indépendante. Car ce sont eux qui découvrent les auteurs de demain, osent publier des textes à risque économiquement mais dont la qualité et l’importance leur apparaissent comme irréfutables. Dans de petites structures à taille humaine, loin des grands groupes éditoriaux, souvent situés en province, ils épluchent consciencieusement les manuscrits reçus par la poste, nouent une relation proche et forte avec leurs auteurs dans une économie souvent délicate.

Sélectionnés par 300 professionnels du livre, parmi 50 romans et recueils de nouvelles publiés par des éditeurs indépendants, 8 textes finalistes très différents furent désignés, allant du roman noir au conte pour adulte, en passant par le réalisme magique et le récit intimiste. Un collège de cinq journalistes littéraires issus des grands médias représentant à la fois la presse papier, la radio, la télévision et internet délibéra ardemment afin de désigner le lauréat du premier prix Hors Concours.

Et c’est à l’issue de la soirée de remise du prix, le 9 novembre 2016, au sein du Centre National du Livre, au cours de laquelle le livre et les livres finalistes furent mis à l’honneur, que le roman Koumiko d’Anna Dubosc publié chez Rue de Promenades fut consacré.

Récit autobiographique, ce texte raconte la relation entre Koumiko, poétesse qui décline, et Anna, sa fille, qui doit faire face à cette nouvelle mère qui a remplacé l’autre sans vraiment crier gare.

Il faut signaler que cette soirée fut une franche réussite : chaque finaliste a pu entendre un extrait de son texte être lu, et chaque auteur a pu avoir la chance de présenter son œuvre.

Il se dégageait de cette cérémonie un profond respect de l’objet livre, de ceux qui les créent, qu’ils soient auteurs ou éditeurs.

Saluons ici le travail et l’énergie de Gaëlle Bohé, cheville ouvrière du projet, engagée et passionnée.

L’Académie Hors Concours sera dès l’an prochain ouverte aux mordus du livre souhaitant participer à la sélection des huit finalistes. Cette alternative réussie au prix Goncourt est déjà appelée à se développer car la mise en place d’un prix Hors Concours des lycéens fait actuellement l’objet d’une réflexion…

Fanny Durousseau

Quand le diable sortit de la salle de bain

quand-le-diable-sortit-de-la-salle-de-bainsIl me tardait de trouver un vrai, un bon roman sur la précarité, sans trop de pathos, un roman qui traiterait de notre époque, dans laquelle les moins de trente-cinq ans sont voués à eux-mêmes, un roman qui aurait une portée onirique, je me demandais qui relèverait le défi, qui avait suffisamment lu Ask the dust de John Fante, La Faim de Knut Hamsun et Dans la dèche à Paris et à Londres de George Orwell pour pouvoir nous pondre un récit qui nous entraînerait non seulement dans le réel, en nous racontant une histoire dans laquelle le héros ou l’héroïne subirait les affres du quotidien, du chômage, d’une mentalité non bourgeoise qui serait la sienne, se confronterait sans arrêt aux petites humiliations subies par les pauvres, en permanence parqués dans leur solitude, aux jugements familiaux, mais aussi dans une dimension onirique, j’attendais un roman qui nous sorte de notre quotidien tout en nous y ramenant, j’attendais un roman qui soit véritablement novateur, qui contienne un peu de cette modernité qu’on trouve dans certains films, j’attendais un roman joyeusement bordélique, complètement foutraque, truffé de petites pépites, j’attendais d’être surpris, choqué parfois, ému souvent, de ressentir les imperfections d’un texte comme des éléments disparates d’un visage qui feraient partie d’un tout, et qu’on ne nommerait plus des imperfections mais des aspérités nécessaires pour donner de la couleur aux mots, je me lamentais parce qu’un roman (contemporain) ne m’avait plus séduit depuis la radicalité dégagée par  Histoire de la violence  d’Édouard Louis, et ça fait un bail, alors je me rabattais sur des essais, sur d’autres types de lectures, et puis j’écrivais mes propres textes, évidemment, mais rien ne vaut un bon roman, on s’y plonge, on en ressort un peu changé, la littérature a cet effet-là sur les consciences, elle modifie notre perception, mais en douceur, on revient à un livre longtemps après, et on n’est plus le même, et quand un roman est bon et nous touche, ce qui devient de plus en plus rare, on est à la fois triste et heureux que ça se termine, et c’est ce que Sophie Divry a réussi à faire dans son texte.

Quand le diable sortit de la salle de bain, Sophie Divry, Éditions Noir sur Blanc, collection Notabilia, 18 euros

Sorti en 2015

Christophe Diard

François Staal, « L’Incertain »

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François Staal, chanteur de rock poétique français, revient avec un nouvel album, « L’Incertain ». Apprenez à découvrir ou à redécouvrir cet artiste lucide, à l’univers marqué et non aseptisé.

 

Christophe Diard – Qu’est-ce qui t’a amené à faire cet album avec ces sonorités-là précisément ?

François Staal – Il y a une continuité avec les albums précédents, mais on peut également parler d’un petit virage.

Les concerts m’ont motivé à aller dans cette direction-là et l’envie aussi de rester sur un son très orienté sur les amplis, les instruments, de ne pas utiliser de digital et d’aller plutôt vers un son organique. Et aussi d’insérer des moments un peu plus musicaux.

Mes textes sont fournis, très travaillés et ce n’était pas mal, je trouve, de mettre des moments où on pouvait se laisser porter un peu plus par la musique, d’où le fait qu’il y ait des morceaux un peu plus longs.

J’avais également envie d’aller plus loin dans mes retranchements.

Toute cette alchimie m’a amené à faire cet album-là.

 

Pourtant on peut dire que tu as des influences nettement américaines, dans les sonorités par exemple. Alors pourquoi le français ?

D’abord je n’ai pas un très bon accent en anglais. Je maitrise bien la langue mais ma manière de la parler n’est pas assez cohérente pour chanter en anglais.

L’autre raison est que j’adore la langue française.

Je m’amuse beaucoup avec, je ne sais pas si je la maitrise, tellement elle est riche et incroyable, mais c’est ma langue de prédilection. Et chanter en anglais, ça implique de le faire d’une autre manière…

Le français me correspond parfaitement, au fond.

 

Ta vie n’a pas l’air d’avoir été un long fleuve tranquille.

Non et je dirais même qu’avant mes vingt ans mon histoire est assez délirante. Je pourrais presque être taxé de mythomanie, alors que tout est vrai…J’ai beaucoup vécu en France, entre la Normandie et le sud. J’ai vécu un petit peu en Italie, aussi, à un moment donné. Et beaucoup à Paris…

 

Pourrais-tu nous en dire plus ?

Je suis issu d’une famille compliquée, post soixante-huitarde. D’une famille plutôt artiste, intellectuelle, etc…

Je côtoie, enfant, énormément d’artistes, des photographes, des architectes… Je baigne là- dedans. J’ai eu comme « presque beau père » Chris Marker, et un prix de Rome d’architecture. J’ai donc vécu  pendant un an à la Villa Médicis,  puis je me suis retrouvé dans une secte pendant une année, un peu de force, et je m’en suis échappé le plus vite possible. J’ai côtoyé l’Art Ensemble of Chicago, qui répétait dans le même loft que Chris Marker.

J’avais été dans des collèges chez les curés avant cela.

Je suis d’ailleurs en train d’écrire un roman en parallèle, où je reprends certains éléments de ma vie. Ce sera inspiré de ce que j’ai vécu.

 

Il y a donc eu beaucoup de déracinements dans ton existence, est-ce que cela a été difficile ?

Oui. J’ai ensuite vécu un an ou deux du côté de Millau et après j’ai été à la rue.

J’ai pris la décision de prendre ma propre direction et je suis parti de rien.

Des amis m’abritaient, mais j’ai été sdf. À partir de là j’ai commencé à me reconstruire, vers vingt ans.

J’ai gardé un traumatisme de cette époque, et j’ai encore extrêmement peur de me retrouver à la rue aujourd’hui.

Quand je vois ce qu’il se passe, à notre époque, c’est plus dur pour moi encore.

Cela fait partie des thèmes que j’aborde aussi dans mes chansons.

 

Tu n’es donc pas étranger aux grandes questions sociales ?

Pas du tout.

Quel est ton regard, avec le recul, sur cette période ?

Il y a du magnifique, quand tu es à la Villa Médicis, ado, l’été, avec Balthus et des architectes, quand tu vis à Rome…

Pareil, quand tu es à coté de Chris Marker qui monte Le fond de l’air est rouge à l’époque, ou quand tu côtoies l’Art Ensemble of Chicago qui t’apprend à jouer du saxo…  Mais il y a un prix à payer pour la liberté,  et ce prix-là est violent.

Le côté merveilleux de la liberté c’est qu’elle m’a énormément construit sur la capacité que j’ai d’être inventif, créatif, mais ça a aussi été violent par périodes et ça a créé des traumatismes.

Je ne changerai pas ma vie, mais j’en garde des séquelles et je ne recommencerai pas à la case départ en tout cas.

La chance que j’ai eue dans tout cela est que j’ai eu la révélation, tout gamin, que je voulais faire de la musique.

Ce n’était pas forcément musicien interprète, quand j’ai décidé que ce serait ma vie, c’était plus large qu’interprète, je voyais les choses différemment.

Dans tout ce chemin long et compliqué, j’avais la musique en ligne de mire.

 

C’était un horizon ?

Oui. Je n’étais jamais complètement perdu, je me raccrochais à ma passion, à mon rêve.

Je savais que j’avais quelque chose en point de mire, je savais où aller.

Je devais prendre une direction qui m’emmènerait vers la musique.

Ça a été fondamental pour moi.

 

As-tu toujours vécu de la musique ?

Non, pas du tout. Cela a été un long chemin.

Il y a d’abord eu le service militaire. J’ai voulu être réformé. J’étais anti militariste.

Mais je n’ai pas eu de chance et bien que m’étant retrouvé P4, j’ai été classé dans la catégorie absurde « fou temporaire », puis j’ai été convoqué beaucoup trop tard, et on m’a envoyé dans un escadron de combat.

Je n’avais pas de diplôme donc j’ai été très peu scolarisé et je me suis « bougé » en sortant de là, il fallait absolument que je fasse une formation quelconque.

J’ai réussi grâce à un subterfuge à intégrer une école d’informatique.

C’était une école américaine, ils te garantissaient un job derrière, et j’ai pu prendre un prêt étudiant pour rembourser les frais liés à ma scolarité.

Ça m’a permis d’avoir un travail et de prendre une direction dans la construction de moi-même.

Et là j’ai commencé le trajet qui m’a amené à devenir musicien et à vivre de mon métier…

 

Quand as-tu vraiment commencé à t’y mettre ?

À l’époque, j’ai eu très vite la passion de la musique de film, de la chanson et de la poésie.

Je pratique alors en autodidacte, avec ma guitare…

Je commence à faire des chansons, je m’aperçois alors que j’ai une voix qui ne me permet pas d’être interprète chanteur, je n’ai pas spécialement une grande voix ou une belle voix.

 

Pas une voix de concours, tu veux dire ?

Oui j’ai une voix qui ne correspond qu’à ce que j’ai envie de faire.

Si je voulais faire ce métier, j’ai vite compris que je devais trouver quelque chose de personnel, une identité propre.

 

Comment fais-tu pour vivre à cette époque de ton existence ?

Je trouve un boulot à plein temps.

J’étais analyste programmeur et je bossais la nuit.

La première entreprise c’était sur le retraitement des déchets, dans le domaine de l’agro développement.

Ce n’était pas passionnant mais c‘était balbutiant, et je travaillais huit heures par jour.

Et à travers mon groupe d’amis, que je me suis fait à Paris, des jeunes qui comme moi veulent devenir écrivains, metteurs en scène, musiciens, je commence à écrire les musiques des petites œuvres à droite et à gauche, j’achète un petit 4 pistes à cassettes, puis un petit 8 pistes à bande. Tout ça en vivant eu septième étage dans ma chambre de bonne avec les toilettes dans l’escalier, mais j’apprends mon métier ce faisant.

À cette époque, je travaille énormément, je fais aussi la fête, et je dors très peu.

Ça a duré plusieurs années comme ça.

 

Qu’est-ce qui t’a vraiment permis de te lancer, au final ?

Un court métrage dont je faisais la musique est primé, vers mes vingt-six ans.

J’écris alors moi-même un court métrage, j’ai l’aide du CNC à l’unanimité, mais le producteur que j’avais fait faillite… Je ne peux donc pas réaliser le film.

Cela me refroidit alors d’écrire pour le cinéma, de vouloir réaliser.

Un autre court métrage suit, puis un autre et un jour je fais écouter mes musiques dans le cadre d’une soirée. Je rencontre un « papa de cinéma », Joël Santoni, qui écoute et me dit qu’il trouve cela très bien.

Quelques mois après il m’appelle, et il demande à me voir. Il me convoque.

C’était dans un cinéma, et on m’indique qu’une projection a lieu. Je vois Joël Santoni au premier rang avec d’autres personnes. C’était une projection sur Gaudi pour l’Unesco.

Le film s’arrête. Puis Joël annonce à ces personnes, Jean-Claude Carrière, et Jean-Louis Buñuel,  que j’allais devenir le compositeur de la musique de ce film…

Je connaissais peu Gaudi.  Je me retrouve alors à écrire la musique pour ce film et ma carrière a vraiment démarré.
On m’a contacté pour des projets rémunérés. Et j’ai commencé à faire mon métier de compositeur de musiques de films sur des téléfilms, des documentaires, des longs métrages…

 

Ton travail sur les musiques de films a donc été reconnu en premier ?

Oui, la musique de films a marché plus vite financièrement. Je n’aurais pas fait cette carrière si je n’étais pas passionné par cela.

 

Tes chansons personnelles et ton travail sur les bandes originales sont deux aspects différents dans ta vie…

J’ai été « schizophrène » à ce sujet pendant très longtemps, maintenant moins.

Je compose mes musiques de film au clavier, et les chansons à la guitare.

Il y a bien scission jusqu’à un certain point.

Mais je fais tout cela en parallèle.

 

Qu’en est-il des maisons de disque ?

Pour mes chansons je vais quand même les voir, c’était leur grande époque, elles étaient toutes puissantes.

Il fallait passer par elles si tu voulais faire de la musique.

Mais je n’avais pas la bonne nature pour ce genre de trucs.

J’ai tout de même signé chez Virgin dans les années 1995, avec Michel Duval, et j’ai commencé à faire un album.

J’ai tendance à ne pas toujours comprendre les situations. Et à l’époque on m’a demandé d’écrire des chansons pour des gens connus. Et ça ne me paraissait pas simple, il me semblait que ce que je faisais était particulier et on me demandait d’écrire pour des gens qui n’avaient pas nécessairement de lien avec mon univers.

C’était peut-être une manière de me protéger, que de refuser.

Alors mon premier album s’est construit, mais de manière… vaporeuse.

 

Comment a-t-il été accueilli ?

Ce disque sort au moment où je ne pouvais plus tout gérer dans ma vie.

Je n’avais pas décidé d’arrêter mon travail dans l’informatique et je n’étais pas complètement prêt pour faire de la scène.

En plus, je ne cherchais pas à faire dans le commercial concernant mes chansons, ce n’était pas mon envie.

Alors l’album a fonctionné d’une manière très confidentielle…

C’était couru d’avance que ça ne pourrait pas marcher financièrement.

Mais ça a donné par la suite des rencontres avec des producteurs et avec des tas d’autres gens, qui m’ont permis d’avancer. Et des musiciens m’ont rejoint.

 

Ainsi que des personnalités du monde de la musique ?

Le premier c’était Charlélie Couture. On a fait un duo.

 

Lui aussi possède un univers personnel, original et un peu barré.

Oui, nous avons des points communs.

Il le dit lui-même à propos de mes chansons : « j’y vois un peu de moi-même »

Je fais des scènes, ensuite, mais je ne suis pas très connu.

J’ai ensuite très vite arrêté d’aller voir les maisons de disque, car je ne trouvais pas le bon langage avec eux.

 

C’était un problème commercial ?

Oui les rendez-vous ne se passaient pas très bien, j’étais timide, c’était l’enfer.

 

Après il y a les Olympia…

C’est une histoire assez originale. Nous sommes alors au tout début des réseaux sociaux.

J’ai commencé à me rendre compte que c’était dans ma nature de communiquer à travers ces réseaux sociaux balbutiants. De m’adresser directement aux gens. .

J’ai été un des précurseurs des financements participatifs. La première année de facebook je monte comme ça un certain nombre de concerts et je dis « je vais faire L’Européen, c’est 400 places » Je lance un groupe, sur facebook, et je dis s’il y a 300 personnes qui s’inscrivent, je fais L’Européen, persuadé que cela ne marcherait jamais. Et cela a marché. À l’époque les gens qui répondaient venaient.

C’était ma première grande salle.

Ça se passe très bien et à la sortie je déclare que je veux faire l’Olympia.

C’était mon rêve.
J’ai recommencé un groupe virtuel et j’ai fait l’Olympia comme ça.

Petit clin d’œil : Je suis né le 11 novembre, le 11/11, et l’Olympia je l’ai fait le 11/11/11… le vrai jour de mes 50 ans.

 

J’imagine que ce devait être très spécial pour toi…

C’était merveilleux, des gens m’ont jeté des fleurs, c’était superbe.

L’album d’après, je me dis « essayons de refaire l’Olympia »

Je le contacte, et ils me disent oui.

Mais je réfléchis et les réseaux sociaux sont saturés, les gens ne viennent plus vraiment alors qu’ils disent qu’ils vont venir. Je ne veux plus le faire.

L’Olympia me convainc du contraire. C’était en 2014, et je suis Coup de cœur de l’Olympia.

 

Dans ton nouvel album, L’Incertain, tu fais un duo avec ta compagne ?

Avec Sophie Gourdin, oui. C’est une création pour cet album-là, avec ce morceau l’incertain, qui est aussi le titre de l’album.

Cette chanson parle d’une réponse au genre d’idéologie extrémiste qui pourrit notre monde d’aujourd’hui.

J’apporte évidemment des réponses au niveau poétique.

Et j’ai pensé à l’oppression des femmes, surtout chez les intégristes. Les premières agressées sont les femmes, et il fallait qu’il y ait une voix de femme qui chante avec moi.

D’où le duo.

 

Des univers musicaux t’ont-ils marqué ?

Bashung, Dutronc, Gainsbourg, Manset, Charlélie Couture, et toute cette bande d’auteurs français qui travaillent sur de l’anglo-saxon, cette rupture avec la chanson folklorique française.

C’est là mon courant, ma rue.

Je citerais aussi Maxime Le Forestier, quelques chansons d’Aznavour, de Brassens,

de Thiéfaine.

Bashung disait « Déjà, si je comprends le texte à la première lecture, ça m’emmerde »

J’aime bien qu’il y ait du fond.

 

Acceptes-tu le qualificatif de chanteur à textes ?

Oui, mais pas des chansons chiantes…

Ou au moins je l’espère.

C’est comme pour les intellos, je trouve que les bons parviennent à te faire passer le message de manière claire, d’une manière qui t’ouvre, te passionne, t’éclaire.

 

Et ton univers littéraire ?

Baudelaire, Jim, Harrison, Stendhal, Apollinaire, Verlaine, Quignard, Camus, Desnos, Prévert

 

Tu entretiens un rapport plus spécifique avec Baudelaire ?

Baudelaire je l’ai vraiment trouvé, j’ai l’impression d’avoir un alter ego en lui. Sans être prétentieux, mais sur le plan humain. Je le chante parce que je sens un vrai lien, une connexion avec lui.

 

Parle-nous de ton concert à venir au Trianon, le dimanche 23 octobre 2016…

Le programme : deux pré-première partie, Céline Tolosa et Inès Desorages ; Émilie Marsh fait la « vraie » première partie, et puis il y aura mes onze nouvelles chansons, que je vais présenter.

Il y aura également, entre autres, deux duos avec Emilie Marsh, dont un duo sur la reprise de  Sur un trapèze, la chanson d’Alain Bashung et Gaëtan Roussel.

J’adore cette salle, je pense qu’elle a le meilleur son de Paris. C’est une salle de théâtre à l’italienne, c’est très beau.

J’espère que ça donnera un beau spectacle de Rock poétique underground et baudelairien.

 

À Rebelle(s), nous défendons une certaine idée de la rébellion, pas stérile mais utile. Nous vivons une époque très tourmentée, avec les guerres, et puis politiquement, avec la montée des extrémismes.

Nous souhaitons défendre une certaine insurrection poétique des consciences. Est-ce que cela te parle ?

Je suis fier d’être interviewé par le magazine Rebelle(s). Je me définis comme subversif. Je ne crois pas à la confrontation frontale ou à la violence, mais je crois à la rébellion constructive, à la subversion et en ce sens je vous rejoins.

J’espère que mes albums sont subversifs et amènent celles et ceux qui les écoutent, sans s’en rendre compte, à un éclairage.

Petite anecdote, plutôt drôle : Mon signe astral est scorpion ascendant scorpion, et on dit toujours que c’est un signe qui détruit, or c’est faux, le scorpion détruit pour créer. Il fait table rase du passé, comme une chanson de Bashung le dit, pour créer quelque chose de nouveau et de positif. C’est une reconstruction à partir de la destruction des choses qui nécessitent de l’être.

Merci, François Staal.

 

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1979 : interview de Gainsbourg, l’homme à la tête de chou

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Serge Gainsbourg 1981 © Claude Truong-Ngoc / Wikimedia Commons
Serge Gainsbourg 1981 © Claude Truong-Ngoc / Wikimedia Commons

Rue de Verneuil. Chez l’homme à tête de chou. Non loin de Don Camillo. Avec un copain de Philippe. J’entends Gainsbourg, le godo de living-room black and black. Piano, micros, projecteur, tableaux de Klee, fauteuils et – avant de rencontrer le vrai – l’homme à tête de chou de Denis Lalanne assis devant une table de verre où rôdent des rats figés. Gainsbourg entre à l’heure juste, en compagnie de Jane et des gosses. Deux minutes d’électrochoc pour vérifier de visu que Birkin est vraiment très belle, ô Marilou à l’improviste. Le serge est mal rasé, comme dans sa légende, comme à la télévision. Un large sourire qui inspire la bonté – et toc – et des yeux vifs à en oublier les oreilles. Tes oreilles ? Les amplis de la mémoire …

Jean-Luc Maxence : Interroger quelqu’un c’est tenter de connaître un peu, de faire aimer ou détester. Si le lecteur n’a pas envie de vous brûler ou de vous jeter des fleurs à la sortie, c’est que nous aurons perdu notre temps. Essayons de ne pas perdre notre temps. Le temps, pour vous, c’est précieux ou non ? C’est ma première question.

Serge Gainsbourg : Le temps … Le Passé ne me concerne plus, l’instant présent ne me concernera plus tout à l’heure, le futur m’intéresse. J’ai la notion de l’échéance prochaine. Une notion, plutôt une impression. J’ai 48 ans. J’ai fait les deux tiers de ma vie…

JLM : Dans l’instant, qui êtes-vous donc ? Poète ? Musicien ? Chanteur ? Inclassable ? Comment voudriez-vous que l’on vous voit ?

Serge Gainsbourg : Je m’en fous, qui « on » ?

JLM : Vous-même, comment vous voyez-vous ?

Serge Gainsbourg : Ça m’est égal, comme on voudra… je m’en fous sauf en peinture…

JLM : La peinture, justement. Curieuse remarque. Vous dites quelque-part que vous êtes un peintre raté. C’est une boutade ou une nostalgie de non reconnu ?

Serge Gainsbourg : C’est une boutade. J’ai cherché en peinture une certaine intégrité. Mais, comme je n’ai pas voulu être « assimilé », je n’ai pas trouvé mon propre regard ni son public. Puis, après, j’ai abandonné par lâcheté. Pour moi, la peinture est un art majeur et je cherchais à transporter un univers qui était le mien, un certain déséquilibre avec lequel je cohabite.

JLM : Gainsbourg Serge, c’est l’équation : violence = humour + tendre + poésie + un zeste de cynisme et quelques partouzes qui se terminent mal avec l’extincteur d’incendie sur le lino… Ça vous va ?

Serge Gainsbourg : Pas mal. Cela ne me choque pas. Sauf que je suis contre les partouzes et que je le dis d’ailleurs dans mon disque à Marilou.

JLM : Avec des jeux de mots. Votre domaine particulier ?

Serge Gainsbourg : Je n’aime pas l’expression jeux de mots. Jeux de mots, c’est futile. Ça a peu d’importance. Je préfère dire …

JLM : Les jeux de verbe ? C’est un peu la poésie, non ?

Serge Gainsbourg : Si vous voulez. Mais la poésie n’a pas besoin de musique, ni de la mienne, ni de celle des autres. Elle n’a pas besoin d’accompagnement. Mais enfin, oui, c’est vrai, je touche un peu à la poésie, un peu à la musique. Mais vous savez, les poètes, à part Rimbaud, depuis Rimbaud… C’est comme les peintres après Paul Klee et Francis Bacon…

JLM : Ou écrire ? Vous n’avez jamais eu envie d’aller plus loin en écrivant un roman ou des textes ?

Serge Gainsbourg : Si. Je suis en train d’écrire un roman. Il s’agit d’une fiction pure ou la part autobiographique est mince. Mais il faudra encore des années pour parvenir à écrire ce que je veux. C’est la première fois que j’entreprends un roman, et c’est pour moi plus important que le reste. La chanson n’est qu’un métier. Un métier pour gagner ma vie. Le roman ? C’est important pour moi, comme la peinture, ça peut me traduire.

JLM : Traduire votre peur de la mort par exemple ? Au fait, votre 6,35 vous fait-il encore des yeux doux ?

Serge Gainsbourg : (il rit jaune). Oui la mort … C’est difficile à accepter lorsque l’on est un athée complet comme moi.

JLM : J’allais vous demander ce qu’est Dieu pour vous ?

Serge Gainsbourg : Les hommes ont eu besoin d’inventer des dieux, ce qui ne prouve pas que les dieux ont inventé les hommes. C’est tout à fait incertain et ça ne résoud rien. Rien du tout.

JLM : C’est noir comme vos murs. Tout est peint en noir, ici. Les murs et le plafond. Ça vous plaît ?

Serge Gainsbourg : Ça me plaît, oui… Parce que le noir n’est pas une couleur.

JLM : Le blanc non plus.

Serge Gainsbourg : Le blanc non plus, c’est vrai. Mais le blanc m’inquiète. C’est la couleur des cloisons, des asiles psychiatriques. Le noir, c’est en somme, l’inverse. Ca me rassure peut-être ?

JLM : Rassurons-nous. Parlons d’avenir ? Vos projets ?

Serge Gainsbourg : J’ai touché un peu à tout. La chanson, la musique, la peinture. Je préfère des musiques de film. Mais vous savez, la musique, à part la musique classique… Le cinéma : je t’aime moi non plus. Je ne regrette pas ce film. Au contraire. je l’ai revu dernièrement. Je crois vraiment qu’il vieillira bien. C’est un bon signe. D’ailleurs, je prépare un autre film. Je voudrais aussi mettre sur pieds un spectacle, une sorte de One man show. Parce que moi, chanter comme ça, sur la scène, avec les projecteurs, ça non. Je veux imaginer autre chose… Un spectacle unique. Autre chose. Et puis, il y a le roman…

JLM : Et les critiques, vous touchent-elles ?

Serge Gainsbourg : Avec mon film, j’en ai eu pas mal. Il y a eu des bonnes critiques, beaucoup de critiques. Certaines très favorables, ce sont celles que je juge bien écrites. D’autres dégueulasses, ce sont celles que je juge – bien sûr – mal écrites ! (rire).

JLM : Vous aimez l’ordre ?

Serge Gainsbourg : Oui ; j’ai besoin d’évoluer dans un cadre extérieur en ordre pour faire contraste avec mon désordre intérieur pour pouvoir imaginer et créer.

JLM : dans la vie quotidienne, il vous faut aussi de l’harmonie ? Un couple … Un couple, c’est possible ?

Serge Gainsbourg : (étonnement puis rires) Possible … Le terme est terrible, terriblement juste. Il y a longtemps que… Possible. Oui, c’est possible. La preuve, avec Jane… Le couple c’est possible !

JLM : Et la drogue aussi ?

Serge Gainsbourg : La drogue. Je vous citerai la phrase de Michel Piccoli qui passait en voiture près de chez moi et dont le voisin dit : « on est prêt de chez Gainsbourg. Ce Gainsbourg, il se drogue, c’est un drogué, ce type ! ». Et Piccoli de répondre : « Pire, il ne se drogue pas ! ». En effet, je n’ai aps besoin de drogue pour être dans l’état où je suis. Je suis un drogué de naissance, si vous voulez !

JLM : Admettons pour conclure que vous êtes mort. Vous êtes mort et prudent, surprise, vous ne l’êtes pas et vous vous trouvez en face de Dieu, en face de Quelqu’un. Qu’allez-vous lui dire ?

Serge Gainsbourg : Quel dieu ? Si c’est le mien, celui des juifs, je serai sûrement pote avec lui, mais si c’est un autre, le dieu de Mahomet par exemple, je m’en irai, je décamperai.

Voilà, j’ai voulu que l’entretien soit bref. Je n’ai pas voulu épiloguer ou divulguer des détails. Ou faire mousser la vedette dont je me fous. J’ai cherché l’homme, l’ambiance, son angoisse. Je l’ai trouvé, juste, sympathique, intraduisible en mots. Impossible avec lui de faire du journalisme. Quelle chance, je déteste tant le journalisme facile ! J’ai salué un type libre, avec une carlingue comme un poème vrai. Derrière la table de verre, il y avait son chien récemment retrouvé. Curieux, le chien de Serge Gainsbourg est blanc…

Entretien recueilli par Jean Luc Maxence

Ce temps de lire n°1 – juin 1979.